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l'amour de la littérature, le goût de l'atypisme, l'exigence vis-à-vis de soi-même… Mais par-dessus tout, je voudrais simplement être un peintre de la vie.


samedi 19 mars 2016

ET MARC LÉVY, EST-CE QU'IL ÉCRIT SES LIVRES TOUT SEUL COMME UN GRAND ?



Ce deuxième volet sur le "rewriting"  pratique éditoriale courante dans les pays anglo-saxons, nous l'avons vu la semaine dernière , concerne donc notre pré carré national.

"Pré carré" ne signifie pas, hélas, décor bucolique et folles gambades. Non, l'édition française n'est pas une AOC label vert, un paradis sans clôtures où les auteurs seraient laissés en liberté pour produire tout naturellement le précieux lait de méninges dont l'éditeur fera son fromage. (Mais bon, même les vaches de la filière bio n'ont pas ce privilège.)

Avant tout persillage persiflage, il nous faut distinguer plusieurs laiteries à haut rendement domaines littéraires :




- Ce que l’on appelle tout bas "la littérature alimentaire".

Logique de commencer par là, n’est-ce pas ? Surtout que pour la grande édition, ce lait-ci est de loin le plus nourrissant.
Vous l’avez compris, on y trouve en vrac : 
les pamphlets politiques des moindres candidats à notre confiance ; 
les mémoires des artistes de tout poil, dès qu'ils sont devenus chauves et aphones (voire bien avant, car de nos jours tout s’accélère et des trouducs surdoués de vingt ans écrivent leurs mémoires) ; 
les confidences sulfureuses des starlettes passées par l’entrecuisse de Jupiter ; 
et les mises à table, vainement réprimées par la Production, des faux candidats de "Bienvenue et la ferme" ou autres émissions où ils avaient juré de ne jamais vendre la mèche.

Inutile de vous dire qu'aucun de ces zauteurs de trouble n'a jamais écrit une ligne, se contentant de dégobiller l'essentiel dans un dictaphone  le plus souvent celui d'un journaliste, auquel est confiée la double tâche de recueillir la matière fécale (pardonnez-moi ! je crève de jalousie, vous vous en doutez) et de transformer en or le plomb de ces mensonges et turpitudes. 


- Ce que l’on appelle en toute simplicité "la littérature".


Avant de prononcer ce mot sacré, il serait adéquat de se mettre dans l’ambiance en s’asseyant sur sa baguette de pain typiquement française  l’expression "avoir un parapluie dans le..." convenant mieux à nos amis d’outre-Manche. Comme l’exercice serait fort douloureux, même avec une ficelle (le pain, pas la combine), je vous recommanderai plutôt l’air mi-supérieur, mi-décontracté qui sied pour parler culture dans le biotope germanopratin, comprenez le quartier Saint-Germain-des-Prés, haut lieu de l’édition et de l’intellectualisme parisien. Accessoires recommandés : un titre de professeur à l’Université (la Sorbonne, de préférence), et une tenue hippie chic de chez Desigual.

Tout ça pour dire que la littérature, c’est un nid de vipères fleuron national, une chose sérieuse dont on traite entre initiés perchés sur des cimes vertigineuses (avec ou sans l’aide des substances appropriées) ; entre érudits amoureux de la beauté, de préférence celle que l’on juge inaccessible au commun des mortels.

La preuve, ces élites, qui incluent bien sûr la majorité de nos gloires littéraires made in France, pratiquent en circuit fermé l’attribution bidonnée très sélective de prix littéraires de renommée internationale, que tout le monde s’oblige à acheter même s’ils finissent en général intacts, en bas à gauche dans la bibliothèque Ikéa de mamie Linette.

Bon, rewrités ou pas ? En règle générale, les auteurs appartenant à cette espèce protégée rendent leur copie sans qu’on leur tienne la main. Ne serait-ce que parce qu’ils sont cooptés d’avance, en tant que membres de droit du biotope susdit. Et puis, ils sont du genre diva ; de l’espèce qui fait un caca nerveux si on oublie de la présupposer géniale. Non mais !

- Ce que l’on appelle de très haut "la littérature de genre"

Pour en parler, l'élite susmentionnée se bouche le nez ; comme ce n'est pas très commode, elle en parle le moins possible.

Les genres en question ? Vous l’avez deviné : la romance, le polar, le thriller, la fantasy, le fantastique, la science-fiction... Tout ce qui nous fait vibrer, quoi ! Mais ça, cela s'adresse aux gens qui lisent pour le plaisir, et non pour avoir l'air cultivés ou branchés. Autant dire que ça n'intéresse aucunement la faune haut-de-gamme qui pète dans la soie  pardon, dans le lin  et fait dans la "littérature". 

Ces ouvrages-là étant destinés à un vaste public, ils font l’objet d’une réécriture forcenée selon le modèle anglo-saxon. L’éditeur, qui détient la science infuse, sinon tout le monde s’autoéditerait (je plaisante, mais en effet, il connaît bien son marché, ce qui est la moindre des choses), va imposer une taille façon bonzaï. Pas sûr que l'auteur en ressorte fier comme un paon. 


