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jeudi 31 août 2017

Message aux débutants en autoédition



Je vais essayer d'être encore plus claire que d'habitude. Si, si, j'en ressens le besoin jusque dans la moelle de mes chaussettes, c'est dire.

Je ne critique pas Lévy, Musso et consorts par jalousie.
Ni par plaisir de critiquer.
Ni par élitisme.

Si je déplore la baisse du niveau d'exigence des lecteurs, ce n'est pas parce que je comprendrais mal la jeunesse, l'ère numérique, les enjeux du top Amazon et les ratons laveurs. Loin de là. C'est parce que les conséquences sont funestes. 

Pour vous, ami(e)s autoédités, en premier lieu. Parce que cela fausse votre vision et donc, vos chances. 

J'essaie (nous essayons, car je ne suis pas la seule) de faire passer un message aux auteurs débutants qui se ruent sur l'autoédition comme des naufragés sur une bouée de sauvetage. Et ce soir, tout spécialement à ceux/celles qui croient que le fin du fin dans l'existence, c'est d'être le mec ou la nana assis sur le trône de gloire du meilleur bouquin-vite-torché-mais-qui-tue-sa-race sur le Net.

D'abord, cette place-là, elle sera déjà préemptée par un.e plus mariole que vous. 

Défaitiste, moi ? Non, mais je connais la musique. Les dés sont pipés, sauf hasard miraculeux dont nous reparlerons plus tard. Désolée d'être une vieille conne réaliste qui sait que tirer des plans sur la comète, ça ne vaut que si ça permet d'avancer au lieu de stagner.

Mon message, le voici donc en clair :

Auteurs autoédités, arrêtez de rêver d'un destin à la Musso ou à la JKR. Vous ne savez pas du tout comment ces best-sellers-là sont fabriqués et promus. Dans l'autoédition, personne ne fait le poids avec l'édition industrielle, croyez-moi. Vous perdrez votre temps et vous irez vers des désillusions.

Arrêtez de vous dire que certains cartonnent sur Amazon avec n'importe quelle daube. Ça arrive (D'accord. Ça arrive souvent. 😜), mais ça s'appelle une erreur de casting ou du foutage de gueule, et ce truc-là se paie au prix fort un jour ou l'autre. 

Le plupart des succès sont dûs à 3 facteurs : une bonne histoire, du travail et de la patience.

C'est vrai, beaucoup de lecteurs se satisfont de livres bourrés de fautes, avec des intrigues mal ficelées. De même qu'ils avalent un McDo tout pourri : parce que ça se consomme vite, que c'est pas cher, que ça satisfait tout de même un besoin élémentaire.

Mais si vous pensez que ça suffira à vous faire connaître, tôt ou tard vous vous prendrez une dégelée d'un lecteur plus pointilleux que les autres – et les mauvaises réputations vont beaucoup plus vite que les bonnes :  on monte lentement, on dégringole très vite.

Alors par pitié, arrêtez de compter vos ventes dès votre première publication, de vous croire en compétition avec tout le monde et de vouloir copier le succès d'untel ou untel. 

Chaque auteur a son style, son originalité, il y en a pour tous les goûts. Vous pouvez trouver votre place.

N'ayez pas de complexes vis-à-vis des stars, qui ont peut-être percé pour de mauvaises raisons. Mais ayez de l'humilité : sachez vous remettre en question tout au long de votre travail.

Écrivez un bon livre, tout simplement. Original, bien construit, bien corrigé. Ne vous précipitez pas pour le publier avant qu'il soit publiable.

S'il est intéressant et bien fait, il trouvera tôt ou tard son public. 

Prenez le temps de devenir un auteur, au lieu de vous imaginer en marchand de soupe cousu d'or. Jamais vous ne pourrez rivaliser avec l'édition industrielle sur ce dernier point.

Mais vous pourrez déjà atteindre un objectif plus important que tous les autres : être satisfait de vous-même.

Et vous finirez par en atteindre un autre : trouver des lecteurs et les rendre heureux. Sans rougir à tout instant parce que quelqu'un vous aura reproché de publier un fichier bâclé.

Peut-être même que vous découvrirez un autre motif de satisfaction : savoir que vos lecteurs, vous leur aurez apporté quelque chose, et qu'ils n'oublieront pas votre livre sitôt refermé.

Tout bien pesé, ne croyez-vous pas que c'est beaucoup plus gratifiant ?…

Et le hasard miraculeux, dans tout ça ? Eh bien, il naîtra de la rencontre entre votre volonté de faire un (vrai) super livre, et le public à qui il donnera du bonheur. Un vrai bonheur, durable. 

De là découle le vrai succès, qu'on appelle le succès d'estime. 

Celui que le premier lecteur averti qui passe par là ne gâchera pas d'un commentaire navré. (Bien sûr, il y a des commentateurs méchants, mais si ce qu'ils dénoncent est vrai, vous n'allez pas vous sentir très heureux sur votre trône.)

Celui qui pourra se transformer en vrai succès si vous avez un peu de chance. V.R.A.I. (je me répète.) Pas celui d'une star accidentelle de téléréalité, dont tout le monde aura oublié le nom l'année suivante, ou dont on aura pitié, ou dont certains se moqueront en disant qu'elle n'était pas à sa place. Le monde est cruel.

Celui qui vous vaudra peut-être de rencontrer un éditeur, si c'est votre objectif. Pas le genre qui convoite votre audience sur Amazon, qui exploite votre livre et vous jettera à la poubelle si vous le décevez la fois d'après en termes d'audience. Non, le genre qui cherche à repérer des talents et nouera avec vous une collaboration fondée sur le respect mutuel. Ça existe, mais ce genre de gibier, on ne l'appâte pas avec de la daube.

Oui, le succès est accessible. Peut-être pas pour tout le monde, parce qu'il faut un minimum de talent, beaucoup de travail et une volonté constante. Tout le monde ne peut pas être Madonna. Mais tout le monde peut être respecté pour la qualité de son travail. 

Ça, personne ne pourra vous l'enlever.


