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vendredi 5 mai 2017

AUTO-RÉÉCRITURE : bis repetita non placent (ne pas trop en faire, suite)




Me revoici avec un billet sur la réécriture. Aujourd'hui : éviter les répétitions.
(Oui, j'ai mis un titre en latin. Pas parce que "je me la pète" comme diraient mes enfants, mais pour mieux vous intriguer. J'espère que ça n'aura fait fuir personne.)

De temps en temps je feuillette un roman dans l'énorme bibliothèque héritée de mes parents libraires – je sais, je suis une petite veinarde ! Elle contient des centaines de trésors et quelques succès populaires que je n'ai pas forcément lus. Y partir en exploration, c'est ma petite madeleine de Proust : les souvenirs de jeunesse affluent.

Dans le dernier livre que j'ai ouvert au hasard, voici ce que j'ai lu :

Si épuisée qu'elle fut, son désappointement était manifeste.
—  Une fille, répéta-t-elle en un petit murmure las et déçu.

Et ça tombait très bien, parce que je voulais justement vous parler des répétitions.


Lors de la phase de relecture, nous nous efforçons de traquer les répétitions au sens littéral du terme : répéter des mots sans s'en rendre compte.

Nous avons tous des mots-réflexe qui reviennent sournoisement sous nos doigts, qu'il s'agisse de ceux qui nous hantent (certains recourront fréquemment à des mots comme "menace" ou "humain", par exemple), de tics de discours ("surtout", "donc", "en effet"), ou de petits éléments de construction syntaxique anodins comme "il", "qui", "et", etc, qui se glissent partout comme des furets.

De plus, les mots désignant quelque chose d'important au sein de l'intrigue auront tendance à revenir sans cesse, sauf effort de l'auteur pour leur trouver des synonymes ; effort que je vous recommande avec la dernière énergie. 

(Remarque : il n'est pas question d'exhiber méthodiquement une ribambelle de variantes de chaque terme comme pour prouver votre culture, l'effet serait même négatif ; mais répéter sans cesse les mêmes mots laisserait l'impression malheureuse d'un vocabulaire très pauvre.
Moi, quand je suis en panne d'alternatives, j'utilise en ligne Sensagent synonymes, et j'en suis très satisfaite.)

Exemple de répétitions multiples :

L'homme se leva pour marcher vers le chemin qui passait devant lui et allait jusqu'à la maison. La lune qui se levait éclairait sa route. L'homme arriva devant la maison et leva le bras qui tenait la lanterne pour mieux s'éclairer

Suggestion de réécriture :

L'homme se leva et marcha vers le chemin qui, devant lui, conduisait à la maison. La lune montante éclairait sa route. Parvenu devant la bâtisse, il dut brandir sa lanterne pour… 

Et là, comme je l'avais évoqué dans Ne pas trop en faire, il est intéressant de mettre à profit votre reformulation pour étoffer l'ambiance, améliorer le visuel. Par exemple : "pour mieux distinguer les lézardes des vieux murs".

Vous remarquerez en outre que ce travail de réécriture vous a permis au passage de nettoyer et fluidifier le texte. Quand vous ne savez pas comment améliorer vos écrits, commencez donc par une petit
chasse aux répétitions, le reste s'ensuivra.

Précisons que l'emploi récurrent de petits mots comme "et" ou "qui" peut être volontaire, pour accentuer un style familier ou enfantin. J'utilise ce procédé dans mon dernier Apéribook goût Thriller "Une nuit très noire". Extrait gratuit ici.

On peut aussi répéter volontairement des mots ou groupes de mots pour créer un effet de style.

Comme dans l'anaphore (en début de phrase) :
Il est très beau.
Il est très beau et bien sûr, elles ne voient que lui.

ou encore de cette manière :
Je m'approche du lit. Ce lit, j'y suis né. Je ne le vendrai jamais, le lit où je suis né et où ma mère est morte.

Mais là, je sors du sujet.



Autre problème, les redondances : le fait de répéter sous une autre forme.

Le passage que j'ai cité en introduction en est une parfaite illustration. 

La première phrase nous expose que la jeune accouchée est épuisée et désappointée. Dont acte.
Alors à quoi bon en remettre une couche dans la phrase suivante avec "las et déçu" ? 

C'est redire exactement la même chose avec d'autres mots. Cette pratique s'appelle "tirer à la ligne".

La plupart du temps, elle est involontaire ; mais il fut une époque où des journalistes payés à la ligne, ou des auteurs auxquels un éditeur commandait un livre de x pages ou x mots, utilisaient cette astuce pour mieux boucler leurs fins de mois.