Première étape : intégrer le livre dans une collection. Ce qui revient en gros à stocker un objet carré dans un trou rond. Nous avons tous appris dès le biberon que c’est impossible, mais un éditeur a ses raisons que la raison ne connaît point. Et comme il est doté de quelque magie, il saura, pourvu que votre tapuscrit ait pleinement justifié son nom en lui tapant dans l’œil, le glisser furtivement sous une étiquette improbable, mais vendeuse.

Dans le cas contraire, pas de miracle ! Autrement dit, si votre Voyage en Utopie ne lui paraît pas d’assez haute volée pour Pensées Profondes, la Collection phare de la maison, ne vous attendez pas à ce qu’on vous le case en force dans les guides touristiques, juste pour le plaisir de vous publier quand même.

Vous l’avez compris : si vous voulez être édité, évitez comme la peste les genres inclassables ou le multigenres, trop prise de tête. Les éditeurs aiment que le public se dirige vers leurs collections comme la foule dans un grand magasin : avec une sérénité guillerette, c’est-à-dire sans embouteillages et sans trop réfléchir avant de passer à la caisse.

Étape suivante : doit tomber sous le couperet de la censure éditoriale tout ce qui pourrait effaroucher la Ligue de Promotion du Coït à l’Ancienne, les Défenseurs des Chasseurs Incompris (un poids-lourds électoral, les chasseurs, prenez garde !), les retraités de la Bourse, les Militants pour le Goûter Obligatoire ou la Fraternité des Amateurs de Gruyère Sans Trou.
Sans compter tout ce qui pourrait susciter par pure malchance une chronique assassine.

Et ne croyez surtout pas que cela va s’arrêter là.

L’objectif secret d'une maison d'édition est d’amener quiconque ouvrira votre livre à tourner les pages sans s’arrêter, même pour aller faire pipi. Représentez-vous l’espèce de cage qu’un jardinier spécialisé en art topiaire déposerait sur un arbuste pour définir la forme à obtenir. Tout ce qui dépasse sera impitoyablement cisaillé, en vertu du principe que rien ne doit arrêter le lecteur, surtout pas un moment de réflexion irréfléchi (hé oui, un bon éditeur ne répugne pas au paradoxe).

Car le lecteur est là pour lire, pas pour penser ; prenez-en bonne note, et gardez pour l'éternité dans votre musée personnel les ciselures de votre prose, vos prétentions philosophiques et autres longueurs qui freineraient le sprinteur malgré lui dans sa ruée vers le mot "fin". Ou qui indisposeraient ceux qui lisent exclusivement pour "se vider la tête", autre paradoxe que les éditeurs ont intégré sans broncher.

Après quoi, restera à appliquer une touche marketing à votre pack de yaourts œuvre immortelle, laquelle, comme cette dernière expression ne l’indique en rien, passera seulement quelques semaines dans les bacs avant d’être périmée renvoyée à l’éditeur, suivant le cycle bien rodé que l'irremplaçable Nila Kazar vous explique ici.



La touche en question est plutôt du pré-marketing : de même que, quand la mode est aux probiotiques, l’industriel va s’empresser de faire concocter dans ses labos un super-yaourt au triple bifidus, l’éditeur va s’efforcer de faire coller votre laitage à la tendance, pour le rendre super-actif sur les marchés porteurs.
Par exemple, il vous conseillera plus de sexe, moins de politique, ou encore une subtile allusion à l’actualité qui permettra à votre lecteur de "se sentir concerné" (encore un paradoxe acrobatique : impliquer le lecteur tout en lui évitant de penser).

Si vous ne vous en sentez pas pour démembrer votre enfant chéri, l'éditeur proposera de vous faire aider par un psy l’un de ses réécriveurs maison - contre une réduction de vos droits d’auteur, bien entendu ; on ne va tout de même pas trahir votre oeuvre vous faire cartonner malgré vous, sans contrepartie sonnante et trébuchante.


À moins, bien sûr, que vous n’ayez vous-même flairé le vent et offert à sa cupidité clairvoyance un produit supposé "bankable", comme les histoires de sorciers au plus fort de la Pottermania, de vampires et de loups-garous après la folie Twilight, de zombies après The Walking Dead ou de mom porn après 50 shades of Grey, quand la moitié des femmes entre 15 et 90 ans s'est mise à rêver de se faire fouetter le derrière par un beau ténébreux. 
Mais méfiez-vous, l’éditeur, qui est loin d’être un sot, n’ignore pas que le public parvient vite à saturation, et ne risquera ses précieuses pépettes sur votre tapuscrit que s’il sort vraiment de l’ordinaire.


