Bienvenue chez moi ! Sur ce blog, je dis ce que je pense. Bonne visite...

Vous pouvez aussi consulter ma page auteur Amazon ou explorer mon profil https://www.facebook.com/EBKoridwen et ses groupes associés, où vous découvrirez l'actualité de mes ami(e)s blogueurs littéraires, auteurs, illustrateurs, etc : une enthousiasmante communauté de plus de 4 000 passionnés du livre.

On m'a demandé ce que veut exprimer l'image ci-dessus. Réponse : le désir ardent – qui fonde l'art d'écrire – de rendre ses textes plus affûtés, plus rayonnants ;

l'amour de la littérature, le goût de l'atypisme, l'exigence vis-à-vis de soi-même… Mais par-dessus tout, je voudrais simplement être un peintre de la vie.


Invitations au voyage

mercredi 5 juillet 2017

Qu'est-ce que la critique littéraire ?




Que peut-on attendre d'une critique littéraire, en tant qu'auteur ou en tant que lecteur ? En quoi le travail d'un critique professionnel consiste-t-il, et quelle est la différence avec celui d'un blogueur-chroniqueur, « amateur » dans le sens le plus noble du terme ?…

Voilà des questions qui reviennent souvent, et que j'ai déjà abordées en différentes occasions. Sur ce sujet, j'ai été à bonne école ; ne serait-ce que parce que, du temps où ils étaient libraires, mes parents publiaient un bulletin de critiques assez solidement construites pour que des éditeurs parisiens en aient extrait le texte des 4e de couverture lors de la réédition d'un certain nombre d'ouvrages.

Dans l'indésphère et la blogosphère, le débat demeure, et entre le point de vue des auteurs, celui des blogueurs et celui des lecteurs, les angles de vue divergent forcément.

Aujourd'hui, pour vous apporter un autre éclairage, je vais illustrer le problème par un exemple.

J'ai publié il y a deux mois un Apéribook goût Thriller, « Une nuit très noire », très différent de mes écrits habituels par le style et par la construction.

Si j'étais critique littéraire, voici les points que j'aurais relevés :


Qu'apporte ce style (familier) au genre et à l'intrigue ?

Cet aspect a été traité par la plupart des chroniqueurs. Virginie Wicke, Éric de Rancourt, Didier Betmalle notamment, ont expliqué dans leurs chroniques ou commentaires d'Une nuit très noire l'intérêt d'un langage correspondant au narrateur : une adolescente placée en foyer pour jeunes délinquants.


Pourquoi tant de noirceur ?

Cet aspect-là a été abordé par l'auteur Ewen Plenanguer dans ce billet. Ewen conclut à une motivation plus ou moins autobiographique, en partant du principe que l'on écrit comme on est. Pourtant, je trouve bien plus intéressant d'écrire comme on n'est pas 😉, ne serait-ce que parce que cela représente un défi passionnant !
(La discussion avec Ewen sur l'empathie nécessaire à l'auteur pour animer ses personnages est également passionnante, et me suggère un thème de débat pour mon nouveau groupe facebook Le salon littéraire.)

J'aurais, quant à moi, conclu que cet Apéribook présente la vie telle qu'elle est aussi, n'en déplaise aux utopistes : noire de chez noir, comme on dit.

J'aurais par ailleurs estimé que la désespérance et l'horreur y sont, paradoxalement, moins profondes que dans des œuvres à la chute moins extrême.

Pourquoi ? Ce qui va suivre n'est, bien sûr, que mon point de vue. Mais c'est ce genre d'analyse que j'aurais fait, si j'avais été appelée à chroniquer un livre de ce genre.

À mes yeux, la mort, inéluctable, est bien moins grave que la souffrance ; et même la souffrance, inadmissible atteinte à l'être, peut parfois ne pas venir à bout de notre part d'humanité.

Comme toujours dans mes écrits, le thème sous-jacent de cet Apéribook, c'est l'amour – au sens large : la pulsion altruiste, compassionnelle, qui porte des êtres vers d'autres êtres.

L'amour n'est pas qu'une niaiserie qui finit bien (dans les livres 😁), qu'une passion ravageuse ou une union indestructible. C'est aussi le simple souci d'autrui, parfois timide, parfois éprouvé malgré soi, qui soude à l'improviste des individus non prédestinés.

Peu importe que l'étincelle soit brève, que très vite la nuit l'engloutisse : l'important, c'est cette étincelle, car elle fait de nous des êtres humains.

