Bienvenue chez moi ! Sur ce blog, je dis ce que je pense. Bonne visite...

Vous pouvez aussi consulter ma page auteur Amazon ou explorer mon profil https://www.facebook.com/EBKoridwen et ses groupes associés, où vous découvrirez l'actualité de mes ami(e)s blogueurs littéraires, auteurs, illustrateurs, etc : une enthousiasmante communauté de plus de 4 000 passionnés du livre.

On m'a demandé ce que veut exprimer l'image ci-dessus. Réponse : le désir ardent – qui fonde l'art d'écrire – de rendre ses textes plus affûtés, plus rayonnants ;

l'amour de la littérature, le goût de l'atypisme, l'exigence vis-à-vis de soi-même… Mais par-dessus tout, je voudrais simplement être un peintre de la vie.


Invitations au voyage

samedi 12 août 2017

On ne peut pas tout faire




Mes ami(e)s, ce soir je vais vous poser une question bizarre : 

Êtes-vous sûrs de vouloir chercher des lecteurs ? 😋


En l'occurrence, je rebondis sur une proposition de débat postée sur facebook, dans mon groupe de discussions Le salon littéraire. (Merci à Pauline Becker pour cette bonne idée).

Le point de départ était le partage d'un article qui donne des conseils sur les méthodes de promotion – conseils très judicieux, d'ailleurs : ce sont ceux que dispensent tous les indés qui ont réussi.

Toutefois, je ne me sens pas du tout en phase avec la recommandation suivante : 
« Mettez en place un système de promotion avant de publier, et non l'inverse. »

De mon côté, je fais exactement le contraire : je publie à tour de bras. Pour le reste, on verra plus tard.

Car, permettez-moi de poser la question : que voulons-nous, nous autres auteurs ?

En ce qui me concerne, j'ai fait un choix : j'ai trop de manuscrits dans mes tiroirs, trop d'épisodes de feuilletons à publier, trop d'idées à mettre en chantier, sans compter ma saga Élie et l'Apocalypse à achever.

La vérité, c'est que l'on ne peut pas tout faire.


J'ai choisi de faire le minimum en matière de promotion de mes livres. Et je fais ce qui représente ma priorité : j'écris.

J'écris mes propres livres quand j'en trouve le temps : c'est ma passion.
J'écris pour d'autres auteurs, c'est un métier que j'aime.
J'écris des articles didactiques pour rendre service, et j'aime ça aussi.

Avec tout cela, je ne trouve même pas le temps de mettre en format imprimé mes ebooks publiés depuis 2015 ; alors comment trouverais-je celui de battre la campagne pour séduire des lecteurs ?

On peut ne pas partager ma façon de voir les choses. Je comprends très bien que l'on ait besoin de quelques lecteurs à titre d'encouragement. Mais les blogueurs littéraires et les groupes facebook sont là pour cela, ainsi que les bêta-lecteurs. Les auteurs se lisent et se soutiennent aussi entre eux. Il y a donc plusieurs moyens d'obtenir des retours, de ne pas moisir dans l'isolement.

Ce que je pense, c'est que l'écriture passe avant les ventes. C'est d'ailleurs la logique même. Les auteurs qui sont restés dans l'histoire de la littérature l'ont fait grâce à la qualité d'un ouvrage ou de toute une œuvre, pas grâce à des stratégies de marketing. D'accord, certains se démenaient comme des beaux diables, mais à une époque où la concurrence était infiniment moins nombreuse.

Aujourd'hui, un auteur autoédité (ou édité, d'ailleurs, quoique ces derniers aient moins de handicaps à surmonter) est une goutte d'eau dans l'océan.

La vérité, c'est que l'on ne peut pas tout faire. (bis)


Si vous êtes débutant, n'espérez pas pondre d'emblée un best-seller. Pour atteindre ce but – et très peu d'auteurs y parviennent –, il faut avant tout perfectionner son écriture, acquérir de l'expérience.

La plus formidable stratégie de promotion ne fera pas aimer votre livre s'il n'est pas assez bon. Si vous réussissez à en vendre un certain nombre et que les lecteurs sont déçus, vous aurez gâché toutes vos chances.

Aussi, ne mettez pas la charrue avant les bœufs. Exercez-vous jusqu'à avoir le sentiment que vous maîtrisez l'écriture. Ensuite, écrivez un livre et peaufinez-le avant publication. Demandez des avis et retouchez votre travail si besoin est. Après seulement, vous pourrez envisager d'en faire la promotion.

Si vous êtes déjà à l'aise et sûr de votre plume, songez à vous constituer une petite collection d'ouvrages. Car une fois entré dans la phase de promotion, vous n'aurez pas forcément le temps de continuer à écrire dans d'aussi bonnes conditions. La promo, je le répète, c'est chronophage et énergivore. C'est pour cette raison que l'édition indépendante constitue un vrai métier ; il faut porter plusieurs casquettes. C'est difficile, surtout si l'on est un auteur « littéraire » – spécialité qui exige un travail approfondi sur chaque ouvrage.