P.S. : Quand je parle de Mc Do, je ne veux pas dire que les lecteurs sont cons, comme on me l'a aimablement suggéré, mais que de moins en moins d'entre eux sont exigeants. La lecture devient une activité de délassement, et la qualité n'est plus primordiale. Mais ce n'est pas pour autant que l'on perce plus facilement, surtout avec un livre bâclé ; parce que le nombre de livres en circulation augmente beaucoup plus vite que la demande.


mardi 29 août 2017

L'essentiel




Il y a eu de l'orage cette nuit. Un parfum de terre mouillée et de verdure imprégnait ma chambre. À présent, c'est le chaleureux arôme de pains au chocolat échappé des fours de la boulangerie voisine. Chaque matin, je savoure à pleines narines cette gourmandise. Elle s'accorde avec les instants d'éternelle, fugace magie où la fraîcheur pénètre à flots, où la pénombre s'évapore, où je vois renaître les potées fleuries de ma terrasse, la silhouette des buis taillés et l'étroite « promenade », au sommet de la palissade, où mes chats se sont accroupis pour contempler le jardin en contrebas.

Très vite, le soleil levant atteint le versant de basse montagne qu'encadre ma porte-fenêtre. Sa chaleur blondit comme une poêlée de choux-fleurs les pommeaux serrés des arbres, luxuriant mélange d'essences aux teintes appétissantes : toutes les nuances de vert, depuis les sapins presque noirs jusqu'aux bouleaux presque jaunes ; le pourpre profond d'un prunus ; çà et là, de riches floraisons en grappes poudrées de pollen ; des cimes qui rissolent déjà pour annoncer l'automne. Peu à peu, un voile de brume s'élève du sous-bois gorgé d'humus. Par-dessous, les arbres sont toujours resplendissants de lumière, et cette splendeur que voile un glaçage immatériel en paraît à la fois plus délicate, plus triomphale.

Un à un, les chats reviennent, la fourrure toute humectée de fraîcheur, m'offrir en ronronnant leur premier câlin du jour. À pattes de velours ils cueillent ma main pour la lécher, apposent sur mes joues le cachet de leur petit nez tendre, plongent dans mes yeux un regard ruisselant d'amour. Comme tous les humains pétris de certitudes, ceux qui croient les chats « égoïstes » et indifférents se fourvoient cruellement, mais les détromper serait impossible. Certains combats sont inutiles : mieux vaut jouir de ce qui est. Les prétextes à menus bonheurs ne manquent pas, voilà l'essentiel.

J'ai ouvert toutes les fenêtres pour chasser la moiteur nocturne et rapporté dans mon lit, face au paysage, le plateau de mon petit déjeuner : du thé à la menthe, du pain frais grillé, des fruits. Cette frugalité me convient, et le spectacle de la nature me nourrit si bien ! À présent, la forêt est dorée à point ; sous le soleil, ses sucs s'exaltent, prennent des tons de miel et d'ambre. L'angle des rayons avive les couleurs, souligne les ombres, isole l'eau-forte d'une branche nue. Une nuée de pigeons tourbillonne en roucoulant, à la grande passion de mes petits fauves. Sur le platane, le merle familier chante une mélodie qui se boit avec délices, comme une gorgée de thé bien chaud, la vue des bois ensoleillés ou l'odeur des chocolatines. Même mes douleurs, mes maux sont intégrés au tableau. Si pénibles soient-ils, ce sont des preuves de vie, accueillies sans rancune.

Ma journée peut commencer.

jeudi 24 août 2017

Mauvais esprit




Mes ami(e)s, suite à quelques réactions à mon précédent billet, je vais me permettre cette fois d'élargir mon propos, même si, nous le verrons, tout peut être ramené à ce qu'il se passe dans le monde du livre.
C'est parti.


Qu'on se le dise ! Au royaume des aveugles, les borgnes ne sont plus rois. Quant aux clairvoyants, ils sont traînés dans la boue. Nous vivons une époque où chacun doit être aveugle, où nul ne peut impunément s'écrier « Le roi est nu ! ». Vous vous souvenez de ce conte où tout le monde feint de ne rien voir, jusqu'au moment où un enfant énonce l'évidence avec candeur… Eh bien, ce n'est plus un conte, c'est la réalité actuelle.

Je ne prétends pas être clairvoyante, mais comme la plupart d'entre vous, j'ai des yeux pour voir (enfin, façon de parler ; à mes autres maux sont venus s'ajouter des troubles neurologiques : je vois flou, mais je pense encore assez clair, me semble-t-il). Et je me refuse à « la mettre en veilleuse » sous prétexte que certains ne supportent pas que l'on énonce d'autres vérités que les leurs.

Je l'ai promis dès l'ouverture de ce blog : j'y dirai toujours ce que je pense. Peu m'importe d'être accusée d'« élitisme », de déclinisme ou autres tares inexpiables – comme tous les porteurs de parole qui dérange, « mauvais esprits » vite cloués, par de « bons esprits »/mauvais apôtres, au pilori d'une société devenue bien hypocrite. Mais ne l'a-t-elle toujours été ? Après tout, le « politiquement correct » d'aujourd'hui n'est que le prolongement de la « bien-pensance » d'hier.


Contrairement à ce que certains aimeraient faire croire, je ne suis pas du tout nostalgique d'un « avant » mythique.

Je n'ai pas oublié la dictature de la bien-pensance dite « bourgeoise » (mais en vérité, présente à tous les niveaux, parce que la conformité et l'intolérance sont, hélas, les deux mamelles de la cohésion sociale) ; un corpus idéologique dont le but, compréhensible mais tyrannique, était de bétonner l'édifice en corsetant les esprits.

Je n'oublie pas qu'en des temps heureusement révolus, cette pensée dominante permettait d'exploiter les êtres catalogués comme « inférieurs », d'opprimer les femmes, de laisser crever les filles-mères, de martyriser les homosexuels, de traiter de « métèque » toute personne venue d'ailleurs, de diaboliser le divorce ou autre transgression impie… Bref, d'imposer des « principes » moralement indéfendables.

