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On m'a demandé ce que veut exprimer l'image ci-dessus. Réponse : le désir ardent – qui fonde l'art d'écrire – de rendre ses textes plus affûtés, plus rayonnants ;

l'amour de la littérature, le goût de l'atypisme, l'exigence vis-à-vis de soi-même… Mais par-dessus tout, je voudrais simplement être un peintre de la vie.


dimanche 15 avril 2018

Droits de réponse



Une amie auteur, Murielle Lucie Clément, a répondu à mon dernier billet sur la romance par celui-ci.

Comme il ne peut être commenté, et que je ne voudrais pas blesser inutilement d'autres auteurs que j'estime, voici ce que je lui ai répondu ici sur facebook. 


"Ma chère Murielle, je ne vilipende pas la littérature sentimentale en général, mais celle de basse qualité : rien à voir. Il me semblait que c'était clair, mais j'insisterai sur ce point s'il le faut, quitte me faire traiter d'élitiste une fois de plus.

Pour commencer, je ne dis pas qu'il est impossible de cumuler éthique et classement Amazon, je dis que ceux qui y sont grâce à des ouvrages démagogiques et bâclés (ceux visés par mon article) ne pourraient pas y être, par définition, en respectant une éthique littéraire.

Autrement dit, s'ils essayaient de faire de la qualité, ce serait probablement un bide, vu l'indigence de leurs contenus face à une concurrence d'excellent niveau. Leur seule solution, c'est d'inonder le marché avec du bas de gamme vite torché qui proclame son côté grand public.

La formulation était maladroite, j'en conviens.

Pour les dames qui lisaient de la romance bas de gamme en catimini, je maintiens ce que j'ai dit. La preuve, ces livres étaient expédiés "sous pli discret", c'est dire…

Notoriété "trompeuse" parce qu'il ne s'agit pas d'une notoriété littéraire mais commerciale : rien à voir.

"Clichés périmés", oui, même s'ils continuent à faire recette : ils ne correspondent plus à la position de la femme dans la société moderne, ni à ses comportements la plupart du temps, heureusement.

Je ne trouve pas les tirages d'Harlequin rageants, dans le mesure où les gros tirages sont synonymes de contraintes très déplaisantes. Je les trouve effarants et peu conformes aux intérêts des femmes, mais cela les regarde, en effet.

"Le gros bleu qui tache" est une expression que je croyais très connue. Elle vise un vin de si mauvaise qualité qu'il est plus violacé que rouge.

J'avoue avoir espéré que les autoédités voudraient imiter l'édition en termes de qualité littéraire, pas de tirages. C'est mon côté utopiste.

Gagner sa vie et être autonome n'est peut-être pas le rêve de toutes les femmes, mais c'est leur réalité la plupart du temps, et heureusement, non ?

– Pour ce qui est du sado-masochisme, l'échange que je viens d'avoir avec Southeast Jones (voir le lien plus bas) aboutit à ce constat, qu'il partage : 
"La soumission d'une jeune fille amoureuse, qui se plie à ces "jeux" SM (qu'elle trouve dégradants) uniquement parce qu'elle est éblouie par un jeune et beau milliardaire, c'est effectivement vénéneux. Toutes les femmes entraînées dans ce genre de pratiques non pour des raisons sexuelles, mais pour des raisons sentimentales, finissent dans la peau d'une victime. Et aucun homme responsable n'entraîne dans le SM une femme sous influence et non pleinement consentante, à moins d'être un prédateur. Ce qui est grave, c'est que EL James, par méconnaissance du sujet, montre un couple prédateur-victime qui évolue vers une belle histoire d'amour. C'est dangereusement éloigné des réalités, comme tu viens de le rappeler."

– Je crois que le cliché de la femme entretenue et satisfaite de l'être est très démodé, Murielle, sauf dans une classe sociale rarement prise en exemple, celle des nantis (où, malgré tout, on rencontre bien des femmes désolées de ne pas être indépendantes).


Je savais qu'en publiant ce billet, je risquais de mal me faire comprendre, mais j'ai l'habitude. Que toi, si subtile, tu aies mal perçu mes propos, cela me peine beaucoup, car mon intention n'était certes pas de critiquer des auteurs sérieux.

PS : Pourquoi tant d'auteurs ont-ils l'air de se sentir visés, alors que nul n'ignore que mes bêtes noires sont des chefs-d'œuvre du genre "Engrossée par les tentacules" en autoédition – ou 50 NG, véritable honte pour l'édition ?"


Les réactions m'ont un peu débordée 😉et j'ai du mal à suivre.
Je publie ci-après ma réponse à un autre ami auteur,
Michel Canal, qui s'était aussi ému de mon article et l'a commenté ici sur facebook.

"Cher Michel, encore une fois, je ne mets pas toutes les romances dans le même sac. Il y en a qui font honte à l'édition et à l'autoédition, c'est un fait. Ne vous sentez pas visé.

Je n'ai pas une dent contre la romance, j'ai une dent contre le foutage de gueule. Et surtout, je soutiens, en osant dire tout haut ce qu'ils pensent tout bas et qui les ronge, les auteurs sérieux qui désespèrent de voir des daubes comme 50 NG occulter tout le paysage littéraire.

Pour quelle raison ce roman indigne s'est-il tant vendu ? La réponse est simple : un marketing réussi. Je ne compte plus les personnes qui l'ont acheté et ont dit avoir été incapables de le lire tant c'est nul. Voilà l'un des secrets des gros tirages : ce qui est vendu est vendu.