La vérité, c'est que l'on ne peut pas tout faire. (ter)


L'avantage de l'autoédition, c'est que vos livres ne vont pas passer quelques semaines seulement en librairie : ils resteront à jamais disponibles sur leur plateforme de publication. Il sera toujours temps d'effectuer du « battage » le moment venu – sauf, bien entendu, si votre ouvrage colle à l'actualité et risque de ne plus intéresser personne après coup.

Je suis consciente qu'il est très dur, pour un auteur, d'écrire un livre et de ne pas se mettre immédiatement en quête de lecteurs, en espérant avoir le plaisir de nombreux retours.

Mais d'abord, seraient-ils si nombreux que cela ? En autoédition, les lecteurs se gagnent sur des années. Au début, il peut être plus efficace de solliciter des chroniques de blogueurs littéraires ou l'avis de ses amis auteurs. Parfois, si vous êtes actif dans la communauté, les uns et les autres viennent à vous tout seuls ou presque. 

Et puis, qu'est-ce qui compte : satisfaire pleinement vos lecteurs, de telle façon qu'ils enchaîneront avec un autre de vos livres déjà publiés ? Ou leur donner moyennement satisfaction, puis qu'ils doivent attendre un an votre prochaine publication ?

Et dites-moi, qu'est-ce qui est important pour vous : laisser derrière vous des écrits de valeur ? Ou bien vous acharner à vendre une production littéraire limitée en nombre ou en qualité à cause d'un manque de temps et de concentration ? 

Moi, j'ai fait mon choix : le service minimum en matière de promotion. Parce que…

La vérité, c'est que l'on ne peut pas tout faire. Ainsi soit-il.


Bien sûr, il y a des auteurs qui réussissent les deux : écrire et promouvoir. Bravo à eux ! Pour moi, ce sont de véritables extra-terrestres.
Peut-être sont-ils moins isolés que je ne le suis ? Quand on se débrouille seul, il faudrait être Shiva pour s'en sortir sur tous les fronts. 

Quant à vous, vous ferez comme vous l'entendrez. L'écriture est une passion, il faut la vivre dans la joie, sans se forcer. Et précisément, la promotion n'est guère notre activité de prédilection… Alors, ne vous sentez pas obligé de vendre ou d'essayer de vendre. Vous ne devez rien à personne (c'est l'un des charmes de l'autoédition : pas d'éditeur pour vous mordiller les jarrets comme un chien de berger) ; et tout ce que vous vous devez à vous-même, c'est de publier des ouvrages aussi accomplis que possible. 

Au fond, vous êtes là pour écrire, n'est-ce pas ?


Pour finir, mes ami(e)s, je m'amuserai à parodier Francis Bacon :

"Écrivez, écrivez, il en restera toujours quelque chose." 

À bon entendeur, salut ! 😉


lundi 17 juillet 2017

50 000 nuances de tout




On me demande souvent des liens vers des articles utiles aux auteurs ou aux blogueurs. En voici un assez ancien mais très complet, concernant les points de suspension, qui fera sûrement le bonheur de certains d'entre vous :


Il y a tout de même quelques affirmations contestables dans l’article lui-même et dans les commentaires.
Qu’il ne faille pas abuser des points de suspension, bien sûr, mais dire qu’ils trahissent une faiblesse de style est une insulte à bien des grands auteurs, comme le relève un commentateur.
« Espace », mot masculin ET féminin, est indéniablement féminin lorsqu’il désigne le caractère d’imprimerie en plomb qui sert à marquer l’espace entre deux mots, et le code informatique correspondant. Lorsqu’il désigne l’espace entre deux mots dans un texte, son emploi au féminin est aussi entré dans l'usage ; mais cet usage, fondé sur des justifications pour le moins floues, reste contestable. De plus, on dit « une interligne » pour désigner la languette utilisée en imprimerie pour séparer les lignes, mais « un interligne » pour désigner l’espace entre deux lignes dans un texte. Il serait judicieux d’appliquer la même logique au mot « espace ».
Enfin, un commentateur évoque la faute, inadmissible selon lui, qui consisterait à écrire « autant pour... » au lieu de « au temps pour ». Qu’il sache que même si l’Académie a tranché en ce sens, d’illustres linguistes et grammairiens ont toujours contesté ce choix : ils le qualifient de pédant et contestent son bien-fondé, car l’expression « au temps » n’est pas du tout attestée dans la tradition militaire (dont elle est censée provenir), tandis que « autant pour » peut tout à fait se justifier, à la fois de par son sens intrinsèque, par comparaison avec d’autres langues et parce qu’on en trouve trace dans la littérature bien avant l’apparition de « au temps ».
Voir entre autres, à ce sujet, l'argumentation de Maurice Grévisse et Claude Duneton, excusez du peu…