Je n'oublie pas que, de manière plus générale, ce « prêt-à-penser » servait d'alibi pour réprimer toute idée dérogeant à la norme imposée, et obliger tout le monde à se conformer aux « bonnes mœurs » sous peine d'être mis au ban de la société. Quand je dis tout le monde, il s'agissait de quelques rares trublions : dans le bon peuple, on avait rarement les moyens de sortir de la norme.


Mes grands-parents, instituteurs à la vocation quasi fanatique, rêvaient que l'éducation rendrait ces fameux moyens accessibles à tous. Mes parents ont suivi leurs traces avec moins d'illusions, peut-être, mais autant de bonne volonté. C'était là, à portée de main ! Le progrès était en marche, on voyait se dessiner l'âge d'or de l'humanité !

Cet idéal allait de pair avec une haute considération pour la culture, creuset des esprits libres et éclairés, donc ferment d'un monde meilleur. 

Je m'étonne de voir bon nombre d'intellectuels d'aujourd'hui, loin de proclamer que tout le monde mérite ce qu'il y a de mieux, plaider au contraire pour une culture de caniveau. 

Sans doute croient-ils que, ce faisant, ils valorisent la culture « populaire » : merci pour le peuple, messeigneurs ! Mais pour qui le prenez-vous donc ? Lorsqu'on lui en laisse l'occasion, il se montre parfois bien plus exigeant que vous autres bergers autoproclamés


Que le peuple se plaise à mépriser ses élites politiques ou financières, c'est un réflexe naturel, presque cathartique. Il n'en mésestime pas pour autant tous les prétendus « attributs de classe » – comme la culture, précisément – dont une nation entière est fière à juste titre.

En revanche, que les élites, notamment intellectuelles, en viennent à mépriser la culture (ou à décréter qu'elle consiste en tout et n'importe quoi : une expo de draps roulés en boule, un écrit bourré de fautes et dénué d'idées, etc), c'est le signe d'une profonde perversion des valeurs, et le révélateur d'une société qui ne s'aime plus, qui n'a plus d'élan porteur ni de considération pour elle-même.

Ceux qui poussent à l'arasement et veulent jeter à bas les modèles qualitatifs, font œuvre d'une démagogie hypocrite ou, au mieux, bien naïve. Lorsqu'ils prêchent que tout se vaut au mépris des réalités, ils portent une lourde responsabilité.

D'abord parce que, osons le dire, certaines personnes n'auront jamais de talent ; et leur faire croire que le talent est un bien commun comme la justice ou la protection sociale, un bien qu'il suffit de revendiquer pour se l'approprier de plein droit, est une odieuse tromperie, source de graves désillusions.

Ensuite, parce que tout résultat est affaire de travail, qu'on le veuille ou non. En dégoûtant les gens de la performance, jugée obscène et sans valeur, on les détourne de l'effort. Et sans effort, pas de dynamique, pas de progrès, pas de vie.


La culture, c'est l'expression de notre vitalité, de nos idéaux, de nos projets d'avenir. Voilà pourquoi j'aime tant l'autoédition. Ce progrès technologique permet aux auteurs de s'affranchir d'un système obsolète dont le plus grand souci est de formater, de « merchandiser », plutôt que de favoriser la créativité ; il suscite l'expansion constante d'un milieu où l'entraide existe, donnant à qui le souhaite la possibilité d'aider de parfaits inconnus à améliorer leur prose.

Mais qu'en faisons-nous, de ce formidable outil ? Tout en laissant chacun s'exprimer comme il l'entend (c'est la moindre des choses, et la grande vertu de l'indésphère), mettons-nous en avant une référence qualité qui puisse servir d'exemple aux auteurs débutants ?

Non ! Le moindre appel à utiliser l'indésphère comme un levier pour vraiment, à terme, faire changer les choses dans le monde du livre, provoque une levée de boucliers, minoritaire mais virulente, en faveur du maintien des choses en l'état.

Quel état ? Eh bien, un vaste chaos où le pire côtoie le meilleur, sans qu'un visiteur ait le moyen de naviguer autrement qu'à l'aveuglette ; un monde qui, en réfutant par avance la moindre démarche qualité, s'interdit de devenir crédible. L'antithèse du monde de l'édition, lequel en rigole à gorge déployée. De glorieuse, l'aventure devient pathétique. 

Bien sûr, comme au plus haut niveau de la société, certains auteurs n'ont aucun intérêt à voir changer les choses, assurés qu'ils sont de tirer leur épingle du jeu dans l'autoédition telle qu'elle fonctionne. De mon côté, je n'ai plus rien à proposer ; je me contente désormais de constater, en espérant que d'autres feront avancer le schmilblick.


Revenons à nos moutons. Mes aïeux se désoleraient : rien n'a vraiment changé dans la société d'aujourd'hui. 

Comment les choses changeraient-elles ? L'humain demeure ce qu'il est. Les principes ne sont plus les mêmes, ouf ! Nos sociétés ne prônent plus la misogynie, l'homophobie ou le racisme ; leur doctrine a évolué, même si ce progrès demeure mince – on change plus facilement les principes que les esprits.

Quoi qu'il en soit, c'est un progrès, à saluer comme il se doit. Contrairement à certains nostalgiques, je ne médis pas de mon époque par plaisir, je préfère vivre aujourd'hui que jadis, je n'ai pas peur des jeunes et de l'avenir qu'ils incarnent, etc. Je crois toujours en demain.

N'empêche, la bien-pensance n'a fait que changer de visage. Elle s'est adaptée à l'évolution du monde, à celle des mœurs, mais demeure toujours un moule où couler de force les individus. Le souci reste le même : faire rentrer les trublions dans le rang.


De nos jours, la société est en apparence plus démocratique, les pouvoirs plus fluides, mieux répartis. Pourtant ce sont toujours les mêmes forces, les mêmes courants qui dominent : l'argent et ses séides, même s'ils sont d'horizons divers voire improbables, et, désormais, avancent masqués. N'arrivent aux sommets du pouvoir que ceux qui acceptent de manger dans les mains qu'ils feignent de mordre ; ainsi va le monde, ne nous déplaise.