Ma vie n'est pas une romance, c'est un roman. 😏 J'ai aimé, bien sûr, mais jamais je n'ai considéré l'amour autrement que comme le partenariat incandescent de deux personnes qui se respectent et se comprennent, chacune restant libre et autonome. Le maître mot, c'est la dignité. Mais de nos jours, où chaque citoyen est vu avant tout comme un consommateur, la dignité humaine est le dernier souci de ceux qui nous manipulent…

Je finis sur le mot "croisade" : oui, croisade il y a de ma part, mais pas contre tel ou tel type de mauvais romans qui ne mériteraient pas un ligne, même critique. C'est une croisade en faveur des auteurs qui mériteraient, eux, d'être mis en lumière. Je sais que cela les soulage que l'on publie quelques vérités sur la grande braderie actuelle."


Enfin, j'ajoute, parce qu'il s'agit d'un sujet crucial, ma réponse à l'auteur indé Southeast Jones qui m'écrivait "Je n’ai ni lu, ni vu « 50 nuances de Grey », la littérature et le cinéma érotique (ou porno) me laisse de glace, mais qualifier le sadomasochisme de perversion me semble excessif. Il faut être deux (au moins) pour ce jeu –car c’en est bien un, de plus, l’avilissement du soumis ou de la soumise est volontaire, et il est fréquent que les rôles s’inversent. Je terminerais en signalant que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, la domination est en grande partie pratiquée par des femmes. Pour tout le reste, je suis d’accord avec toi."


"Il ne faut pas confondre des jeux sexuels inoffensifs avec ou sans permutation des rôles et le sadisme pulsionnel, qui peut aller très loin et où un homme impose des sévices à une femme qui se soumet par faiblesse, peur physique ou dépendance amoureuse. Dans 50 NG, on ne montre pas une partenaire sexuelle consentante et avertie, mais une jeune fille innocente face à un homme profondément perverti par un passé douloureux. Ces histoires-là ne finissent jamais par un conte de fées. Au contraire, c'est l'escalade dans les sévices, et le nombre des victimes de sadiques est effrayant."
Ajoutons que dans 50 NG, tout sonne faux, la situation étant irréaliste, précisément. Mais comment les lectrices le sauraient-elles ?


Pour aller plus loin, c'est-à-dire dépasser la question de la romance et aborder les véritables enjeux, je vous invite à découvrir les interventions d'autres auteurs en suivant ce lien. Je ferai prochainement un billet sur le fond du problème : un auteur se doit-il d'être résistant ? (je ne parle pas là de politique, mais de dérives sociétales, comme on dit.)

J'espère avoir éclairci mon propos à travers ces quelques précisions. Autant j'ai la dent dure envers ce qui me semble le mériter, autant je serais navrée de froisser involontairement les très nombreux indés qui exercent leur travail d'auteur avec sérieux et conscience. 
Bon dimanche à toutes et à tous !



samedi 14 avril 2018

L'eau de rose et ses épines


Dans mon billet sur l'écriture inclusive, je vous confiais que j'entrevois, pour défendre les droits des femmes, des voies plus immédiates, des domaines plus pragmatiques. Tiens, ne serait-ce que d'exprimer publiquement ma tristesse, mon indignation lorsque je vois certaines catégories de romance exploiter avec allégresse les pires caricatures sexistes et réductrices.

Il y aurait en l'occurrence, arrêtez-moi si je me trompe, une raison d'exprimer son militantisme féministe bien plus urgente et opportune que le pseudo-scandale du genre. Nettement moins populaire, aussi, mince alors ! Comme on ne peut pas tout avoir – une éthique cohérente d'auteur sérieux et un nom, familier du top Amazon, d'autrice de romances opportunistes –, à chacune ses priorités…


De mon côté, je ne me résigne pas. D'ailleurs, même dans l'autoédition, nombre de romancières ont du mal à considérer l'eau de rose grand public comme un genre estimable. Non par jalousie, comme voudraient le croire ses prêtresses ; mais parce que dans ce domaine, si frivole en apparence, l'enjeu en termes de libération des femmes est tout sauf anodin.

Qu'est-ce que je reproche à la romance à l'eau de rose ? Plusieurs choses.


SON INDIGENCE LITTÉRAIRE

Jadis, les lectrices de romance populaire s'y adonnaient en catimini et avaient pleinement conscience de fréquenter là un genre peu littéraire.

Aujourd'hui, ces dames sont si décomplexées (excellente chose, à première vue !), l'édition s'est si largement convertie à ce créneau juteux, ses auteurs à succès bénéficient d'une notoriété si trompeuse, que d'innombrables adeptes, persuadées de savourer là une littérature haut de gamme, se laissent imprégner plus que de raison par des avalanches de clichés périmés.

J'ai toujours considéré la littérature comme dotée d'une mission émancipatrice. Se jouant des barrières sociales, elle a apporté la culture partout où pouvait se glisser un livre. Elle a aidé les femmes à s'émanciper ; les hommes à se libérer de leurs chaînes ; les étrangers à se comprendre ; toute l'espèce humaine à grandir et à progresser sur la voie de la connaissance et, par conséquent, de la tolérance.

La première chose que je reproche à la romance d'aujourd'hui, ce sont donc ses contenus débilitants, conçus comme si elle s'adressait à des simples d'esprit.

