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On m'a demandé ce que veut exprimer l'image ci-dessus. Réponse : le désir ardent – qui fonde l'art d'écrire – de rendre ses textes plus affûtés, plus rayonnants ;

l'amour de la littérature, le goût de l'atypisme, l'exigence vis-à-vis de soi-même… Mais par-dessus tout, je voudrais simplement être un peintre de la vie.


mercredi 9 novembre 2016

Attention à la tension !




En commentaire de mon roman Autant en emporte le chergui, le chroniqueur Didier Betmalle s'est récemment livré à une analyse de mon écriture. Effet collatéral : voilà que ressurgit au premier plan de mes ruminations, accompagnée d'une pluie de feuilles d'automne, une réflexion lancinante sur l'évolution de la littérature.

Au-delà de la sempiternelle classification par genres ou par courants, je dirais que le roman peut relever de deux types distincts et même opposés : la littérature de tension, à laquelle on peut rattacher aussi le théâtre, et la littérature d'impressions, à laquelle se rattache également la poésie.
L'on pourrait aussi bien parler de « romans de situation » et de « romans de vie ».


Le roman de vie s'attache à faire ressentir au lecteur les émotions et réflexions liées à la condition humaine : la beauté de la nature ou des êtres, toute la gamme de nos émotions affectives, le fait de grandir et de vieillir, le deuil, la solitude ou au contraire la vie à deux, la maternité ou paternité, la complexité des rapports humains, le sentiment de notre finitude, etc.

Le lecteur doit en ressortir durablement marqué. Il doit avoir l'impression d'avoir été immergé dans un raccourci de l'existence elle-même, sous une forme saisissante ou bouleversante.

Dans ce type de littérature, le style contribue fortement à susciter l'émotion. Il est souvent poétique. 
Les descriptions sont fréquentes et soignées.

La psychologie des personnages revêt beaucoup d'importance. L'ouvrage est souvent émaillé de réflexions émanant des personnages ou du narrateur ; il s'en dégage une philosphie, ou du moins une vision de l'existence.

L'histoire elle-même n'est parfois qu'un prétexte, pourvu qu'elle soit captivante et bien menée. 
Elle comporte souvent des éléments tragiques qui influent sur le destin des personnages : guerres, deuils, blessures sentimentales, drames familiaux, luttes pour la survie...
L'aspect documentaire n'est pas rare, et l'on sent en filigrane le souci « d'apporter quelque chose au lecteur ».

Foisonnante et multi-thèmes, cette forme de littérature impressionne le grand public (au sens original de « marquer, imprimer ») moins par cette diversité que par sa puissante évocation d'un « fonds commun d'humanité ».

Autant en emporte le vent est une illustration célèbre du roman de vie ; Poussière, de Rosamond Lehmann, en est une autre, presque oubliée de nos jours. Cependant, on peut dire que la plupart des romans publiés jusqu'au dernier tiers du XXe siècle appartiennent à cette catégorie, traitée  par les romancières anglo-saxonnes avec une profondeur et une poésie bien particulières.

Les femmes se sont d'ailleurs illustrées dans le roman de vie, même si les hommes n'y ont pas démérité (comme Albert Cohen avec Belle du Seigneur ou Michel Déon avec Les poneys sauvages...). Je songe en particulier à Christine de Rivoyre, injustement méconnue de la nouvelle génération, avec son délicieusement extravagant La Mandarine, ou Le petit matin, plus sombre.


Le roman de situation, quant à lui, raconte une histoire avec pour seul objectif de mettre le lecteur en état de d'attente, de manque, d'angoisse. Cet inconfort a ses délices, nous le verrons plus loin. Mais le soulagement suprême, l'acmé, c'est le dénouement ; le lecteur y court tout droit, parfois au prix d'une nuit blanche.