En évoquant la toute-puissance de l'argent, je ne me borne pas à viser le fameux « grand capital », ennemi désigné des néo-bien-pensants ; je devrais plutôt parler de la toute-puissance des intérêts. 

Il me paraît évident que si l'humanité n'avait jamais connu la Bourse ni le libre-échange, si elle troquait encore, à l'échelon local, des coquillages ou des services, il y aurait les mêmes situations dominant-dominé, les mêmes abus, les mêmes injustices. À plus petite échelle, soit ; mais encore une fois, l'humain reste l'humain – avec ses indicibles éclairs de grandeur : bonté, désintéressement, courage, fraternité, et de noirceur : égocentrisme, mesquinerie, appétits ou cruauté.

D'où l'échec de tous les systèmes jamais mis en place : déjà, au temps très lointain où les hommes vivaient en minuscules tribus, les problèmes étaient certes moins complexes, mais le paradis social n'existait pas davantage. 

Je sais, ça fait mal ! Mais si l'on ne peut pas croire en l'Homme originellement bon (encore une « vache sacrée » du politiquement correct, même si nos chatouilleux directeurs de conscience s'en gaussent entre soi dans les cercles de pouvoir), tout demeure possible à l'échelon individuel. Question d'éducation.


Or, l'éducation dépend inexorablement d'une « politique » – au sens noble –, donc d'une volonté d'agir. Voilà précisément pourquoi je trouve si désolante la nouvelle bien-pensance, désireuse d'imposer l'idée que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, que le citoyen lambda doit laisser faire (ou laisser ne rien faire) les grands, ceux qui savent, autrement dit : les privilégiés qui sont aux manettes ou se battent pour y accéder.

Pourquoi nos bons idéologues – lesquels, tout en haut de la chaîne, ont toujours des arrières-pensées très pragmatiques – voudraient-ils nous imposer l'idée que, « non non, il n'y a pas de déclin du niveau scolaire, dormez tranquilles, bonnes gens » ?

Pourquoi voit-on, parmi mes amis facebook, quelques personnes remontées comme des pendules me voler dans les plumes lorsque de nombreux commentaires de mon dernier billet accréditent l'idée que le niveau a bel et bien baissé ? 

Je n'insulte personne, je ne dis pas que la nouvelle génération toute entière est moins performante que les précédentes, je dis qu'on laisse de plus en plus d'élèves en détresse en fin d'études, sachant à peine lire, écrire, compter – et penser fort et clair ! parce que, désolée, ceci découle de cela. 
(Ah, bien sûr, il fut un temps où l'éducation était encore plus inaccessible au peuple, mais ne remontons pas aux calendes grecques, comparons ce qui est comparable).

Il faut préciser que je n'avais pas avancé cela par provocation, mais incidemment, au fil d'un propos particulier : j'ai été révoltée de voir des étudiantes ignares éreinter sans raison un vieux traducteur de talent, et peut-être abréger sa vie, ou du moins en gâcher les derniers mois. Cela m'a simplement conduite à évoquer l'aspect pratique : que pourrait-on faire dans ce contexte, et entre autres, comment faudrait-il écrire pour être lu, de nos jours ?…

Bien sûr, les réactions hostiles sont l'arbre qui cache la forêt : un millier de vues de mon article en quelques jours, des centaines de réactions de facebookiens qui partagent mes conclusions. 
Cette vague de témoignages démontre avec force à quel point l'on se sent isolé, tenu au silence, lorsque l'on porte en soi des idées cataloguées comme dérangeantes. Voir quelqu'un les émettre à voix haute, même en passant, prend la forme d'un exutoire, d'une soupape qui libère des frustrations bien légitimes.


Que faut-il en conclure ?

Que ce n'est pas par un hasard innocent que le politiquement correct a pour principale vocation d'étouffer les constats indésirables. De tous temps, les pensées lucides ont été considérées comme de redoutables empêcheuses de magouiller en rond ; comme des agitatrices de foules, des inspiratrices de projets déviants, bref, encore une fois, des gêneuses. 

Au point que l'on voit aujourd'hui une nouvelle race de politiques de tous bords, encore plus mariole, faire son beurre électoral en se targuant d'énoncer tout haut des vérités embarrassantes. Façade très novatrice pour couvrir des desseins archiclassiques : accéder au pouvoir et au pot de confiture qui va de pair.

Là encore, je ne vise aucun parti en particulier, aucun dirigeant, ou plutôt je les vise tous de façon globale et impartiale, mais attention, purement théorique ; car s'il y a une chose que je déteste, ce sont bien les généralités. 

D'où mon échange un peu vif avec une estimable amie facebook, qui répondait lapidairement aux commentateurs de mon article : « Il n'y a pas de mauvais élèves, il n'y a que des mauvais profs. » 

Ben non. Il y a de tout, du très bon prof au très mauvais qui ne sait pas s'y prendre ou qui n'a pas la vocation, de l'excellent élève à l'élève irrécupérable parce que l'école, il s'en fout – en passant par l'élève en difficulté, véritable victime. Les responsabilités sont immensément variées, et vouloir résumer ce sujet douloureux à coups d'aphorismes tranchants ne me paraît pas du tout approprié.


Ne relever d'aucune obédience politique vous rend haïssable à toutes. Ainsi soit-il ! La prudence que m'inspire le spectacle de la politique, je la résumerai par la fameuse exhortation de Philippe le Hardi à son père : « Gardez-vous à droite ! Gardez-vous à gauche ! »… Tous les meneurs du monde, y compris du monde du livre, savent qu'ignardiser les masses (oui, là, c'est un mot inventé, chères étudiantes-censeurs ignares citées dans mon précédent billet) est le plus sûr moyen de les manipuler.