Pour commencer, ce genre littéraire est, par définition (ce sont les fameux « codes »), calqué sur un canevas de base d'une monotonie affligeante :

Une jeune étudiante / jeune employée modèle / femme de ménage / femme en recherche d'emploi /…,
encore vierge / célibataire endurcie / divorcée / sans enfants / avec enfants dont elle s'occupe avec amour, fortitude et un zeste de fantaisie /…,
timide / faussement délurée / indécise /…,
ruinée / prise dans un piège infâme / persécutée par un ou des méchants / en proie à un affreux dilemme familial…,
tombe amoureuse malgré elle d'un patron / milliardaire /acteur tellement sexy / bad boy / bel inconnu / voisin de palier / joueur de saxo déjanté /…,
qui est, bien entendu, viril et autoritaire, convoité par toutes les jolies femmes du secteur, mais si vulnérable, au fond de son grand cœur faussement blindé, et blablabla, etc.
Rayez les mentions inutiles, agitez bien et avalez sans respirer, sauf pour haleter d'émoi (entre autres options que je m'abstiendrai de lister, pour une fois 😝).

Un tel scénario vaudrait à un auteur masculin d'être lapidé pour délit de machisme. Mais, du moment que la rédactrice est féminine, on lui accole de jolis mots : « romantisme », « érotisme »… Allez comprendre !

Munie de ce modèle, l'auteur (souvent des hommes dans l'édition, et pour cause : ils doivent séduire leur lectorat ; presque toujours des femmes dans l'autoédition, et pour cause : elles connaissent bien leurs victimes, pardon, leurs fans) brode en suivant les pointillés. Pas besoin d'imagination, donc, ou si peu.
Pas non plus de style, bien entendu : ça compliquerait la lecture et ferait perdre à l'auteur un temps précieux, qu'il emploiera plus utilement à écrire les 10 volumes suivants.
Pas besoin non plus de documentation : les lectrices ne sont pas là pour enrichir leur esprit, mais pour « se vider la tête », ce sont elles qui le disent. Et ce n'est pas tombé dans l'oreille de sourds ! Alors un décor vite brossé, exotique ou chic, fera l'affaire.
Moyennant quoi, un auteur un peu expérimenté peut espérer torcher une romance de ce type par semaine sans devoir trimer comme un forçat. Le pactole. 

SES CLICHÉS MACHISTES

Vous en avez déjà repéré pas mal ci-dessus : dans la romance à l'eau de rose, ils sont aussi discrets qu'un hippo dans votre baignoire.

Incontournables, aussi. Pourquoi ? Après maintes réflexions, je suis arrivée à la conclusion que c'est parce que, là encore, les auteurs ne veulent pas se compliquer la vie : autant reproduire les schémas ringards du genre  « femme en détresse cherche homme riche » qui, pendant plusieurs décennies, avaient fait la fortune d'Harlequin et consorts auprès des ménagères de moins de 50 ans (et au-delà, soyons-en sûrs).
En tout cas, c'est l'explication la plus satisfaisante : l'autre, ce serait d'admettre que les auteurs de romance à l'eau de rose sont incapables d'imagination. Je m'en voudrais d'émettre une hypothèse aussi irrespectueuse.
Le résultat, c'est que les lectrices d'aujourd'hui sont gavées de lectures qui reproduisent allègrement un modèle machiste digne du temps où leurs grands-mères n'espéraient même pas le droit de vote et s'en consolaient en lisant Delly.
Je sais bien que les autrices de romance – en particulier celles, nombreuses, qui revendiquent haut et fort cette féminisation du mot « auteur » – ont conscience de leurs responsabilités en tant que femmes. Toutes n'encouragent pas le sexisme en faisant leurs choux gras de poncifs aussi navrants.
Cependant, un petit tour d'horizon permet de constater que… aïe ! la plupart, quand même…
Normal, me direz-vous. L'histoire d'une femme entre deux âges qui élève seule ses gosses et vire de son lit les mecs qui lui manquent de respect, c'est très édifiant, mais cela n'incite guère les lectrices en mal de « rêve » à mouiller leur Sloggi avant de courir acheter le volume suivant.
En notre époque obnubilée par le profit, cet argument-là pèse bien plus lourd qu'une obscure notion de responsabilité.

SON CYNISME DÉGUISÉ EN RESPECT DU LECTORAT

Les autrices de romance n'hésitent pas à enfourcher leur destrier enrubanné de rose pour charger, avec plus de fougue que de discernement, toute personne soupçonnée de ne pas goûter leur œuvre. L'argument est tout trouvé, et ferait reculer plus d'un esprit critique : « On méprise ces autrices, et par-dessus tout, leurs lectrices ! »

Comme la troisième obsession de notre époque après la consommation effrénée et la relaxation cérébrale, c'est la bien-pensance pseudo-égalitaire : « tout le monde il est beau il est gentil et il se vaut, faut pas dire du mal de qui que ce soit, c'est trop méchant », etc, pensez si elles se sentent fortes, les petites chéries ! Le monde entier est forcément derrière elles…
Du coup, avec la délicieuse naïveté des preux chevaliers du Profit Décomplexé (oui, c'est une secte promise à un avenir radieux), elles brandissent leur petit livre rose bourré d'aphorismes définitifs, du genre « c'est le lecteur qui décide si c'est bon ou mauvais », « ce qui compte, c'est le classement Amazon », ou encore « si ça se vend, c'est que c'est bien fait ».
Heu… je le reconnais, parfois je me suis demandé si cela ne l'est pas réellement. Bien fait, je veux dire. Après tout, on lit ce qu'on mérite, non ?
Bourrelée de remords, je m'empresse de conclure que les lectrices ne sont pas responsables.
Ni de leur inappétence pour la littérature de qualité : hélas, elles sont nombreuses et complexes, les raisons pour lesquelles lire – de vrais livres – paraît une entreprise au-dessus de ses forces à un public de plus en plus vaste…
Ni du fait qu'après une longue journée de travail, ou pendant sa pause déjeuner, il est plus aisé et moins « prise de tête » de s'avaler une petite romance industrielle qu'un bon roman littéraire ou un traité de philosophie.
Non, ce n'est pas de leur faute. Raison de plus pour les défendre, y compris malgré elles.