Tout cela pour vous dire que le purisme, c’est très honorable ; seulement, tout n’est pas noir ou blanc ! Il n'y a pas que dans les romans de E. L. James qu'au contraire, la vie se décline en nuances de gris – et de toutes les autres couleurs. 
Informer les gens, corriger les erreurs d'autrui quand on a la chance d'être en mesure de le faire, c'est rendre service. 
En revanche, juger tout un chacun d'après des présupposés définitifs trahit un désir de paraître « meilleur » que ses semblables ou de leur imposer son point de vue. C'est, me semble-t-il, la plaie universelle, la cause de tous les maux ou presque, des guerres de religion aux conflits de voisinage. 
Je suis toujours horrifiée de voir des personnes persuadées de leur bon droit camper sur des positions tranchées, dans quelque domaine que ce soit. Rares sont les vérités uniques et irréfutables. Dommage, sans doute, car ce serait bien plus facile et satisfaisant pour l'esprit.
On voit chaque jour des gens tenir de grands discours sur des situations qu'ils n'ont étudiées que de loin, à travers des articles eux-mêmes sous-tendus par maints préjugés, ou d'après les démonstrations de théoriciens dont, comme pour tout spécialiste, le fonds de commerce consiste à asséner des certitudes.
La plupart de ces personnes n'ont pas l'air d'imaginer le moins du monde que leurs opinions les plus chères sont loin de faire l'unanimité ; que presque toute théorie a ses contre-théories ; que rien n'est gravé dans le marbre ; que des experts se sont affrontés de tous temps sur tous les sujets possibles et imaginables en réussissant rarement à clore le débat – et le bec de leurs contradicteurs ; enfin, que la plupart du temps, l'expérience de terrain envoie tout le reste à la poubelle, après « beaucoup de bruit pour rien », nous dirait Shakespeare.
Il est vrai que le public est tenté de se laisser convaincre par les marchands d'idées toutes faites. Considérer les choses sous l'angle qui nous convient le mieux est une pulsion très compréhensible, et il faut bien de l'énergie pour résister à ce travers et prendre du recul. En outre, les positions radicales satisfont un besoin très humain de simplification et/ou d'emportement  auquel il est facile de se laisser entraîner.
La meilleure attitude dans tous les cas, me semble-t-il, c'est de s'informer autant que possible et le plus objectivement possible, de faire jouer à la fois son esprit critique et son ouverture d'esprit, enfin de se garder de conclure par principe ou par élan idéologique, ces deux inlassables fauteurs de guerre.

Quel rapport entre mon petit coup de gueule d'ordre général et l'écriture ? vous demandez-vous sans doute. Eh bien, cela se situe à deux niveaux.
Dans la conception de vos écrits, ami(e)s auteurs débutants, attachez-vous à rendre une palette nuancée. Rien n'est plus désolant que les clichés, les situations convenues, les genres figés, le ronron de la facilité. Surprenez vos lecteurs… et vous-mêmes.
En écriture proprement dite, veillez à la correction de l'orthographe, de la syntaxe, respectez toutes les règles incontestables, sous peine de choquer à juste titre vos futurs lecteurs. 
Mais lorsqu'une alternative est permise, laissez parler votre instinct et votre originalité. Inventez des mots, optez pour des formules qui ne font pas l'unanimité, si vous pensez que cela servira mieux votre texte.
Bien entendu, l'on ne peut pas faire n'importe quoi ; ceux qui prétendent le contraire cherchent à vous flatter, ou prêchent pour leur paroisse parce qu'eux-mêmes accumulent les fautes et aimeraient voir toute critique tomber aux oubliettes. 
La véritable liberté de l'écrivain, ce n'est pas la transgression par principe, vaine provocation qui fait du tort à l'auteur. C'est le choix éclairé de son propre mode d'expression, lorsque celui-ci pimente et renouvelle l'écrit sans le dénaturer. 
Qu'est-ce que cela signifie ? Vous trouverez les réponses dans la lecture des grands écrivains qui ont su enrichir la littérature sans la malmener. Ces créatifs, ces explorateurs, ont osé s'affranchir des diktats superflus pour nous laisser des œuvres aux saveurs inoubliables. 
Je ne donnerai pas de noms, car là encore, l'appréciation relève de chacun d'entre vous. Cependant, l'on peut considérer sans risque que les auteurs « originaux » qui ont marqué leur temps possèdent une légitimité et peuvent être pris pour exemple (au contraire des auteurs institutionnels ou « à la mode », lesquels ont souvent mérité de ne pas laisser de traces). 
En conclusion, permettez-moi de paraphraser Dumas, à l'imitation d'un auteur dont j'ai oublié le nom, en vous recommandant ceci : « On peut violer la langue, à condition de lui faire de beaux enfants ».





mercredi 5 juillet 2017

Qu'est-ce que la critique littéraire ?




Que peut-on attendre d'une critique littéraire, en tant qu'auteur ou en tant que lecteur ? En quoi le travail d'un critique professionnel consiste-t-il, et quelle est la différence avec celui d'un blogueur-chroniqueur, « amateur » dans le sens le plus noble du terme ?…

Voilà des questions qui reviennent souvent, et que j'ai déjà abordées en différentes occasions. Sur ce sujet, j'ai été à bonne école ; ne serait-ce que parce que, du temps où ils étaient libraires, mes parents publiaient un bulletin de critiques assez solidement construites pour que des éditeurs parisiens en aient extrait le texte des 4e de couverture lors de la réédition d'un certain nombre d'ouvrages.

Dans l'indésphère et la blogosphère, le débat demeure, et entre le point de vue des auteurs, celui des blogueurs et celui des lecteurs, les angles de vue divergent forcément.