Oh, je ne prétends pas les politiciens « tous pourris », loin de là. Leur pragmatisme, inévitable, est un travers bien suffisant. Mais j'en ai vu assez, d'assez près, pour conclure que dans l'ensemble, tout cela est un joli jeu de dupes qui profite toujours aux mêmes. Les vrais « purs », ceux qui y croient, n'accèdent jamais au sommet : leur foi troublerait la digestion des grands fauves.

Revenons donc au sujet du « politiquement correct » et schématisons un peu, puisque tant d'autres se le permettent. Dans une société, il y a ceux qui ont avant tout des intérêts ; ceux qui ont des idées et les transforment en fonds de commerce intellectuel ; et enfin les innombrables qui, parfois malgré eux, se rendent compte de ce qu'il se passe. 

(Laissons tranquilles ceux qui ne voient rien ou s'en tamponnent le coquillard : ils n'entreront en jeu que si on leur donne les moyens d'ouvrir les yeux. Oui, les cons, ça existe, et même les sales cons, lapidez-moi si vous voulez. Seulement, rien n'est figé, tout peut évoluer, au moins sur le long terme).

Les deux premières catégories travaillent plus ou moins main dans la main, même quand elles feignent de s'affronter. Ce sont les « gardiens du temple » dont les efforts tendent à maintenir en l'état un système assez juteux pour mériter de perdurer, aussi imparfait soit-il. Cela ne vous rappelle rien ? 

La troisième catégorie est le dindon, ou plutôt le mouton, de la farce : elle constate et subit.


Mon credo, c'est l'individu. Je sais, ça me fâche d'emblée avec ceux qui placent au-dessus des personnes un système collectif supposé parfait, qu'il soit existant ou encore au stade de l'utopie. 

Mais, au risque de me répéter : l'on sait que tout système s'organise tôt ou tard au profit de ceux qui en tirent les ficelles, et ceux-là, étant par définition les plus déterminés, sont rarement (euphémisme) les plus désintéressés. Voilà pourquoi je pense que tout espoir réside, non pas en des théories ou des idéologies, mais en l'individu et en son éducation.

Et c'est au nom de cet espoir que, quoiqu'encore pétrie d'enthousiame, je me sens à la fois découragée et révoltée devant l'état des lieux de la société. Comme bien des observateurs, je vois que l'on se soucie surtout de distribuer à pleines mains « panem et circenses », du pain et des jeux = des biens de consommation et des divertissements ineptes…

Ciel, je suis élitiste, je crache sur la volonté du peuple d'accéder justement à ces biens et ces divertissements-là ! Pas du tout. Je dis simplement que seule l'éducation permettrait d'inspirer aux gens des attentes de plus en plus élevées, de génération en génération. 

Or, soyons francs : c'est l'inverse qui semble se produire. L'homme se coupe de la nature, du bon sens, de sa fierté, de ses idéaux, et un matérialisme bas de gamme, dévastateur, règne en maître.


On me rétorque qu'il faut « voir le verre à moitié plein plutôt qu'à moitié vide ». Excellente philosophie quand il s'agit de développement personnel ou de vie conjugale ; dangereux parti-pris, qui ne mène qu'à l'immobilisme, lorsqu'il s'agit de société. 
Je préfère penser que chez mes amis, ce conseil funeste procède d'un simple réflexe, ou d'un manque d'imagination.

Bien au contraire, il faut sortir de l'aveuglement volontaire, de l'incantation « tout va bien », et ne négliger aucun effort pour le remplir, ce verre. 
Là réside la seule « idéologie » – au sens noble du terme, cette fois – réellement humaniste. 

Mais à l'heure actuelle, loin d'aller dans ce sens, on nivèle à tour de bras, ce qui revient à éloigner les gens de leur potentiel humain (y compris dans le petit milieu de l'autoédition, si prometteur ; et cela me chagrine beaucoup). 

Il est encore temps de nous reprendre, si nous arrêtons de dire que tout est pour le mieux, ou qu'il est trop tard, et cessons de nous en remettre à nos élites.

Car, à qui profite le crime ? Aux deux pôles de l'échiquier, avouons-le une fois encore. 
En laissant le niveau s'abaisser pour des raisons très complexes (qui ne tiennent ni aux seuls élèves ni aux seuls profs, très loin de là, mais arrangent les tireurs de ficelles quoi qu'ils prétendent), on réduit les individus à des consommateurs ou à des manifestants. À des pions, dans tous les cas. Vous-mêmes inclus, ô mes estimés détracteurs. 

Bêêêvenue dans le meilleur des mondes.





samedi 19 août 2017

Qu'importe le tonneau…



Suis-je en train de devenir une vieille conne aigrie ? J'ai envisagé cette hypothèse avec le plus grand sang-froid, je vous assure. 

On ne cesse d'entendre proclamer sur l'indésphère que tout le monde a le droit d'écrire comme un pied et n'en est pas moins respectable pour autant – ce à quoi je souscris des deux mains : chacun rédige comme il le peut, comme il le veut, et le talent n'a rien à voir avec les qualités humaines. Moyennant quoi, si je suis bel et bien une vieille conne aigrie, je revendique avec sérénité cet état qui, lui non plus, n'enlèverait rien à mon inaltérable statut d'être humain, et m'autoriserait à me défouler en m'adonnant aux délices de la critique venimeuse.

Mais réflexion faite, l'aigreur n'est pas dans mes cordes. Ma capacité d'émerveillement est intacte. La critique venimeuse m'excite à peu près autant que la corrida (pouah, c'est dire ! ). J'aime trop les gens et comprends trop bien leurs travers et leurs faiblesses ; « Nul n'est parfait » est ma devise, au point que mes enfants ne cessent de me taxer d'indulgence pathologique.

En plus, pourquoi serais-je aigrie ? J'ai mené une vie exaltante, avec des hauts et des bas que j'ai dégustés d'un même appétit ; je savoure à présent l'heure de l'apaisement, de l'équilibre, des petites choses que l'on goûte sans regrets ni attentes au-dessus de ses moyens, en étant délicieusement conscient de l'instant présent. Comme dit mon ineffable compagnon, je n'ai rien à vendre et rien à acheter, ou si peu que je n'y prête aucune attention.