SON PARTI-PRIS INDUSTRIEL

Moi, j'ai l'impression de voir une certaine industrie chercher à fourguer tranquilou les énormes surplus laitiers : « tout ça, bonnes gens, c'est pour votre bien… » Du lait jusqu'aux ouïes, de l'eau de rose dégoulinant jusque dans les chaussettes, manquerait plus que le persil dans les narines et on aurait le portrait du consommateur rêvé.
Qui méprise qui, je vous le demande ?
Le côté le plus immoral de l'affaire, c'est précisément le fait que les professionnels de l'édition, faiseurs de gros tirages, ne sont pas les seuls à viser cette clientèle vulnérable et à tout mettre en œuvre pour développer chez elle un réflexe aliénant de consommateur à la chaîne.
Les auteurs autoédités n'ont pas tardé à s'engouffrer dans ce marché porteur et à exploiter son filon inépuisable en imitant massivement la production industrielle : comble de cynisme et de vénalité, me semble-t-il, quand on est artisan !
Car nous autres autoédités, nous sommes bel et bien des artisans, et cela devrait nous inciter à défendre les valeurs qui vont de pair : la passion pour son travail, la créativité, le perfectionnisme, le respect du « client ».
Et justement, le « respect du client », je ne crois pas qu'il consiste à « lui donner ce qu'il veut » en lui entonnant des camions-citernes de bluette au rabais.
Prétendre que les lectrices, même fâchées avec la culture littéraire, sont demandeuses de bluette, c'est comme affirmer que les employés d'usine ou les routiers sont assoiffés de gros bleu qui tache.
Douter que ces derniers puissent préférer un bon vin aux notes subtiles, même ceux qui, par manque d'habitude, ne les distingueraient peut-être pas d'emblée, ce serait leur faire offense.
Veut-on vraiment nous faire croire que les bons vins et les bons livres doivent rester l'apanage d'un cercle de privilégiés ? Il y en a qui le pensent. N'apportons pas de l'eau à leur moulin. 

SON CÔTÉ LAVAGE DE CERVEAU

Bref, je trouve insupportable d'entendre décréter que les lectrices (ou, du moins, une partie d'entre elles) sont incapables d'apprécier une prose un peu plus subtile que ces éternelles déclinaisons d'une romance-type niaise, sans surprises et peu flatteuse pour leur sexe, décrit comme dégoûtamment faible.
On m'objectera que la romance se diversifie, avec des héroïnes moins nunuches, plus modernes, des homosexuelles, des femmes fatales… Bon, tant mieux.
Mais il faut avouer que le stéréotype « femme amoureuse d'un beau mâle viril » reste majoritaire, et reprend même du poil de la bête avec les histoires de bad boys.
La preuve que ce genre fait la part belle à des poncifs aussi ridicules qu'irresponsables, c'est le monstrueux succès de 50 nuances de Grey.
Oui, je maintiens qu'il s'agit là d'un véritable lavage de cerveau. Qui a commencé, la poule ou l'œuf ? Qui est reponsable ? Les lectrices qui, tout émoustillées par le buzz, se sont ruées sur cette misérable daube, ou l'auteur opportuniste qui a jugé bon d'en faire ses choux gras et l'éditeur vénal qui en a inondé le marché sans états d'âme ?
Le résultat est le même, et l'on va me rétorquer qu'ainsi va le monde : chacun tente de vendre sa soupe, le plus de soupe possible, et peu importent les dégâts. Eh bien, on ne m'empêchera pas de préférer ceux qui se soucient de ne pas fourguer du rata, quitte à en vendre moins.

SON ÉLOGE DU DOMINATEUR ET DE LA MASOCHISTE

Parce que des dégâts, il y en a. 50 NG a réussi l'exploit de faire passer le sado-masochisme (le vrai, avec chambre de tortures, pas les jeux de rôles pour amants addicts au SM ou friands de nouveauté) pour un truc sexy entre gens qui s'aiment, alors qu'en l'absence de consentement mutuel, il s'agit bel et bien d'une perversion où la femme est chosifiée, humiliée, maltraitée par un dominateur.
Regardez-moi dans les yeux et dites-moi que c'est conforme au respect de la femme, au respect qu'une femme est en droit d'exiger dans nos sociétés modernes. Nom d'un chien ! Dans certains pays, des femmes luttent au péril de leur vie pour échapper au carcan dans lequel on les emprisonne, pour faire reconnaître leurs droits les plus élémentaires. Des femmes meurent pour défendre le moindre rudiment de liberté, de dignité. Et en Occident, on se paie le luxe de donner à bouffer (pardon, mais c'est le mot) à des femmes libres l'histoire d'une jeune femme qui s'avilit volontairement, non par désir d'expérimenter le SM, mais par amour ?
De qui se moque-t-on en prétendant que tout ça, c'est beau et édifiant ? en montrant « l'héroïne » rebelle, forte par certains côtés, et en dépeignant son « héros » pervers – véritable prédateur, puisqu'il entraîne dans son univers SM une jeune femme innocente et non consentante – comme un homme blessé et fou d'amour pour elle ?
Madame E. L. James a sans doute beaucoup fantasmé, mais jamais rencontré aucun sadique ni victime de sadique, sans quoi elle ne serait pas aussi mal documentée sur les réalités du sadisme et du sado-masochisme. Il lui aurait suffi de lire pour être édifiée ; mais, bien sûr, ce n'était pas son but.
Son but, c'était de torcher vite fait un nanar on ne peut plus médiocre, calqué par facilité sur un canevas rebattu, si j'ose dire, et saupoudré d'une pseudo-perversion sexuelle fadasse pour exciter la curiosité des foules.
Qu'on me démontre en quoi l'histoire d'une employée amoureuse de son patron, milliardaire comme il se doit, et qui se laisse maltraiter de mille façons, peut être bénéfique à l'image de soi des lectrices… 