Aujourd'hui, pour vous apporter un autre éclairage, je vais illustrer le problème par un exemple.

J'ai publié il y a deux mois un Apéribook goût Thriller, « Une nuit très noire », très différent de mes écrits habituels par le style et par la construction.

Si j'étais critique littéraire, voici les points que j'aurais relevés :


Qu'apporte ce style (familier) au genre et à l'intrigue ?

Cet aspect a été traité par la plupart des chroniqueurs. Virginie Wicke, Éric de Rancourt, Didier Betmalle notamment, ont expliqué dans leurs chroniques ou commentaires d'Une nuit très noire l'intérêt d'un langage correspondant au narrateur : une adolescente placée en foyer pour jeunes délinquants.


Pourquoi tant de noirceur ?

Cet aspect-là a été abordé par l'auteur Ewen Plenanguer dans ce billet. Ewen conclut à une motivation plus ou moins autobiographique, en partant du principe que l'on écrit comme on est. Pourtant, je trouve bien plus intéressant d'écrire comme on n'est pas 😉, ne serait-ce que parce que cela représente un défi passionnant !
(La discussion avec Ewen sur l'empathie nécessaire à l'auteur pour animer ses personnages est également passionnante, et me suggère un thème de débat pour mon nouveau groupe facebook Le salon littéraire.)

J'aurais, quant à moi, conclu que cet Apéribook présente la vie telle qu'elle est aussi, n'en déplaise aux utopistes : noire de chez noir, comme on dit.

J'aurais par ailleurs estimé que la désespérance et l'horreur y sont, paradoxalement, moins profondes que dans des œuvres à la chute moins extrême.

Pourquoi ? Ce qui va suivre n'est, bien sûr, que mon point de vue. Mais c'est ce genre d'analyse que j'aurais fait, si j'avais été appelée à chroniquer un livre de ce genre.

À mes yeux, la mort, inéluctable, est bien moins grave que la souffrance ; et même la souffrance, inadmissible atteinte à l'être, peut parfois ne pas venir à bout de notre part d'humanité.

Comme toujours dans mes écrits, le thème sous-jacent de cet Apéribook, c'est l'amour – au sens large : la pulsion altruiste, compassionnelle, qui porte des êtres vers d'autres êtres.

L'amour n'est pas qu'une niaiserie qui finit bien (dans les livres 😁), qu'une passion ravageuse ou une union indestructible. C'est aussi le simple souci d'autrui, parfois timide, parfois éprouvé malgré soi, qui soude à l'improviste des individus non prédestinés.

Peu importe que l'étincelle soit brève, que très vite la nuit l'engloutisse : l'important, c'est cette étincelle, car elle fait de nous des êtres humains.

Face aux monstres qu'elle affronte, c'est sa démarche envers Réjane, ainsi que ses dernières pensées pour cette dernière, pour sa mère et pour son éducateur, qui font de Zoé la rebelle une véritable héroïne.

Partant de là, j'aurais très bien compris qu'un chroniqueur évoque une rédemption de Zoé, même si ce n'était pas mon propos.


Pourquoi une chute à tiroirs ?

Parce qu'un autre thème sous-jacent d'Une nuit très noire, c'est le malentendu. En l'occurrence, une cascade de malentendus : ces petites ou grosses erreurs d'interprétation qui font que, dans la vie, l'on se retrouve parfois précipité vers une voie improbable.

Dans l'histoire, cette suite d'erreurs a des conséquences tragiques ; et (cela répond aussi à la question « pourquoi tant de noirceur ? »), un dénouement aussi extrême vise à souligner à quel point de petits détails mal perçus peuvent conduire au pire – par un enchaînement fatal, comme dans la tragédie grecque.

La cascade de révélations en tiroirs qui constitue la seconde partie de l'Apéribook fait écho à la cascade de malentendus de la première partie.

Le lecteur peut ainsi mieux réaliser a posteriori le côté à la fois absurde et inexorable de cette course à l'abîme.

Plus prosaïquement, en tant que lectrice j'adore les chutes à tiroirs, qui permettent d'être « bluffé » jusqu'au bout.

Je les aime aussi en tant qu'auteur, car c'est un défi de construction intéressant.


Pourquoi une chute sous forme d'articles de presse ?

Là encore, plusieurs raisons, sans doute pas assez évidentes puisque dans sa chronique, Didier Betmalle a déploré que l'ouvrage ne s'arrête pas à la fin du récit de Zoé.
Dans ce cas, pourtant, le lecteur en serait resté, comme Zoé elle-même, à une perception erronée des événements.
(Mais Didier m'a rendu service, car après avoir pris connaissance de son point de vue, j'ai ajouté une courte préface pour avertir le lecteur de cette construction de l'histoire en deux parties distinctes. La critique, c'est plus qu'utile ! Raison pour laquelle elle ne doit pas hésiter à… critiquer. 😊)

Pour traduire la rupture entre d'une part l'erreur, l'illusion, le malentendu, et d'autre part la réalité, il m'avait paru évident qu'il fallait changer de ton.