Si j'écris et publie, c'est pour le plaisir et par une sorte de défi personnel. Danaïde volontaire, je m'applique à remplir jour après jour le tonneau percé de ma production littéraire en sachant très bien que, vivrais-je cent ans, je ne finirai jamais de m'y déverser. En vain. 

En vain, parce qu'un auteur est toujours en quête du Graal, le livre, la phrase qui réussiraient à tout dire, à saisir l'essence même de l'existence ; sans ignorer pour autant qu'il s'agit là d'un but inaccessible.

En vain, parce que la « rencontre avec le lecteur » est un fantasme, je me l'avoue aujourd'hui : quelques échanges nourrissants, le plaisir éphémère d'une fraternité de pensée, voilà tout ce que l'on peut espérer – et c'est déjà exorbitant.


Hélas, j'ai encore des indignations d'adolescente. Loin d'être aigrie, décidément ! je suis toujours aussi idéaliste, et mon ardeur ne s'émousse guère. Oui, c'est ballot. 

Depuis que je fréquente l'indésphère, je n'ai cessé de me heurter aux ayatollahs de l'égalitarisme, ceux et celles qui proclament que tout se vaut, que l'on n'a pas le droit de juger, « au nom de quels critères oserait-on affirmer que tel livre est meilleur qu'un autre ? »…

J'ai répondu avec mille arguments respectueux, et je ne vais pas recommencer ici. Leurs certitudes sont inoxydables, et peut-être blindées par la crainte de se voir eux/elles-mêmes juger à l'aune de la qualité littéraire.

Mais la réalité, ne leur déplaise, c'est que la capacité d'évaluer la qualité d'une œuvre s'est fortement amoindrie depuis quelques décennies. Je ne suis pas d'accord quand j'entends décréter que la culture s'est seulement démocratisée ; qu'« avant », une élite imbue d'elle-même s'érigeait en censeur sachant, tandis que le reste du peuple n'avait aucun accès au saint des saints culturel.

D'abord, il ne faut pas confondre « inculture » et « culture populaire ». Cette dernière a toujours existé, et n'avait pas à rougir. 

Les élèves de mes grands-parents instituteurs, des petits paysans qui venaient à l'école en sabots, lisaient les classiques avec bonheur, possédaient un riche vocabulaire, savaient apprécier une jolie phrase ou les subtilités des chansons à texte ; d'une façon générale, ils faisaient preuve d'un bon sens et d'une lucidité dont je ne suis pas sûre qu'ils soient encore à l'œuvre de nos jours – remplacés qu'ils sont par le cynisme, l'apathie ou une pensée préformatée. 
Et faut-il souligner l'immense succès d'auteurs comme Hugo ou Dumas (pour ne citer qu'eux) dont les écrits, pour être populaires, n'étaient pas pour autant simplistes ?

Non, à moins de remonter au Moyen-Âge, l'on ne peut pas parler de culture inaccessible au plus grand nombre à propos du temps jadis, bien au contraire. 


En revanche, lorsque je vois comment Bragelonne a fait retraduire La Roue du Temps, je ne peux que constater à quel point les choses se gâtent. 

La première traduction avait ses ratés, d'accord. Mais dans les années 90, son style résolument « littéraire » n'avait pas empêché la saga de séduire des dizaines de millions de lecteurs. Tant qu'à recommencer aujourd'hui, ç'aurait dû être pour mieux faire. Eh bien, pas du tout.

Entre autres maladresses, lourdeurs ou fautes caractérisées qui m'ont heurtée (cf mon double article à ce sujet, dont le premier volet est à présent sur monbestseller), voir traduire « shaft » (brancard) par « bras d'attelage » m'a laissée pantoise. 

« Brancard », ce n'est tout de même pas comme… tiens, « pantoise », expression qu'un jeune lecteur a de grandes chances d'ignorer. Difficile de croire que le traducteur ne connaît pas l'expression « ruer dans les brancards » !

Malgré tout, Bragelonne et Jean-Claude Mallé ont choisi une « traduction pour les Nuls » : bras d'attelage. Et là, je fulmine, parce qu'à force de tirer ainsi la langue vers le bas, on finira effectivement par se retrouver avec une majorité de lecteurs qui auront oublié la signification du mot « brancard », du moins s'agissant de ceux d'une voiture à cheval.


Il y a quelques années, une blogueuse qui se présentait comme étudiante en lettres modernes avait stupéfié mon éditeur (et moi, donc !) en déclarant qu'Élie et l'Apocalypse était rédigé en mauvais français. Elle pointait en tant que fautes caractérisées des phrases fractionnées par des points-virgule, des expressions comme « un gisant de marbre » (formule qu'elle croyait inventée) ou « des verbes de parole qui n'en sont pas », comme dans une phrase du genre « "Oh, non !", rougit-elle ».
Ah, ma pauv'dame ! Parfois, mieux vaut s'abstenir de répondre.

Une telle incompétence en matière littéraire pourrait faire ricaner ; moi, elle m'aurait plutôt donné envie de pleurer. Que faisait-on donc lire à cette étudiante pour qu'elle n'identifiât point des tournures ultra-classiques ?

Depuis cette mésaventure, trois ou quatre chroniques concluant que j'écris des choses trop complexes eussent dû m'ouvrir les yeux. Je pensais néanmoins, en toute naïveté, être tombée en 2012 sur un spécimen de lectrice particulièrement déficient.
Eh bien non ! Cette jeune fille était, au contraire, l'expression de la norme actuelle, ou presque ; comme disait La Fontaine, « nous l'allons montrer tout à l'heure » (« encore une tournure fautive », tonnerait sûrement notre étudiante).


J'ai pu juger de l'étendue des dégâts dans la nouvelle génération de lecteurs, en découvrant les invectives des fans du Trône de fer à l'encontre du premier traducteur, Jean Sola.