Le fait même qu'il soit riche et qu'elle soit éblouie par son univers luxeux introduit dans leur jeu dominant-dominée une notion de rapport de forces matériel extrêmement déplaisante et malsaine. La jeune femme se prêterait-elle à ces sévices si le dominateur était serveur au resto du coin ? Faut-il comprendre que pour l'argent et ses mirages, il est acceptable de tout accepter quand on est femme ?

Ne me répondez surtout pas que certaines femmes ont tiré profit de cette lecture abjecte pour redynamiser leur couple, ce serait vraiment les prendre pour des demeurées : de nos jours, entre les films, les émissions, les magazines et internet, il est vraiment très difficile d'ignorer que la sexualité peut être pimentée par des jeux en tous genres.

SON CHOIX DU PROFIT FACILE

La vérité, c'est que tout cela est affaire de gros pognon. Fric story, voilà un titre tout trouvé pour le roman de la romance !
On ne cherche pas le moins du monde à vendre aux lectrices de la prose de bonne qualité et de nouvelles connaissances, source d'épanouissement personnel ; ni une image de la femme dont elles puissent être fières : force morale, autonomie, capacité à subvenir à ses propres besoins et à refuser ce qu'elle considère comme dégradant.
On veut vendre en masse, un point c'est tout. Vendre un produit fabriqué vite, sans trop d'efforts, par une personne aussi peu qualifiée que possible, donc peu coûteuse. Le prix de revient est roi, suivi de près par le tirage. Et voilà pourquoi, madame, votre fille est à côté de la plaque…
Elle rêvera de séduire un Grey et sera sensible au premier beau parleur qui passe, au lieu de se concentrer sur cette fantastique possibilité offerte aux femmes d'Occident : avoir un métier et gagner sa vie pour ne dépendre de personne.
Elle sera prête à tout pour plaire (après tout, la bêtasse de 50 NG n'a-t-elle pas conquis son beau prince en se laissant attacher, humilier et brutaliser ?). En ignorant, dans sa candeur, qu'un homme qui commence par fouetter une femme risque fort peu d'en tomber amoureux. Et que par définition, ces choses-là sont appelées à dégénérer jusqu'à l'horreur… mais bien sûr, hors champ, après que le livre se soit refermé sur une happy end encore moins crédible que celles, déjà invalidantes, des contes de fées.

SON IMAGE EN TOC

Des éditeurs qui ne songent qu'à manger de ce pain-là, cela peut se comprendre : ils ont des entreprises à faire tourner, il leur faut rentabiliser par tous les moyens.
Mais que les indés les imitent, alors là, c'est impardonnable.
Avec la romance à l'eau de rose, au génocide de neurones s'ajoute le crime contre la dignité féminine. Et pourtant, tous ces auteurs de romance autoéditée, ou quasiment, sont des femmes…
Ce qui se joue en vérité n'est pas, très loin s'en faut, une gentille success story : « j'ai toujours aimé écrire, et puis je me suis lancée avec mes petits romans d'amour et ça a tout de suite marché… »
Il y a certainement des auteurs de romance sincères et passionnées, je ne le nie pas. Parions que celles-là, on n'en entend guère parler.
À côté de cela, on assiste à une course éhontée aux classements Amazon et aux ventes, à tel point que le petit milieu tout sauf rose des autrices de romance commencerait à tourner à la foire d'empoigne où tous les coups bas seraient permis : on s'y livrerait une guerre féroce à coups de manœuvres déloyales, dénigrement des concurrentes, commentaires assassins sous pseudonymes, harcèlement, etc. Ce n'est pas moi qui le dis, mais l'une d'entre elles, apparemment au bord de la dépression nerveuse.

Voilà, mes amis. Vous savez maintenant en détail pourquoi, au pays de l'eau de rose, je vois surtout des épines.
Excellente fin de weekend à toutes et à tous !

PS : si vous publiez ce genre de romance, inutile de venir me faire la morale en commentant que je méprise les auteurs et leurs lectrices. Comme vous, chères pink writers, j'écris pour mon public et je l'assume.

PS 2 : comme, malgré tout, ce billet a suscité moult commentaires et nécessité des éclaircissements, voici le lien vers ces derniers.



jeudi 12 avril 2018

Autoédition : le temps qui passe… ou pas



Bonjour mes ami(e)s, nous revoici ensemble pour un nouveau billet sur l'écriture.

Le choix et le maniement du ou des temps de narration donnent lieu à toutes sortes d'erreurs et peuvent représenter pour un auteur un véritable parcours du combattant, semé de plusieurs sortes de pièges.

Essayons d'y voir un peu plus clair.



QUAND ON SE MÉLANGE LES PINCEAUX.

Les temps narratifs malvenus sont incroyablement fréquents en autoédition. Pour l'auteur qui file son intrigue en pensant à bien d'autres détails, mélanger involontairement passé et présent dans un même récit est vite arrivé !