Après le premier dénouement, Zoé n'est plus ; le récit à la première personne, subjectif, n'a plus lieu d'être. C'est maintenant à la société de se faire l'écho du drame, d'une façon faussement objective qui laisse entrevoir, en vérité, toutes sortes d'errements et de récupérations – c'est-à-dire un jeu très humain, là aussi, mais présenté sous une forme réaliste et satirique qui fait pendant à la première partie, purement affective et ressentie.

Ce balancement entre la vision émotionnelle d'une situation et la marche du monde tel qu'il est, constitue l'un des ressorts de l'ensemble de l'ouvrage.

Une succession d'articles présentant les résultats de l'enquête au fur et à mesure de son déroulement, permet de transcrire avec naturel la cascade des révélations.

Rien n'est plus banal, plus trivial qu'un article de presse ; ainsi, l'horreur du drame se trouve opposée de façon choquante avec sa représentation médiatique. Le lecteur est invité à porter un regard critique sur le phénomène de médiatisation. « Presse qui roule », chantait Florent Pagny…

Accessoirement, on est ramené dans la « normalité » : la vie continue, pour le meilleur et pour le pire. À l'atrocité du sort des victimes s'ajoute cette injustice ultime, et le lecteur navré peut leur adresser une petite pensée supplémentaire, tout en tournant plus facilement la page après la partie « dure » du récit.


Pourquoi une suite de hashtags clôture-t-elle le dernier article ?

Le message central de la seconde partie de cet Apéribook, et de l'ouvrage tout entier, c'est la critique d'une société faussement compassionnelle.

La liste commence par des hastags plausibles, comme ceux qui en pareil cas fleurissent pour rassembler des citoyens en état de choc ; elle tourne peu à peu à la satire, avec des hastags à coloration politique, militante ou d'intérêt personnel : comme trop souvent dans la « vraie vie », des forces opportunistes se sont emparées de cette horrible affaire et tentent d'en tirer parti.

La disposition visuelle des hastags – qui vont d'abord en s'étrécissant, de plus en plus brefs voire lapidaires (les bons sentiments s'émoussent, la page se tourne), puis s'évasent au fur et à mesure qu'ils viennent à concerner des intérêts et non plus des sentiments – a pour but de renforcer cet aspect de glissement de l'émotion vers la récupération.


À quel autre livre cet Apéribook peut-il faire penser ?

Il n'est pas rare qu'un critique littéraire compare un ouvrage à d'autres, plus connus, et illustre ainsi son propos. Les critiques étayées par des références et des citations sont bien sûr particulièrement enrichissantes, aussi bien pour les auteurs que pour les lecteurs.

Dans son commentaire d'Une nuit très noire, l'auteur Éric de Rancourt m'a comblée en citant La vie devant soi d'Émile Ajar – un pseudo de Romain Gary, l'un de mes auteurs préférés. Sans doute Gary-Ajar m'a-t-il en effet inspirée pour cet Apéribook (comme pour Spi, publié en 2004) ; de même que l'inoubliable Albertine Sarrazin, à la fois par son style et par son douloureux parcours qui avait commencé en maison de correction.


Conclusion : qu'est-ce que la critique littéraire ?

Il était plus facile de faire toute cette démonstration en m'appuyant sur l'un de mes écrits, que de prendre pour exemple le texte d'un autre auteur, en lui prêtant des intentions qui ne seraient peut-être pas les siennes.

C'est pourtant ce travail-là que fait un critique littéraire : il s'investit dans l'œuvre d'une tierce personne (et non pas « il l'investit », car, stricto sensu, investir signifie « cerner, entourer, assiéger » et non « pénétrer dans », « envahir » – mais bon, le sens a glissé de nos jours, comme celui de tant d'autres mots détournés par... les médias. Mais non, je n'ai rien contre les journalistes ! Je l'ai même été, en passant).

Il s'investit, donc, et décrypte ce qui entre en résonance avec sa propre pensée.

C'est pourquoi une critique littéraire est forcément subjective, en ce sens qu'elle dépend du regard du critique, de son vécu, de ses émotions : un texte se doit de susciter des émotions, mais elles sont étroitement liées à la sensibilité de chaque lecteur.

Cependant, tandis qu'il s'efforce de décortiquer le texte, d'y déceler les intentions de l'auteur, le critique littéraire fait aussi preuve d'objectivité.

Non pas en se déconnectant de toute perception personnelle, ou en prétendant émettre un jugement universel et impartial : aucune émotion n'est impartiale ! 
(Encore moins en s'abstenant de porter un jugement ; si on lit une critique littéraire, c'est pour s'informer du verdict porté sur l'ouvrage. En cela, d'ailleurs, la critique littéraire même négative est très utile à l'auteur.)

Plutôt en s'attachant à discerner les motivations de l'auteur, les méthodes qu'il a employées pour atteindre son but : on peut dire que cet aspect-là est l'essence même du travail de critique littéraire.

Également, en s'efforçant d'être mesuré, de ne pas se laisser submerger par ses premières impressions, de prendre en compte la démarche de l'auteur et les regards que pourraient porter d'autres lecteurs sur l'ouvrage.