Comme vous n'êtes pas dans ce cas-là, abstenez-vous : au contraire, traquez les répétitions. 

Non seulement elles alourdissent le style, mais en plus, vous auriez l'air d'asséner au lecteur des coups redoublés, comme pour bien lui faire entrer chaque élément dans la tête. 

Or, on l'a vu précédemment, les lecteurs ont besoin qu'on leur suggère les choses, qu'on les laisse s'approprier l'histoire, pas qu'on leur administre chaque détail à la poire à lavements.


Écrire, c'est trouver l'équilibre entre : 

– nourrir son lecteur (lui donner suffisamment de matière pour qu'il s'immerge bien dans l'histoire, y éprouve des sensations, des émotions) 

– et le laisser respirer (c'est-à-dire ne pas trop en faire, comme je le conseillais dans mon billet du 22 avril à propos d'une erreur très proche : décrire trop précisément l'action ou les décors).

Autrement dit, c'est l'art d'en faire assez, mais pas trop. 😉



Exercice de réécriture à partir de l'exemple fourni.

Si épuisée qu'elle fut, son désappointement était manifeste.
—  Une fille, répéta-t-elle en un petit murmure las et déçu.

doit déjà, dans un premier temps, devenir : 

Si épuisée qu'elle fût (hé oui, c'est un subjonctif et non un passé simple), son désappointement était manifeste.
—  Une fille, répéta-t-elle en un petit murmure.


Mais nous n'allons pas en rester là. Vous trouvez ça gracieux, vous, "répéta-t-elle en un petit murmure" ?
Non ! J'en étais sûre.

Déjà, on conseille d'éviter les longues incises dans les lignes de dialogue. Vous pouvez transgresser cette règle de temps en temps, si c'est utile à l'ambiance ou à la compréhension. Nous reviendrons sur ce sujet. 

Ensuite, la musique des mots est primordiale. Et "répéta-t-elle en un petit murmure", rien à faire, c'est laid – et laborieux à prononcer même dans sa tête. (il faut préciser que l'auteur n'y est pour rien, il s'agit d'une traduction).

Donc, envisagez plutôt :

Si épuisée qu'elle fût, son désappointement était manifeste.
—  Une fille, répéta-t-elle.


C'est déjà plus léger, mais "répéta-t-elle", même en oubliant la sonorité mitraillette, ça manque d'âme. On va plutôt écrire :

Si épuisée qu'elle fût, son désappointement était manifeste.
—  Une fille, murmura-t-elle.

Là, on y est. Le lecteur sait ce qu'il doit savoir, l'atmosphère est posée, tout est fluide.


Bien sûr, on pourrait aussi appliquer la règle anti-incises. Voyons ce que ça donne, en n'oubliant pas d'ajouter des points de suspension pour compenser la brièveté de la phrase et mettre un peu d'émotion.

Si épuisée qu'elle fût, son désappointement était manifeste.
Elle murmura :
—  Une fille

C'est plus moderne, évidemment. 


Mais attention, il faut songer à la nuance que l'on veut rendre, l'impression sur laquelle doit rester le lecteur avant de passer au paragraphe suivant. 
Et le sens du passage va dépendre de ce qui est placé en fin de phrase. 

—  Une fille, murmura-t-elle.
met l'accent sur l'épuisement de l'accouchée. Le lecteur entend résonner cette voix très faible et se prépare à un drame : la jeune mère va-t-elle succomber ?… 

Elle murmura :
—  Une fille
met l'accent sur le fait que le nourrisson est une fille. C'est donc important. Est-ce que l'enfant sera rejetée par son père ? Etc. Vous venez de créer un tout autre genre de suspense. 


En dehors de cet aspect tactique, c'est une question de goûts, et l'une ou l'autre version peuvent convenir, à votre choix. 
Parce que, attention encore : avant de penser à plaire aux lecteurs, il faut faire en sorte que le texte chante pour vous-même



Pour finir, laissez-moi vous rassurer : le livre dont provient l'extrait pris comme exemple a été un gros best-seller. Bon, dans les années 1940 à 60. La lourdeur de la traduction passerait sans doute moins bien de nos jours. 


Mes ami(e)s, à vos claviers et souvenez-vous : faites la chasse aux répétitions !


PS : l'accouchée de l'exemple est vraiment au bout du rouleau : malgré tous mes efforts, Blogger refuse de mettre sa réplique en grands caractères. Désolée pour l'inconfort de lecture.