Pour obtenir un tel effet, la littérature de tension utilise des recettes connues :
  • intrigue à suspense (les héros sont placés dans une situation d'aventure/de péril/de quête/d'enquête...) ;
  • nombreux rebondissements allant crescendo (les héros rencontrent des obstacles, doivent échapper à des dangers ou résoudre des énigmes...), avec si possible des « cliffhangers » (chapitres ou tomes s'achevant sur un fort suspense) ;
  • rythme rapide ;
  • écriture minimaliste, sans fioritures ni effets de style ;
  • descriptions et psychologie réduits au minimum, sauf si la psychologie des personnages apporte une dimension essentielle au suspense (cas du polar et du thriller psychologique) ;
  • évitement soigneux de tout élément qui ne soit pas « grand public » et calibré pour ne déranger ni déconcerter personne ; bref pour plaire à tout le monde, ou du moins ne pas déplaire. Ce qui suppose de ne pas s'écarter si peu que ce soit du droit fil de l'intrigue, et d'éviter les sujets polémiques ou simplement non consensuels.
Des recettes connues, disais-je ; car elles sont appliquées de façon industrielle, et donnent lieu à l'immense majorité des romans à succès d'aujourd'hui.

Essentiellement masculin (sauf pour la romance et le polar, où règnent nombre de romancières, surtout dans le monde anglo-saxon), le roman de situation est très « vendeur » et facilement adaptable à l'écran ; il domine donc le paysage. 

On enseigne ses recettes de fabrication dans les universités américaines et les ateliers d'écriture. De nombreux scénaristes, dont le métier implique une parfaite maîtrise des ingrédients de la littérature de tension, s'y sont adonnés avec succès. On pense bien sûr à Robert Jordan et George R. R. Martins.
(Avec une nuance pour Jordan, passé de Conan le Barbare à La Roue du Temps, saga beaucoup plus fouillée qu'un roman de situation classique, sur le plan des descriptions et de la psychologie.)

D'une façon générale, l'on peut considérer que la littérature de genre : romance, polar, thriller, horreur, SF, fantastique... se range dans la catégorie du roman de situation.

Il y a des exceptions. Je citerai une fois de plus Autant en emporte le vent, que l'on classerait aujourd'hui comme romance, et qui n'en est pas moins un monumental roman de vie, tissé d'émotions et de réflexions sur la condition féminine, entre autres sujets abordés.

Par ailleurs, l'on rencontre des romans de tension écrits dans un style hors du commun.

Prudence concernant les œuvres traduites : le style du traducteur peut conférer un ton « littéraire » absent de l'original.
Ce fut le cas pour les romans d'espionnage de John Le Carré, dont les premières traductions étaient remarquablement écrites, ou les premiers tomes du Trône de fer traduit par l'excellent Jean Sola, très vite récusé par les lecteurs au profit d'un traduction dite « efficace », c'est-à-dire d'une platitude sans faille.

Je songerais plutôt aux romans et nouvelles de Theodore Sturgeon ; certes, la traduction peut fausser l'impression du lecteur, mais le style de Sturgeon a fait l'objet de vifs éloges.

Néanmoins, mieux vaut citer en exemple des romans français, comme les polars de Boileau-Narcejac, Sébastien Japrisot ou Hubert Monteilhet.


À ce stade, vous avez compris que la littérature de tension est en bonne voie de dominer le monde. Littérature populaire, ce qui n'a rien d'infamant, elle tend à se faire « populiste » en visant à séduire des foules toujours plus grandes, dans un objectif purement commercial.

Les recettes évoquées plus haut se transforment en règles d'or sous l'impulsion de « maîtres » comme Stephen King, qui a marqué toute une génération et qui n'hésite pas à donner, comme dans Écriture : mémoire d'un métier, des conseils lapidaires au sens le plus violent du terme : ne pas utiliser la voix passive, éviter les adverbes, ne pas soucier de l'exactitude grammaticale (!), suggérer plus que décrire, couper au maximum pour accélérer le rythme, cantonner la documentation à l'arrière-plan...

À travers ces injonctions, transparaît le but du roman de tension : il ne s'agit pas le moins du monde de chercher la performance littéraire, ni d'établir avec le lecteur une communion esthétique et/ou affective, ni de lui inspirer des réflexions, encore moins de lui apporter de nouvelles connaissances ; mais avant tout de le drainer ventre à terre vers le mot « Fin », en lui infusant l'émotion la plus négative qui soit : l'anxiété.