De son côté, le lecteur aura l'impression que les personnages sont victimes de translations spatio-temporelles dignes d'un ouvrage de SF, ou se livrent à des acrobaties philosphico-ésotériques déjantées, du genre « je serai hier et j'étais demain ». 😉

Exemple :

« Je la regarde s'approcher. Que va-t-elle faire ? 
Elle était inquiète. Elle prit le temps de regarder les autres avant de me sourire. Je me demande ce qui l'effraie. »

Cela vous paraît énorme ? À présent que j'ai attiré votre attention là-dessus, vous risquez pourtant de remarquer très souvent des maladresses de ce genre dans les publications d'autrui.

Pour les éviter dans vos manuscrits, il suffit de vous relire attentivement en veillant à ce que tout le texte soit au même temps de narration, sauf…



QUAND C'EST FAIT EXPRÈS.

Car bien entendu, je ne visais pas dans le paragraphe précédent les transitions volontaires, destinées à marquer une réminiscence ou un « arrêt sur image ».



● La réminiscence

« Il la regarde s'approcher. Pourquoi lui rappelle-t-elle Paula jeune fille, vingt ans plus tôt ?

Elle portait une robe impeccable, assortie à sa gravité de jeune fille sage. Elle semblait inquiète. Chaque pas était comme une petite victoire coûteuse. Et pourtant, elle avançait vers lui.

Ce soir, ce n'est pas Paula qui s'avance, mais il a l'impression d'entendre sa voix quand l'inconnue lui dit en souriant (…) »

En l'occurrence, le passé est employé au sein d'un texte au présent pour évoquer un souvenir. 

Non seulement le passage concerné doit être isolé dans un paragraphe distinct, mais il est recommandé de le mettre en italiques pour faciliter la compréhension de ce décalage temporel. Et, pour plus de sûreté, mieux vaut aider le lecteur à se resituer dans l'histoire (« ce soir  »)…


● L'arrêt sur image

« Il la regardait s'approcher, dans sa robe impeccable qui lui donnait une allure de jeune fille sage.

Elle est inquiète. Chaque pas semble une petite victoire. Pourtant, elle avance vers lui et sourit…

Éric sursauta quand elle lui tendit la main. »

Dans cet autre cas, la narration au passé s'interrompt un instant, comme si le temps restait suspendu afin de mettre en valeur une brève action ou description.

Le présent souligne l'importance, la densité de cet événement, et traduit l'intensité émotionnelle vécue par le personnage principal, qui a l'impression d'observer la scène au ralenti.

Il est indispensable de consacrer à ce passage un paragraphe distinct.

Attention, il n'est pas rare que les lecteurs non habitués à de tels procédés de style les considèrent comme fautifs. Il est prudent d'en rajouter un peu pour mieux se faire comprendre, comme avec le verbe « sursauter », qui indique que le personnage émerge d'une sorte de transe.


QUAND L'ORTHOGRAPHE S'EMMÊLE. (rassurez-vous, c'est un jeu de mots)

Lorsque seul un « s » final, présent ou non, distingue un temps de l'autre à la première personne du singulier, on peut confondre…


Le passé simple (sans s final) et l'imparfait (avec s).

Petit rappel

Dans les verbes du premier groupe (ceux qui finissent en -er), la première personne du singulier prend un s à l'imparfait, mais pas au passé simple :

Cette fois, je mangeai
Chaque dimanche, je mangeais.

D'où la faute très fréquente :

« Lorsque je le vis, j'hésitais à le saluer » au lieu de « j'hésitai » (passé simple).

Ou, à l'inverse :

« Chaque jour, je me promenai des heures » au lieu de « me promenais » (imparfait).

Pour ne pas se tromper, rien de très compliqué :

Le passé simple correspond à une action ponctuelle, datée avec précision (« hier », « à cet instant », « quand je la vis », etc).

C'est le temps du récit à proprement parler, celui qui décrit les actes et les réactions :

« Alors le chevalier brandit son épée. Le monstre prit peur et s'enfuit. »

L'imparfait indique une action qui dure ou se répète (« d'habitude », « jadis », « en ce temps-là », « toujours », « chaque lundi », « quand j'étais jeune », etc).

D'une manière générale, c'est le temps qui sert à décrire le contexte du récit.

« Il faisait un temps superbe et Johan se sentait heureux. »

Lorsque le doute persiste, il existe 2 méthodes :

– Remplacer la première personne du singulier par la deuxième.

« Chaque jour, tu te promenais des heures. » (et non « tu te promenas »)
mais :
« À ma vue, tu hésitas. »

Cependant, il arrive que l'on utilise l'imparfait, même dans un contexte daté avec précision et sans notion d'habitude, afin de marquer une action qui traîne un peu en longueur :

« À cet instant, tu hésitais encore. »

De même, il peut arriver que l'on utilise le passé simple, même dans un contexte répétitif, par exemple afin de marquer la volonté d'un personnage, le caractère exceptionnel ou héroïque d'un événement :

« Chaque jour, tu fis une petite promenade pour leur prouver ta détermination. Tu ne cessas d'affirmer cette santé qui pourtant te fuyait.  »

Par conséquent, le remplacement par « tu » ne permet pas de trancher à coup sûr, à moins que l'auteur ne soit assez expérimenté pour savoir s'il veut employer à cette occasion le passé simple ou l'imparfait – auquel cas il saura sans doute  aussi s'il doit ou non mettre un s final. 😊

Je préconise donc la seconde méthode, infaillible :

– Remplacer votre verbe du premier groupe par un verbe du 2e ou 3e groupe.