Homme d'expérience doté d'une vraie plume, Sola avait pourvu les trois premiers tomes d'un style de très bonne tenue et d'une atmosphère médiévale tout à fait appropriée. Mais « l'abus de mots compliqués » a rebuté une partie des lecteurs, et à force de protestations, ils ont réussi à faire remplacer le traducteur – d'où une suite, disons, médiocre. 

Certains lecteurs regrettent ouvertement Sola, les autres sont ravis : leur conception de la lecture semble être de suivre l'histoire ventre à terre, sans se laisser arrêter par de « longues » descriptions, des phrases « complexes », des figures de style, des idées non superficielles ou des mots inconnus.

Ce faisant, les innocents anti-Sola ne réalisent pas qu'ils réjouissent les éditeurs mercantiles. Car le but, pour ces industriels qui font leur job sans états d'âme, c'est de transformer les lecteurs en consommateurs de masse : un livre doit être vite lu, vite oublié et remplacé par le suivant dès que possible. 

En proclamant que peu importe le style pourvu qu'on ait l'histoire, ou que tout ce qui compte, c'est la sacro-sainte « fluidité », les lecteurs d'aujourd'hui (et les auteurs qui en vivent) contribuent à remplir les escarcelles de l'édition – tout en vidant les cerveaux d'une grande partie de leur vocabulaire et de leur capacité à appréhender la beauté d'un texte, sans parler de son sens.

Attention, je ne plaide pas pour les textes compliqués, pédants, « élitistes » ; je m'affole de constater que nombre de futurs enseignants ou prétendus experts en langue française, non seulement sont rebutés par la moindre tournure d'un niveau supérieur à celui de l'école primaire, mais la prennent pour une faute…



L'on voit ainsi, entre autres doléances, des lecteurs et lectrices du Trône de fer version Sola s'indigner d'y rencontrer « des phrases non verbales » (donc fautives à leurs yeux). Ciel ! Mais d'où sortent ces extra-terrestres ? Heu… je me rends compte qu'en fait, aujourd'hui, l'extra-terrestre c'est moi – et vous, ami(e)s qui partagez mon inquiétude et ma désillusion. Pauvres de nous !

Quant aux exemples que les commentateurs susdits proposent pour démontrer que Jean Sola ne maîtrise pas le français… ma foi, on croit rêver !

Une intervenante qui se présente, elle aussi, comme « étudiante en littérature », expose doctement que Sola « se casse la gueule » sur des tournures comme « un froid limpide ». 
À croire qu'elle n'a jamais rencontré la moindre figure de style dans ses lectures. Elle précise d'ailleurs avec une candeur (presque) désarmante : « Ceux-là, et d'autres encore, sont des mots ou des associations de mots que je n'ai jamais vus dans AUCUN des livres que j'ai lus. »

Je me suis laissé dire que les étudiants en lettres modernes travaillent beaucoup sur des articles de presse ; tout s'explique. N'empêche que cette absence totale de sens poétique, cette référence fanatique à de prétendues règles que la littérature ignore parce qu'elles n'existent pas, ou détourne pour notre plus grand bonheur, fait froid dans le dos – et un froid tout sauf limpide. 

Autre tournure considérée comme incorrecte par les détracteurs de Jean Sola, et là, l'on croit rêver : « des pieds silencieux »
Cela rappelle de façon troublante que « la mienne », d'étudiante, m'avait aussi reproché en 2012 l'expression « des semelles attentives » – celles d'un homme qui cheminait avec prudence sur un sentier de montagne. Un objet ne saurait être attentif, enfin !… pérorait la donzelle.

Encore un autre exemple made in Sola brandi par l'étudiante citée plus haut : « L'inénarrable carosse ». Mais qu'est-ce donc que cette horreur-là ? se scandalise Torquemada. De toute évidence, voilà une expression qui ne veut rien dire !… 
J'imagine qu'à elle seule, l'inversion adjectif-sujet a dû lui sembler fautive, sans compter qu'elle n'avait manifestement jamais rencontré le mot « inénarrable »

Enfin, une jeune traductrice qui se plaint que le texte de Sola « fait fouilli » (sic), n'hésite pas à conclure du haut de sa compétence « Je condamne fermement la traduction et l'absence d'éthique pro de Sola. Un honte pour notre métier. »


Ah, misère ! On souffre pour ces malheureuses pécores, lancées dans l'existence et dans leur future carrière avec une culture de fond de passoire, aggravée par la certitude arrogante que quiconque n'est pas compris d'elles écrit forcément en mauvais français…

Et l'on ne peut s'empêcher de remarquer au passage que les lecteurs qui ne regardent pas comme un enrichissement le fait d'aller chercher un mot dans le dictionnaire, n'appartiennent pas à la frange dite « populaire » des lecteurs, mais plutôt à une engeance pseudo-intellectuelle que, dans ma révolte, je n'hésiterai pas à qualifier vulgairement – pardonnez-moi – de « mal baisés » de la lecture

J'aimerais pouvoir définir autrement les pauvres peine-à-lire incapables de jouir d'un texte, et qui, les yeux au plafond, se contentent d'y décompter avec rancœur des torts imaginaires, pour ensuite les faire payer chèrement à l'auteur qui les a laissés de glace.

De telles réactions se multiplient, on le constate en parcourant les commentaires Amazon. Pourquoi, sinon en partie parce qu'une majorité de lecteurs n'a plus la pratique des écrits soutenus, et s'en trouve plus ou moins consciemment frustrée ?

Et l'impuissance littéraire tourne à la haine ; comment l'ignorer lorsque sur un blog, on voit une lectrice exprimer ce vœu aussi cruel que puéril : « J'espère bien que ce traducteur [Jean Sola, toujours] ne trouvera plus jamais de boulot. ». On s'attendrait presque à voir surgir des piques : les vieux littéraires à la lanterne ! 

Jean Sola est décédé en 2012, un an après avoir été évincé. Il n'avait que 65 ans : on peut difficilement se dire que son heure était venue. Comment ne pas imaginer que la révoltante polémique autour de sa traduction a dû pour le moins assombrir la fin de son existence ?… 


Traumatisée par ces aperçus du désastre actuel, je m'empresse aujourd'hui de bannir, dans mes articles, des expressions comme « Il est des styles luxuriants », remplacées par un banal « Il y a » – au cas où la première formule, trop classique, serait incomprise.