Qu'il s'agisse de terreur pure ou d'une tension romantique du genre « Althéa réussira-t-elle à se faire aimer du beau Fabrizzio ? », le roman de tension joue sur la frustration du lecteur et son attente angoissée de ce qu'il va bien pouvoir se passer.
La plupart du temps, le lecteur le sait d'avance ; rares sont les romans de situation qui se risquent à une fin traumatisante pour leur public. Ce dernier le sait, mais il veut se prendre au jeu. Pourquoi donc ?

Le corps est conçu pour surmonter victorieusement les épreuves ; question de survie. Un subtil jeu d'hormones et de neurotransmetteurs compense donc toute situation de stress par l'émission de substances dopantes et euphorisantes. C'est ainsi que la lecture d'un thriller ou d'un roman d'horreur procure, paradoxalement, du bien-être, et devient facilement une véritable drogue.

Bien entendu, l'industrie du livre exploite ce phénomène pour écouler en masse des ouvrages faciles à rédiger à la chaîne, qui se vendent comme des petits pains et se lisent en accéléré, conduisant au galop vers l'achat suivant. Il faut qu'un livre soit simple, économique, addictif. Ça tombe bien, c'est beaucoup plus facile à réaliser qu'un chef-d'œuvre littéraire !

C'est ainsi qu'on en arrive à ce regrettable état de fait : la grande édition pousse à la roue pour publier avant tout des romans « grand public », quitte à retailler des tapuscrits de bonne qualité littéraire pour leur appliquer les règles d'or du roman de situation. Pas parce que ce dernier est « meilleur » ; parce qu'il se vend infiniment mieux.

L'essor de l'autoédition aggrave le phénomène. Influencés par la littérature de tension qui les environne, dont ils ont été nourris, qui les a imprégnés de sensations fortes, et qui ressemble beaucoup à une autre référence culturelle très addictive : le film d'action, les auteurs de moins de quarante ans s'appliquent à en reproduire les recettes. Ils sont confortés dans cette voie par la réaction des lecteurs, qui plébiscite à peu près n'importe quelle histoire de cette catégorie. Non-non, je ne vise aucun ouvrage...

Mieux vaut illustrer mon propos par un exemple personnel. 
J'avais remarqué en début d'année un auteur fort doué, qui,  malgré son style très littéraire, ne fait pas mystère de sa vénération pour « le King » (pas Elvis, ni Kong, bien entendu).
Il se trouve que cet auteur apprécie mon écriture ; il le dit haut et fort. Or cela ne l'a pas empêché d'enlever une étoile à Élie et l'Apocalypse, jugé « brillant mais dilué » et à Autant en emporte le chergui, dont il trouve inintéressants les passages concernant Eva et ses chevaux.
Voilà donc un auteur nourri aux écrivains classiques, mais qui, influencé par un célèbre spécialiste du roman de situation, considère comme malvenus toute digression documentaire ou descriptive, et tout contenu étranger à ses goûts personnels.
Autrement dit, certaines des caractéristiques du roman de vie !

Cette anecdote nous montre à quel point le diktat du roman de situation est en train d'amputer la littérature d'une partie de son contenu. Celle qui, à mon humble avis, est la plus lourde de sens, la plus « nourrissante » pour les lecteurs ; mais sans doute suis-je partiale – manière polie de signifier que je ne veux offenser personne. :-)

Plus sérieusement, je n'ai pas pour but d'opposer une littérature « noble » à une littérature « facile ». Ma seule intention était de rappeler un constat irréfutable : de nos jours, les lecteurs plébiscitent le roman de situation.

Voilà qui adresse aux auteurs un avertissement à ne pas négliger : 

    ● soit ils soumettent à un lectorat restreint et exigeant des œuvres dont ils auront soigné la qualité littéraire ; 

    ● soit ils tiennent compte de la tendance et calibrent leurs écrits selon les critères du roman de tension, tout en sachant bien qu'ils seront confrontés à une très forte concurrence. Un facteur à ne pas perdre de vue, même si certains succès dans ce type de littérature peuvent vous donner à rêver !


Moralité : quel que soit votre choix, n'espérez pas un succès immérité (sauf accident, mais ces réussites-là ne sont guère durables). Appliquez-vous plutôt à rendre une copie aussi longuement travaillée que nécessaire, et dont vous aurez tout lieu d'être contents...


Mon prochain article, en chantier depuis mars 2016, traitera (enfin) d'un sujet qui n'est pas sans rapport : la réécriture.