Il y a eu, bien entendu, des critiques qui démontaient avec férocité certains ouvrages, sans se soucier de modération ni de justice élémentaire. Certains, même, réglaient des comptes. C'est plus rare de nos jours, la rubrique littéraire des médias étant devenue dans l'ensemble un relais publicitaire de la grande édition.


En résumé, un critique littéraire rapporte tout ce qu'un ouvrage a suscité en lui : ce qui l'a ému, ce qu'il a apprécié, ce qui l'a choqué, agacé ou déçu, ce à quoi cela l'a fait songer, ce qu'il a cru percevoir des intentions de l'auteur, ce qu'il pense de ses choix, de sa manière de traiter le sujet, de son style, et tout simplement, du sujet…

Il peut comparer l'ouvrage à d'autres, en citer des passages, citer d'autres auteurs pour illustrer sa démonstration.

Rien ne l'empêche de conclure par des digressions, par des remarques ou des questions plus générales. Certaines critiques sont expéditives, d'autres presque aussi longues et détaillées qu'une thèse universitaire !



Critique littéraire, c'est un véritable métier, qui à première vue ne s'improvise pas. Il n'empêche que de nombreux lecteurs passionnés, qu'ils soient blogueurs ou auteurs-chroniqueurs, se tirent avec honneur de ce noble exercice.

Bonne soirée, mes ami(e)s, et à bientôt !


dimanche 11 juin 2017

Auteur indépendant : bonheur et frustration.




Transfuge de l'édition tradi, j'ai coutume de me proclamer très heureuse de mon sort d'auteur désormais libre.
Oui, mais je suis aussi profondément frustrée.
Alors je me pose la question – et puisqu'on me dit généreuse, je vous en fais profiter 😜:

Le vrai bonheur existe-t-il pour les auteurs indépendants, c'est-à-dire autoédités ?



Pour commencer, mettons les choses au point : l'édition tradi ne rend pas plus heureux. Demandez donc à Nila Kazar !
Petit rappel à l'intention de ceux qui n'ont pas lu nos billets sur le sujet :

Le processus de sélection, d'une longueur décourageante, ne repose pas sur des critères universels et parfaits. Les nécessités d'ordre commercial, la ligne éditoriale des collections, des motifs stratégiques, des règlements de compte ou au contraire des alliances ou des préférences, et bien sûr l'humeur des membres des comités de lecture (qui ne sont pas composés de dieux de l'Olympe, mais d'être humains avec leur lot de migraines, d'a priori et même de pulsions misanthropiques), interfèrent sur les choix d'édition, voire les motivent dès le départ.

Aucune décision ne vous appartient plus – pas seulement concernant la couverture, mais même quant au contenu. Vous vous retrouvez assujetti aux décisions de tiers qui, certes, ont de l'expérience, mais pas forcément raison.
Le fait qu'ils ont sélectionné votre « bébé » ne signifie pas qu'ils partagent à cent pour cent votre point de vue à son sujet. Ils ont leurs propres attentes, fantasmes et connaissance du marché. La plupart du temps, ils vous feront modifier votre ouvrage de façon plus ou moins importante ; souvent, ils le feront même réécrire par un tiers (comme votre humble servante).

Après quoi l'on vous dira qui rencontrer, à quelle séance de dédicaces vous rendre, à quel salon. Pas question de vous dérober ; vous êtes en représentation, et soyons clairs : c'est « la maison » que vous représentez, bien avant vous-même. Gare aux impairs.

Bref, vous aurez perdu votre « autodétermination ». Or, ce mot qui préoccupe si fort les peuples et les nations préoccupe aussi les auteurs, sans quoi l'autoédition n'aurait pas le vent en poupe – y compris chez les « élus » de l'édition.

Enfin, sauf exception, ne croyez pas que votre livre sera affiché dans le métro, ni que vous serez exposé en librairie le temps nécessaire pour vous y faire de fidèles lecteurs. Le turn-over est endiablé, et 3 semaines d'exposition (le plus souvent en bas de rayon) représentent un bon score. Au final, vous aurez le plus souvent vendu bien peu de livres. Moyenne nationale : 300 exemplaires. Vous pourrez peut-être vous targuer d'être un auteur édité, mais vous resterez un inconnu. Alors tout ça pour ça ?



J'ai déjà exprimé à maintes reprises ce qui précède, ce n'est pas nouveau et ce n'est même pas le fond du problème. Car, soyons objectifs, l'édition tradi ne rend (normalement) pas malheureux non plus.

Il y a de – rares – auteurs qui sortent vraiment de l'ombre grâce à elle. Et la publication de livres, c'est un peu comme le loto ; beaucoup d'auteurs s'y lancent en espérant être l'exception statistique, le numéro gagnant. Alors ce n'est pas moi qui voudrais vous empêcher de rêver : la chance vous sourira peut-être.

En outre, la tutelle d'un éditeur, père et mère à la fois – c'est très freudien, le rapport auteur-éditeur, je vous préviens – a d'autres avantages, et heureusement : elle vous décharge des décisions stratégiques, des tâches techniques et administratives ; une équipe vous soutient, vous conseille (qui n'a besoin de progresser ? En écriture, on évolue à tout âge), vous raisonne, vous présente à des contacts utiles ; c'est la meilleure option quand on est sujet aux états d'âme, ou quand on redoute l'isolement. 
Hypersensibles par nature et souvent assez imperméables aux contigences pratiques, les auteurs peuvent s'en trouver extrêmement bien. À condition de choisir un « bon » éditeur et d'être choisi par lui, ce qui nous ramènerait à d'autres débats.