Petit rappel

Les verbes du 2e groupe sont ceux qui se terminent par -ir et possèdent un participe présent en -issant, à l'exception de haïr : finir, bâtir…

Ceux du 3e groupe sont les verbes qui se terminent par -ir mais n'ont pas un participe passé en -issant, par exemple dormir ;  ceux qui se terminent en -oir, par exemple savoir ; et tous ceux qui se terminent en -re : décrire, croire, peindre, craindre, tordre, coudre, poindre, mettre…

« En le voyant, je crus (…) » : c'est le passé simple qui s'impose.

« Chaque jour, je faisais une petite promenade » : c'est l'imparfait qui convient.


● Le futur (sans s final) et le conditionnel (avec s).

Petit rappel

La première personne du singulier prend un « s » terminal au conditionnel, mais pas au futur :

Si je le pouvais, je serais…
Demain, je serai…

D'où la faute :

« Je te promets que je serais au rendez-vous » au lieu de « je serai » (futur),

ou, à l'inverse :

« Crois-moi, je prendrai volontiers sa place » au lieu de « je prendrais » (conditionnel)

Comment l'éviter ?

Reformulez mentalement la phrase en y ajoutant « demain » ou « si je le pouvais » pour mieux définir le sens :

« Je te promets que demain (futur), je serai au rendez-vous »

« Si je le pouvais (conditionnel), je prendrais volontiers sa place »

Si le doute persiste, transposez le verbe litigieux à la première personne du pluriel :

« Je te promets que nous serons au rendez-vous » (et non « serions ») : il s'agit visiblement d'un futur.

« Nous prendrions volontiers sa place » (et non « nous prendrons ») : il s'agit d'un conditionnel.



QUAND LA CONCORDANCE EST DISCORDANTE.

La concordance des temps est la règle d'harmonisation des différents temps employés dans un récit. Elle constitue l'un des écueils qui font sombrer les ouvrages inaboutis.

Pour naviguer en toute sécurité, il vous faut envisager votre récit comme un décor de cinéma où vous allez régler des éclairages et déplacer des caméras.


● ÉCLAIRER LE DÉCOR

Le présent ou l'imparfait marquent le temps général du récit.

C'est, en quelque sorte, la toile de fond de votre histoire.

« Lorsque commence cette aventure, nous sommes en 1920. »
« Il était une fois… »
« C'est la nuit de Noël, tout le monde dort. »
« Il faisait nuit. »

À vous de choisir si vous préférez raconter votre histoire au présent ou au passé ; c'est une question de goûts. Le passé est réputé plus classique, le présent plus moderne, mais bien d'autres facteurs entrent en jeu, notamment le genre littéraire (roman historique, roman intimiste, etc), l'ambiance recherchée, le public visé…


● SOULIGNER L'ACTION

Dans un récit au passé, le passé simple ou le passé composé marquent des moments précis, comme si l'on pointait un projecteur sur un personnage ou une action pour les mettre en valeur.

« Le prince aperçut la princesse »
« J'ai couru pour lui échapper. »


Le passé simple et le passé composé se scénarisent de façon différente.

– Le passé simple est plus classique, mais aussi plus dramatique, plus théâtral.

« Il s'approcha et me toisa » sera plus impressionnant que « Il s'est approché et m'a toisée ».

« Alors vint le temps des Héros » frappera davantage l'imagination que « Alors est venu le temps des Héros ».

– Le passé composé peut renforcer une évocation intime des sentiments des personnages. D'autre part, il traduit plus facilement le ton de désinvolture, de familiarité qui convient à certains récits.

« J'ai eu peur, je me suis enfuie » sera sans doute plus efficace, plus haletant, plus réaliste que « j'eus peur et je m'enfuis ».

« La première fois que j'ai rencontré Rodrigue, il m'a regardée de haut. Je lui ai tiré la langue » est moins guindé, plus vivant que « La première fois que je rencontrai Rodrigue, il me regarda de haut. Je lui tirai la langue ».

À vous de choisir votre temps en fonction du genre littéraire, de l'atmosphère que vous voulez rendre et, avant tout, de ce qui vous met le plus à l'aise.

L'essentiel est de ne pas mélanger passé simple et passé composé en tant que temps de narration, comme dans :

« Je fis face. Il s'est approché. Je le regardai dans les yeux. Il m'a rendu mon regard. »


● COMBINER LES DEUX ÉCLAIRAGES

En mélangeant imparfait et passé (simple ou composé), on joue de différents effets sur notre scène de théâtre : la lumière d'ambiance, qui éclaire le décor, et les « poursuites », ces projecteurs qui suivent et rythment l'action en se fixant sur des personnages ou des actes précis.

« Il faisait de plus en plus sombre. Il apparut à l'autre bout de la ruelle. À sa vue, je courus vers l'avenue. Les pavés glissaient sous mes pieds, l'obscurité s'épaississait. Je me tordis la cheville. »

Autre illustration avec le passé composé :

« Il faisait de plus en plus sombre. Il est apparu à l'autre bout de la ruelle. À sa vue, j'ai couru vers l'avenue. Les pavés glissaient sous mes pieds, l'obscurité s'épaississait. Je me suis tordu la cheville. »



● SE DÉPLACER DANS L'ÉPAISSEUR DU RÉCIT

C'est une autre dimension de votre travail d'auteur-réalisateur : le positionnement dans le temps. Il ne s'agit plus de régler des éclairages, mais de suivre l'action avec votre caméra.

Pour simplifier, imaginons qu'il y en a une seule, qui se déplace en avançant ou reculant sur un rail ; c'est l'une des possibilités offertes par ce que l'on appelle au cinéma le travelling.

En l'occurrence, votre caméra virtuelle ne va pas se déplacer dans l'espace, mais dans le temps, pour filmer aussi le passé et le futur du récit : aucune histoire, même linéraire, ne se raconte entièrement au présent ou entièrement au passé (simple ou composé).