Par ailleurs, je ne m'étonne plus de voir des blogueuses que j'estime, encenser des histoires où, persuadée d'être conduite vers une pépite, je trébuche dès les premières lignes sur des perles telles que « pourvoyant des poignées aux portes » (au lieu de « pourvoyant les portes de poignées », « plaçant des poignées aux portes »…), ou des contresens comme « les limites que le Conseil leur avait interdites » (au lieu de « fixées », « posées »…). J'en passe, et de bien pires. 

Je consacre une partie de mon temps à alerter les auteurs en prenant des gants. Il est très compréhensible que l'on fasse des fautes, surtout quand on débute ; toutefois, il est inquiétant que si peu de monde s'en émeuve.

C'est affligeant mais c'est ainsi, le sens de la langue semble disparaître. « Qu'importe le tonneau, pourvu qu'on ait l'ivresse de la lecture ! » pourraient s'écrier les lecteurs en puisant joyeusement leur dose de piquette. Effectivement, quand on ne peut plus ou ne veut plus faire de différence entre le gros bleu qui tache,  « brut de tonneau » c'est le cas de le dire, et un grand cru soigneusement élevé en fût de chêne, un observateur peut en conclure que tout fout le camp.

À qui la faute ? 

Sûrement au galimatias journalistico-publicitaire qui, télé et radio aidant, farcit du matin au soir la tête des citoyens d'une ration d'inepsies, en leur apprenant à désapprendre avec un brio inégalable. 

Sans doute à un système scolaire qui, soucieux de ne laisser personne en route, et dans l'incapacité budgétaire d'offrir aux élèves en difficulté des classes de rattrapage efficaces, a résolu le problème en nivelant par le bas. 

Pourtant, le niveau dans les écoles de la brousse africaine ou d'ailleurs, la connaissance des classiques par leurs élèves de primaire et de premier cycle, leur soif d'apprendre, devraient inspirer à nos rédacteurs de programmes scolaires l'idée que ce n'est pas la facilité qui sauve, mais au contraire, le goût de surmonter les difficultés.

Hélas, l'enthousiasme pour la culture constaté chez ces enseignants africains (ou autres), leur certitude que la connaissance est le ferment d'un monde meilleur, ne sont pas donnés à tout le monde… On ne transmet que la foi que l'on a. 


Rien ne sert de se lamenter, il faut faire avec notre environnement, ici et maintenant. N'empêche que je ne me lasserai jamais de sonner l'alarme, même sans espoir. Manière de me défouler, à défaut de changer le monde.

Vous m'avez vue répéter à tous les échos qu'à mon humble avis, pour un auteur, toujours faire de son mieux est un droit et un devoir. Le droit de tenter d'atteindre à l'excellence m'apparaît comme un ressort de l'existence. Quant au devoir, il s'exerce vis-à-vis de soi-même et de ses lecteurs.

Évidemment, quand on constate que bon nombre de ces lecteurs considèrent un style littéraire comme un défaut majeur, que cela les rebute, voire les détourne de la lecture, on conclut qu'il ne reste guère d'alternatives : rejoindre la joyeuse sarabande de ceux qui vendent du vent à un lectorat qui en redemande, ou écrire pour soi et pour une étroite frange d'amoureux de la littérature.

Bon, je simplifie ; bien sûr, il y a un juste milieu, mais qui risque de rétrécir comme peau de chagrin à mesure que la contre-exigence des lecteurs poussera à toujours plus de simplification.

Peut-être une partition bénéfique en deux lectorats distincts s'opérera-t-elle, en fin de compte ? Je voudrais le penser (non sans regrets, car là, c'est tout de même une bonne partie de mes credos humanistes qu'on assassine), mais tant qu'aucun outil ne permettra aux lecteurs exigeants de trouver ce qu'ils souhaitent dans l'immense fourre-tout de l'autoédition, rien de bon ne pourra sortir de ce pêle-mêle géant, de cette confusion des genres, de cet arasage forcené.


Pour finir, soyons bien clairs. 

Je n'éprouve aucune forme de mépris envers les auteurs qui ne maîtrisent pas la langue. Certains sont dyslexiques, d'autres n'ont pas eu la chance d'acquérir le sens du français à travers quantité de bonnes lectures. 

Je suis heureuse que tout le monde puisse s'exprimer en toute liberté grâce à l'autoédition. 

Cependant :

Je regrette que rien ne permette de distinguer les ouvrages aboutis de ceux qui ne le sont pas (et pour certains, n'ont aucun désir de l'être). J'ai fait mon possible en ce sens, mais l'opposition des ayatollahs « anti-élitisme » pulvériserait les initiatives les plus opiniâtres. Le débat est clos ; advienne que pourra.

Je me désole que la littérature de qualité ne soit plus cet exemple qui aidait les aspirants auteurs à améliorer leurs textes ; au point que, bientôt, plus personne ou presque ne fera la différence entre une histoire intéressante (dans le meilleur des cas) et un chef-d'œuvre. Plus probablement, le chef-d'œuvre sera dénoncé comme illisible.

Je déplore qu'une idéologie démagogue et irresponsable prétende tout mettre dans le même sac, peut-être par auto-complaisance. Il y a là une lourde responsabilité. L'Histoire jugera… sans doute en nous balayant, nous et notre culture que nous ne savons plus aimer.

Et je suis consternée de constater que dans l'immédiat, ce parti-pris égalitariste fait le jeu des marchands de soupe et de certaines élites, lesquelles se satisfont criminellement de voir les citoyens sombrer dans un consumérisme tout sauf éclairé, grand pourvoyeur de moutons. 

En fin de compte, ne nous étonnons pas si, dans cette société qui court au naufrage en klaxonnant, certains empoignent plus volontiers le détonateur que le stylo-plume.