Revenons au sujet du jour : heureux ou frustré, l'auteur indé ?

L'autoédition entraîne rarement des tirages record (cela arrive néanmoins, et parions que 100 % de ces best-sellers n'auraient été retenus par aucune maison d'édition).

En ce qui me concerne, le problème ne se situe pas réellement au niveau des ventes, même si, comme l'immense majorité des indés, j'écoule fort peu d'exemplaires. J'en suis bien marrie, parce que je vis désormais sur le montant indécent de l'allocation adulte handicapé, mais c'est ainsi ; et comme beaucoup d'auteurs, je me sens incapable de pratiquer l'intensif labeur/labour permanent auprès des groupes facebook, blogueurs, médias, libraires et salons, nécessaire pour que germe et prospère la réputation d'un indé. Mon état de santé n'est pas seul en cause : j'aurais l'impression de harceler tout ce monde, et le fatalisme l'emporte.

L'autoédition me permet d'être libre et d'écrire ce que je veux, et ça, cela n'a pas de prix. Sur ce plan-là, je suis donc follement heureuse. J'espère qu'il en est de même pour la plupart d'entre vous.

Si les autres veulent bien me permettre un conseil : oubliez le nombre de livres vendus. La vie est courte et l'on ne sait jamais ce que le lendemain vous réserve. Le succès viendra, ou pas ; s'il vient, ce sera en partie grâce à quelque chose qui se ressent très bien dans un livre : la joie d'écrire ; s'il ne vient pas, au moins aurez-vous savouré cette joie en toute liberté.
Sans compter que le grand pied de l'auteur indé, tous vous le diront, c'est le contact direct et sans contraintes avec ses lecteurs. Ils commentent, un échange s'instaure, des liens se créent Le nirvana !

Sur ce plan, le nombre de ventes joue tout de même un certain rôle. Un auteur invisible n'a pas de lecteurs : autant (oui, j'emploie volontairement cette graphie prônée par d'illustres experts, même si d'autres, et l'Académie, ont tranché en faveur d'« au temps ») autant, disais-je, pour le délice des avis positifs et la joie des échanges.
Il y a cependant des auteurs indés qui vendent à tout va, et certains ont l'honneur d'avoir un fan-club. C'est là, chers ami(e)s, qu'intervient ma frustration. Non parce que je n'ai pas de fan-club ; j'ai des amis facebook, auteurs, blogueurs et autres livrolâtres : c'est pareil.

Ah mais, le problème réside dans le « c'est pareil ».

Car le grand avantage d'avoir un éditeur (un bon, encore une fois), c'est que vous trouvez, en lui-même et en son équipe, d'inestimables interlocuteurs. Ils vous comprennent, vous apprécient sans flagornerie, analysent votre œuvre, en parlent avec compétence, la font évaluer par des critiques professionnels qui, même s'ils ne sont plus ce qu'ils étaient (comme je le déplore dans d'autres billets), savent encore disséquer un texte et en distinguer les moindres rouages.

Pour l'ego fragile de l'auteur, tout ce travail sur ses écrits peut être un encens bienvenu, mais aussi bien, une belle gifle. Le plus souvent, il s'agit d'une douche écossaise : chaud-froid-chaud, etc. 
Et c'est là tout l'intérêt. Être compris, mais aussi recadré. Discerner, à travers une foule d'avis éclairés, la façon dont vos idées sont perçues, et déterminer si la forme choisie fonctionne ou non. C'est ainsi que l'on apprend ou perfectionne son métier d'auteur – son art d'écrire, si l'on ne veut pas parler de métier.


En tant qu'indé, l'on ne bénéficie pas, ou guère, de cet entourage fécond.

Un blogueur littéraire est rarement un expert en littérature ; certains auteurs leur reprochent de donner cependant leur avis, et c'est absurde autant qu'injuste. 
Les avis des blogueurs sont des avis de lecteurs, il faut bien en être conscient. Ils ne sont pas obligés de faire ce qu'ils font, seule la passion de la lecture les motive. Leurs chroniques disent s'ils ont aimé ou non, et livrent des ressentis ; ils sont dans leur rôle, celui du témoignage et non de l'analyse. 
Même si certains sont brillants et sagaces, les blog'litt ne sont donc pas des critiques littéraires, et cela ne les empêche pas de nous être infiniment précieux. Un auteur autoédité n'a guère d'autre moyen d'être évalué et de se faire connaître.