Face aux monstres qu'elle affronte, c'est sa démarche envers Réjane, ainsi que ses dernières pensées pour cette dernière, pour sa mère et pour son éducateur, qui font de Zoé la rebelle une véritable héroïne.

Partant de là, j'aurais très bien compris qu'un chroniqueur évoque une rédemption de Zoé, même si ce n'était pas mon propos.


Pourquoi une chute à tiroirs ?

Parce qu'un autre thème sous-jacent d'Une nuit très noire, c'est le malentendu. En l'occurrence, une cascade de malentendus : ces petites ou grosses erreurs d'interprétation qui font que, dans la vie, l'on se retrouve parfois précipité vers une voie improbable.

Dans l'histoire, cette suite d'erreurs a des conséquences tragiques ; et (cela répond aussi à la question « pourquoi tant de noirceur ? »), un dénouement aussi extrême vise à souligner à quel point de petits détails mal perçus peuvent conduire au pire – par un enchaînement fatal, comme dans la tragédie grecque.

La cascade de révélations en tiroirs qui constitue la seconde partie de l'Apéribook fait écho à la cascade de malentendus de la première partie.

Le lecteur peut ainsi mieux réaliser a posteriori le côté à la fois absurde et inexorable de cette course à l'abîme.

Plus prosaïquement, en tant que lectrice j'adore les chutes à tiroirs, qui permettent d'être « bluffé » jusqu'au bout.

Je les aime aussi en tant qu'auteur, car c'est un défi de construction intéressant.


Pourquoi une chute sous forme d'articles de presse ?

Là encore, plusieurs raisons, sans doute pas assez évidentes puisque dans sa chronique, Didier Betmalle a déploré que l'ouvrage ne s'arrête pas à la fin du récit de Zoé.
Dans ce cas, pourtant, le lecteur en serait resté, comme Zoé elle-même, à une perception erronée des événements.
(Mais Didier m'a rendu service, car après avoir pris connaissance de son point de vue, j'ai ajouté une courte préface pour avertir le lecteur de cette construction de l'histoire en deux parties distinctes. La critique, c'est plus qu'utile ! Raison pour laquelle elle ne doit pas hésiter à… critiquer. 😊)

Pour traduire la rupture entre d'une part l'erreur, l'illusion, le malentendu, et d'autre part la réalité, il m'avait paru évident qu'il fallait changer de ton.

Après le premier dénouement, Zoé n'est plus ; le récit à la première personne, subjectif, n'a plus lieu d'être. C'est maintenant à la société de se faire l'écho du drame, d'une façon faussement objective qui laisse entrevoir, en vérité, toutes sortes d'errements et de récupérations – c'est-à-dire un jeu très humain, là aussi, mais présenté sous une forme réaliste et satirique qui fait pendant à la première partie, purement affective et ressentie.

Ce balancement entre la vision émotionnelle d'une situation et la marche du monde tel qu'il est, constitue l'un des ressorts de l'ensemble de l'ouvrage.

Une succession d'articles présentant les résultats de l'enquête au fur et à mesure de son déroulement, permet de transcrire avec naturel la cascade des révélations.

Rien n'est plus banal, plus trivial qu'un article de presse ; ainsi, l'horreur du drame se trouve opposée de façon choquante avec sa représentation médiatique. Le lecteur est invité à porter un regard critique sur le phénomène de médiatisation. « Presse qui roule », chantait Florent Pagny…

Accessoirement, on est ramené dans la « normalité » : la vie continue, pour le meilleur et pour le pire. À l'atrocité du sort des victimes s'ajoute cette injustice ultime, et le lecteur navré peut leur adresser une petite pensée supplémentaire, tout en tournant plus facilement la page après la partie « dure » du récit.


Pourquoi une suite de hashtags clôture-t-elle le dernier article ?

Le message central de la seconde partie de cet Apéribook, et de l'ouvrage tout entier, c'est la critique d'une société faussement compassionnelle.

La liste commence par des hastags plausibles, comme ceux qui en pareil cas fleurissent pour rassembler des citoyens en état de choc ; elle tourne peu à peu à la satire, avec des hastags à coloration politique, militante ou d'intérêt personnel : comme trop souvent dans la « vraie vie », des forces opportunistes se sont emparées de cette horrible affaire et tentent d'en tirer parti.