Pour conclure à propos de la littérature de genre : dans ce domaine, l’édition française n’a rien à envier aux Anglo-saxons. Elle n’avoue pas un usinage de type industriel, mais n’en pratique pas moins un intense labeur de réécriture. En particulier pour les sagas : imaginez-vous un éditeur acceptant le risque commercial que lui ferait courir : le décès / la panne d’écriture / un simple caprice (rayez la mention inutile) de l’auteur ? Alors qu’il est si sécurisant pour lui d’imposer une rédaction collective, dans laquelle nul n'est irremplaçable et chacun peut finir la tâche... En pareil cas, votre idée vous sera tout bonnement achetée ; parfois (mais rarement si vous êtes un parfait inconnu) moyennant des droits d'auteur assez décents.

Tout ceci explique pourquoi la plupart des éditeurs de littérature de genre préfèrent publier des best-sellers étrangers. Hé oui ! La traduction a un coût, mais la réécriture aussi ; la différence, c’est que dans le premier cas, le succès est presque assuré, alors que le second implique une prise de risque. Or obliger un éditeur à prendre un risque, c’est aussi difficile que de faire tenir ses promesses à un politicien. Car, en bon producteur de fromages, il ne perd jamais de vue que la vache à lait, ce n'est pas lui ! 



Alors, me direz-vous, lecteurs pensants qui n’avez pas, vous non plus, perdu de vue mon titre racoleur : Marc Lévy écrit-il lui-même ses livres, oui ou non ?

Au risque de vous décevoir, mes ami(e)s, je vais répondre : je n’en sais rien. Si je me livrais au dépit que suscite un tel succès, pardon, aux délices de la médisance, – oh, décidément je fatigue ! à une réflexion approfondie, je dirais que la production d’un Lévy ou d’un Musso, relevant sans conteste de la littérature industrielle, pourrait très bien être écrite en usine. Mais on pourrait conclure avec la même impartialité que le style de ces auteurs plaide plutôt en faveur d’un acte d’écriture authentiquement perso, perpétré sur un coin de table au Café de Flore, entre un shopping branché et un avion pour New-York. Du 100% naturel, du brut de tonneau, sans ce lifting qui trahit l’intervention d’experts en réécriture.
Trêve de venin ! Peu importe, en réalité, car le titre de cet article n’était là qu'afin de capter votre œil volage.


Ma conclusion de ce jour, c’est que pour être retenu par un éditeur, il faut présenter un ouvrage qui :

Non seulement possède de l’intérêt en soi – ce qui, hélas, ne veut pas forcément dire "un intérêt littéraire" ; 
non seulement entre dans le cadre des collections de la maison Machin ; 
non seulement surfe sur la tendance ou sur l’actualité ; 
non seulement va droit au but sans trop de détours ni de fioritures, sans quoi les comités de lecture concluront d’emblée que le lecteur perdra patience,

mais doit laisser supposer à l’éditeur qu’il pourra se transformer en produit fini au prix d’un travail minimum de réécriture. Parce que, se dit Machin non sans quelque logique, pendant que le soir, en pantoufles, vous jouez à l’écrivain en n’ayant investi que du temps, des espoirs, de la concentration et le courant pour alimenter votre ordinateur, lui a une entreprise à faire tourner et prend des risques en misant sur votre pomme. Alors, comme l’acheteur de chez Carrefour ou autres grandes surfaces, il veut bien l’acheter, votre pomme, mais à un prix de revient aussi compressé que possible.


Tout compte fait, c'est le cas de le dire, les comités de lecture, puis les décisionnaires (il y en a plusieurs étages) veulent rien moins que la perle rare : l'ouvrage qu'il ne faudra presque pas retoucher, celui qui fait mouche au premier coup d’œil. S'ils commencent à se dire : "Super ! mais... oh, dommage" ; s'il y a du potentiel, mais qu'ils sont arrêtés par de menus détails à chaque paragraphe, ils jettent l'éponge. 

En revanche, on publiera toujours les yeux fermés des livres comme 50 nuances de Grey, qui aurait bien mérité quelques cinquantaines d’heures (supplémentaires...) de réécriture. Le succès étant déjà là, l’éditeur sait d’entrée qu'avec un lifting express et un peu de battage médiatique, ce sera bingo. Démarche injuste, criminelle même, mais c'est ainsi.

Et c’est tout l’intérêt de l’autopublication, si vous vous sentez capable de peaufiner votre livre au point qu’il soit éligible par un éditeur, puis de mettre tout en œuvre pour en faire vous-même un succès, afin de le rendre encore plus sexy aux yeux de la profession. Parce que bien sûr, il y a fort à parier que malgré tout, vous ne renoncerez pas à décrocher le fameux contrat d'édition universellement convoité...

Voilà, vous savez presque tout, ou du moins quelques petites choses.
À commencer par le fait que la règle d’or, le canon éditorial : "vite imprimé – vite vendu – vite lu – et au suivant !", ne vaut pas pour vous, auteur, dont le mantra doit être : "soigneusement conçu, posément écrit, très longuement corrigé, et soumis seulement après mûre réflexion !"


Je vous laisse à présent sangloter tout votre saoul, et l’on se retrouve le week-end prochain pour la conclusion de cette petite série d’articles.

Ce sera plus positif, rassurez-vous !