Là où cela se complique, c'est que la profondeur de champ – passé proche ou lointain, futur proche ou lointain –, devra être indiquée par l'emploi de temps différents.


1) LE PASSÉ

Imaginez votre caméra virtuelle en train de reculer dans les différents plans de ce passé.

Dans un récit raconté au présent,

 une action ponctuelle qui a déjà eu lieu s'indique par le passé composé :

« Il fait de plus en plus en plus sombre. Il est apparu à l'autre bout de la ruelle. Je cours vers l'avenue. »

Naturellement, une action habituelle, répétitive ou qui a duré s'exprime à l'imparfait :

« Il fait de plus en plus en plus sombre. Dire que, tout à l'heure, j'étais en sécurité ! »

votre caméra peut continuer à se déplacer jusqu'à filmer un second plan temporel, qui portera l'attention du spectateur sur un événement encore plus ancien. Cette action antérieure au passé proche s'indique par le plus-que parfait :

« Il fait de plus en plus sombre. Il est apparu à l'autre bout de la rue. Déjà, une autre fois, il m'avait suivie jusque chez moi. Je cours vers l'avenue. »


Dans un récit raconté au passé (simple ou composé), 

toute action antérieure au temps du récit, qu'elle soit proche ou plus lointaine, s'indique par le plus-que-parfait :

« Il faisait de plus en plus en plus sombre. Il est apparu/il apparut à l'autre bout de la rue. Déjà, une autre fois, il m'avait suivie jusque chez moi. J'ai couru/je courus vers l'avenueJ'avais été folle de sortir si tard. »


2) LE FUTUR

Votre caméra virtuelle va avancer à travers ce futur.

Dans un récit raconté au présent, 

– on exprime le futur proche en combinant le présent du verbe aller avec l'infinif du verbe d'action :

« Je cours vers l'avenue. Il va me rattraper ! »

– le reste du temps, on emploie le futur simple :

« Je cours vers l'avenue. Je le sais : tôt ou tard, il me rattrapera. »

Dans un récit raconté au passé, 

– on exprime le futur proche en combinant l'imparfait du verbe aller avec l'infinif du verbe d'action :

« Il est apparu/il apparut à l'autre bout de la rue. Il allait me rattraper ! »

Attention à ne pas confondre le passé composé employé comme temps de narration, comme ci-dessus et dans la première illustration ci-dessous, avec celui employé pour indiquer un événement passé dans un récit au présent. Les futurs proches correspondants ne sont pas les mêmes :

« Il faisait de plus en plus sombre. Il est apparu (…) Il allait me rattraper ! J'ai couru vers l'avenue. »

« Il fait de plus en plus sombre. Il est apparu (…) Il va me rattraper ! Je cours vers l'avenue. »

– le reste du temps, on traduit une action future par le conditionnel présent :

« Il est apparu/il apparut à l'autre bout de la rue. Je le savais : tôt ou tard, il me rattraperait (conditionnel). »



3) AUTRES MOUVEMENTS DE CAMÉRA

Il est utile de graduer plus finement la chronologie en filmant aussi…

– une projection ou anticipation (événement envisagé dans un futur plus ou moins proche), que l'on traduit grâce au :

. futur antérieur dans un texte au présent :

« Je suis terrifiée. Bientôt il aura réussi à me rattraper (futur antérieur) et il me tuera. »

. conditionnel passé 1e forme, dans un texte au passé  :

« J'étais terrifiée. Bientôt il aurait réussi à me rattraper (cond. passé  1e forme) et il me tuerait. »

Remarque : le conditionnel passé 1e forme sert aussi à exprimer le regret dans un récit au passé ou au présent.

« J'ai/j'avais peur. Je n'aurais pas dû sortir si tard. Ou j'aurais pu me faire accompagner. Cela aurait été plus prudent. »

– une « action achevée » à un certain moment d'un récit au passé, nuance que l'on exprime à l'aide du passé antérieur :

« Mais lorsque j'eus atteint l'avenue (passé antérieur), je me retournai : il n'était plus là. »



En utilisant judicieusement tous ces temps, on obtient un récit qui éclaire tour à tour le décor et l'action principale, et dévoile toute une chronologie de moments aussi bien antérieurs que postérieurs à cette action :

« Il faisait de plus en plus en plus sombre (imparfait). Il apparut à l'autre bout de la rue (passé simple). Déjà, une autre fois, il m'avait suivie jusque chez moi (plus-que-parfait). Je courus vers l'avenue (passé simple). Il allait réussir (futur proche) : bientôt il m'aurait rattrapée (cond. passé 1e forme) et il me tuerait… (cond. présent) J'avais été folle de sortir si tard (plus-que-parfait). Je n'aurais jamais dû (cond. passé 1e forme) ! Mais lorsque j'eus atteint l'avenue (passé antérieur), je me retournai (passé simple) : il n'était plus là (imparfait). »

E
nfin, si l'on ne répugne pas à ce temps, souvent considéré aujourd'hui comme désuet, l'on peut aussi user du subjonctif pour apporter d'autres nuances :

« J'eusse aimé (plus-que-parfait du subjonctif) que tout cela n'eût été qu'un cauchemar (plus-que-parfait du subjonctif) et que je fusse en sécurité dans ma chambre (imparfait du subjonctif). »


Voilà pour aujourd'hui, mes amis ! J'espère que ces quelques rappels pourront, à l'occasion, vous aider dans votre travail d'auteurs.

Excellente fin de semaine à toutes et à tous !