La disposition visuelle des hastags – qui vont d'abord en s'étrécissant, de plus en plus brefs voire lapidaires (les bons sentiments s'émoussent, la page se tourne), puis s'évasent au fur et à mesure qu'ils viennent à concerner des intérêts et non plus des sentiments – a pour but de renforcer cet aspect de glissement de l'émotion vers la récupération.


À quel autre livre cet Apéribook peut-il faire penser ?

Il n'est pas rare qu'un critique littéraire compare un ouvrage à d'autres, plus connus, et illustre ainsi son propos. Les critiques étayées par des références et des citations sont bien sûr particulièrement enrichissantes, aussi bien pour les auteurs que pour les lecteurs.

Dans son commentaire d'Une nuit très noire, l'auteur Éric de Rancourt m'a comblée en citant La vie devant soi d'Émile Ajar – un pseudo de Romain Gary, l'un de mes auteurs préférés. Sans doute Gary-Ajar m'a-t-il en effet inspirée pour cet Apéribook (comme pour Spi, publié en 2004) ; de même que l'inoubliable Albertine Sarrazin, à la fois par son style et par son douloureux parcours qui avait commencé en maison de correction.


Conclusion : qu'est-ce que la critique littéraire ?

Il était plus facile de faire toute cette démonstration en m'appuyant sur l'un de mes écrits, que de prendre pour exemple le texte d'un autre auteur, en lui prêtant des intentions qui ne seraient peut-être pas les siennes.

C'est pourtant ce travail-là que fait un critique littéraire : il s'investit dans l'œuvre d'une tierce personne (et non pas « il l'investit », car, stricto sensu, investir signifie « cerner, entourer, assiéger » et non « pénétrer dans », « envahir » – mais bon, le sens a glissé de nos jours, comme celui de tant d'autres mots détournés par... les médias. Mais non, je n'ai rien contre les journalistes ! Je l'ai même été, en passant).

Il s'investit, donc, et décrypte ce qui entre en résonance avec sa propre pensée.

C'est pourquoi une critique littéraire est forcément subjective, en ce sens qu'elle dépend du regard du critique, de son vécu, de ses émotions : un texte se doit de susciter des émotions, mais elles sont étroitement liées à la sensibilité de chaque lecteur.

Cependant, tandis qu'il s'efforce de décortiquer le texte, d'y déceler les intentions de l'auteur, le critique littéraire fait aussi preuve d'objectivité.

Non pas en se déconnectant de toute perception personnelle, ou en prétendant émettre un jugement universel et impartial : aucune émotion n'est impartiale ! 
(Encore moins en s'abstenant de porter un jugement ; si on lit une critique littéraire, c'est pour s'informer du verdict porté sur l'ouvrage. En cela, d'ailleurs, la critique littéraire même négative est très utile à l'auteur.)

Plutôt en s'attachant à discerner les motivations de l'auteur, les méthodes qu'il a employées pour atteindre son but : on peut dire que cet aspect-là est l'essence même du travail de critique littéraire.

Également, en s'efforçant d'être mesuré, de ne pas se laisser submerger par ses premières impressions, de prendre en compte la démarche de l'auteur et les regards que pourraient porter d'autres lecteurs sur l'ouvrage.

Il y a eu, bien entendu, des critiques qui démontaient avec férocité certains ouvrages, sans se soucier de modération ni de justice élémentaire. Certains, même, réglaient des comptes. C'est plus rare de nos jours, la rubrique littéraire des médias étant devenue dans l'ensemble un relais publicitaire de la grande édition.


En résumé, un critique littéraire rapporte tout ce qu'un ouvrage a suscité en lui : ce qui l'a ému, ce qu'il a apprécié, ce qui l'a choqué, agacé ou déçu, ce à quoi cela l'a fait songer, ce qu'il a cru percevoir des intentions de l'auteur, ce qu'il pense de ses choix, de sa manière de traiter le sujet, de son style, et tout simplement, du sujet…

Il peut comparer l'ouvrage à d'autres, en citer des passages, citer d'autres auteurs pour illustrer sa démonstration.

Rien ne l'empêche de conclure par des digressions, par des remarques ou des questions plus générales. Certaines critiques sont expéditives, d'autres presque aussi longues et détaillées qu'une thèse universitaire !



Critique littéraire, c'est un véritable métier, qui à première vue ne s'improvise pas. Il n'empêche que de nombreux lecteurs passionnés, qu'ils soient blogueurs ou auteurs-chroniqueurs, se tirent avec honneur de ce noble exercice.

Bonne soirée, mes ami(e)s, et à bientôt !