Il y a aussi, bien entendu, les commentaires de ses pairs. Mais là, le problème est le même : le plus souvent, eux aussi sont des amateurs. Et ils ont bien autre chose à faire, s'ils veulent sortir de l'ombre, que de se livrer à une analyse en règle des écrits d'autrui.
Il y a des exceptions. Un auteur indé de talent, Didier Betmalle, s'est fait connaître à travers de fins commentaires sur les livres de ses petits camarades : bravo et merci à lui. D'autres auteurs se fendent d'avis qui vont au-delà du simple espoir d'échange de politesses, et argumentent leur commentaire avec brio. Il n'empêche que par rapport aux lecteurs-chroniqueurs, ils ont d'autres chats à fouetter, et qu'il peut être délicat de recevoir des commentaires si, pour une raison ou une autre, l'on ne peut pas lire et commenter en retour.
De mon côté, je chronique peu, en m'efforçant de le faire plus ou moins à la manière d'un critique littéraire. C'est d'ailleurs en partie pour cela que mes chroniques sont rares : cet exercice est chronophage, énergivore et exige un engagement qui va très au-delà du commentaire poli : on émet un jugement, on l'argumente, il faut peser chaque mot et même ainsi, cela peut déplaire.

Quant aux lecteurs en tant que tels, ils sont prisonniers de notre époque : tout va très vite, le temps manque, le stress règne, les contraintes sont légion, compensées par un déferlement de distractions faciles et addictives ; alors on avale une histoire quand on le peut, dans le meilleur des cas on parcourt en diagonale le profil de l'auteur, on zappe nécessairement la plupart de ses déclarations, et ensuite on like, ou quand on est vraiment sympa, on lâche un avis plus ou moins bref. 
Résultat : seulement 1 ou 2 % des lectures se soldent par un commentaire. Pour compléter ce tableau, n'oublions pas que plus de 85 % du lectorat est féminin – et les femmes, il faut bien le dire, sont dans l'ensemble encore plus multitâches et surbookées que les hommes. 
Aussi, lorsque des lecteurs pressés, harassés, trop sollicités, prennent le temps d'exprimer leur enthousiasme ou leurs réserves, nous leur devons reconnaissance. Parce que eux ne nous doivent rien, en dehors d'un moment de lecture – et sur ce plan, ils n'ont que l'embarras du choix.

C'est plus comme avant, ma bonne dame...

Ben oui. Sauf exception, tout cela n'a rien de comparable avec les échanges d'antan, quand les lecteurs avaient le temps de se sentir personnellement concernés par un livre et pas seulement par une histoire ; le temps et le désir de le relire, de se l'approprier, d'en discerner les moindres rouages, de se sentir en communion (ou pas) avec l'auteur. Beaucoup d'entre nous avons fait partie de ces lecteurs qui rêvaient d'entamer une correspondance presque intime avec leur(s) écrivain(s) préféré(s), et parfois réussissaient à le faire. 
Il fut une époque, déjà lointaine, où de telles correspondances duraient une vie entière. Les gens avaient le loisir et le réflexe d'écrire, d'exprimer des idées, de les confronter à celles d'autrui. Ce faisant, on matérialisait par le canal épistolaire la fraternité de pensées qui constitue, me semble-t-il, l'espérance de l'individu et le sel de l'existence.

En tant qu'auteurs, que constate-t-on? La quasi totalité de nos effets de style, nos audaces, nos finesses d'intrigues, nos références culturelles, nos clins d'œil, nos idées même, nos paraboles et les messages que nous souhaitons faire passer, nos convictions sous-jacentes, nos motivations profondes, demeurent aujourd'hui complètement inaperçus. Si de temps en temps un commentaire fait trépider notre cœur en soulevant un point qui sort de l'ordinaire, la plupart des fruits de notre travail assidu ne seront jamais cueillis par quiconque.

C'est vexatoire, pour commencer. Mais dans ce registre-là, il est carrément affreux de constater (et cela, aussi bien dans l'édition tradi) que des auteurs qui n'ont rien à dire, qui se contentent de raconter sans talent des histoires simplistes, en jouant avec cynisme sur des rouages à la Pavlov, ont des milliers, voire des millions de fans. Il n'y a pas lieu d'être jaloux, mais il y a lieu d'être malheureux. Est-ce vraiment cela, le résultat de tant d'efforts de l'humanité toute entière pour démocratiser la culture, cet incomparable ferment émancipateur ?

Le pire, pour l'auteur, est ailleurs que dans l'amertume de ce premier constat. On « se décarcasse », comme dirait Ducros ; et tout cela pour ne presque jamais jouir d'une étincelle de reconnaissance (au sens de : « je t'ai reconnu »). Étincelle qui constitue notre raison de vivre, en tout cas la mienne.

Un livre, c'est une bouteille à la mer, le fragile vaisseau sur lequel nous entassons nos sentiments les plus intimes, nos visions du monde, nos espoirs d'être entendus et compris, de créer un pont entre nous et des inconnus qui, peut-être, entreront en résonance avec notre âme, oui, j'ose le mot.
Et c'est là que je suis frustrée. Infiniment.

Mais bon, que les choses soient claires : je ne retournerais à l'édition tradi pour rien au monde, quels que soient ses atouts et même, parfois, ses vertus. 

Dernière minute : je viens de créer un groupe facebook qui tentera de remédier un tant soit peu à la solitude des auteurs (et des blogueurs, et des lecteurs) sur le plan des échanges, en proposant des débats à thème : Le salon littéraire. Vous y serez les bienvenu(e)s.