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On m'a demandé ce que veut exprimer l'image ci-dessus. Réponse : le désir ardent – qui fonde l'art d'écrire – de rendre ses textes plus affûtés, plus rayonnants ;

l'amour de la littérature, le goût de l'atypisme, l'exigence vis-à-vis de soi-même… Mais par-dessus tout, je voudrais simplement être un peintre de la vie.


dimanche 17 septembre 2017

Auto-réécriture : dissection-remodelage d'un extrait de La Roue du Temps (1)

Bonjour mes ami(e)s ! Comme promis, me revoici avec un billet sur l'auto-réécriture, autrement dit, l'ensemble des remaniements qui rendent nos écrits « prêts à publier » – ou à soumettre à éditeur.

Comme précédemment, je vais m'appuyer sur des exemples extraits de la nouvelle édition du best-seller La Roue du Temps

Il n'y aura pas de thème en particulier ; de rendez-vous en rendez-vous, tout se fera au hasard du feuilletage. 

Après la rectification des maladresses les plus flagrantes, nous continuerons à amender le texte jusqu'à l'une des meilleures formulations possibles (il y a toujours plusieurs pistes envisageables).

Aujourd'hui, je vous propose cet

EXTRAIT :

« Décidément de très bonne humeur, il alla jusqu'à investir une partie de leur « fortune » dans un petit déjeuner : du pain tout chaud et un cruchon de lait bien frais, car récemment sorti d'une remise conçue pour tenir les aliments au frais. »


Première maladresse qui saute aux yeux : la répétion de « frais ».


Deuxième maladresse : la lourdeur de la fin de phrase.

« car récemment sorti d'une remise conçue pour tenir les aliments au frais. » 

Ouf ! C'est indigeste au possible. Tout cela pour ne pas dire « cellier », mot approprié, qui pourrait être inconnu d'une partie des lecteurs ? Mais « réserve », « arrière-cuisine », « garde-manger » auraient été compréhensibles…


Troisième maladresse : la présence de deux adverbes en « -ment ».

Je ne fais pas partie des modernistes qui condamnent la moindre utilisation de ces adverbes, considérés comme lourds et inutiles. Ils peuvent apporter une précision, une insistance, une nuance opportune. Cela dit, point trop n'en faut.

Dans le cas présent, il faut supprimer l'un des deux.

« Décidément » fait référence au fait que le héros avait déjà manifesté sa bonne humeur. Étant donné que cet état est extraordinaire dans les circonstances tragiques où il se débat, l'on peut admettre que souligner davantage la situation a quelque intérêt. Laissons donc ce premier adverbe.

En revanche, « récemment » peut être remplacé par « juste » : « un pichet de lait frais juste sorti… »



La traductrice de l'édition précédente avait évité d'un coup ces 3 premiers problèmes en écrivant « un pichet de lait sorti tout frais du cellier ». Nécessaire et suffisant.


Quatrième maladresse : « fortune » entre guillemets.

Ces derniers veulent indiquer qu'en fait, ladite fortune se réduit à quelques pièces.

Pourquoi employer « fortune » alors que cela ne correspond pas à la réalité ? Il s'agit d'une antiphrase, effet de style qui sert ici à produire, par emphase, un effet ironique, amusant, pour donner au propos de la légèreté, du piquant. L'on pourrait parler d'un « mode souriant ».

Pour souligner qu'il ne faut pas prendre « fortune » au pied de la lettre, mais bien comme une petite plaisanterie, le traducteur a rajouté des guillemets. 
Les guillemets sont parfois une solution rapide et élégante pour suggérer un doute, une erreur, une ironie, un sous-entendu ; mais en l'occurrence, ce choix alourdit inutilement une phrase déjà pesante.

Que faire en pareil cas ? Il existe plusieurs solutions, correspondant à plusieurs niveaux d'interaction avec le lecteur.

1) Dire les choses comme elles sont. 

C'est le choix de l'ancienne traductrice, qui avait écrit « Il était d'humeur assez sereine pour investir dans un petit déjeuner quelques pièces de leur réserve qui s'amenuisait. »

Mais reconnaissons que c'était également un peu lourd, surtout sans une virgule après « réserve » pour permettre au lecteur de respirer.

Mieux aurait valu quelque chose comme « quelques-unes des pièces restantes » ou « un peu de l'argent qu'il restait. »

Si le lectorat visé est habitué à un vocabulaire soutenu, vous pouvez aussi remplacer « qu'il restait » par « résiduel ».

Vous trouverez sûrement, de votre côté, plusieurs autres formulations valables.

2) Minorer le terme emphatique à l'aide d'un adjectif réducteur. 

Cette méthode plus concise constitue une solution intermédiaire, qui est aussi la plus passe-partout : « leur maigre fortune » ou « leur petite fortune ».

Le mode souriant est bien présent, il est même accentué par l'adjectif qui vient contredire le nom. Il s'agit là d'un oxymore, figure de style qui consiste à juxtaposer deux termes de sens opposés.

Cette méthode est à conseiller dans les livres qui visent un large public, ou dans un ouvrage jeunesse, c'est-à-dire lorsque les lecteurs seront peu sensibles au cliché et préféreront une formulation claire, tout en appréciant un ton enjoué.

3) Jouer la carte de l'humour, du discours décalé

en utilisant le terme emphatique sans le minorer ni le mettre entre guillemets : « investir une partie de leur fortune ». Les lecteurs sachant déjà que les héros sont à court d'argent, ils comprendront l'ironie.

Cette méthode est à employer si le ton général du livre, ou les habitudes de ses lecteurs, permettent d'être certain.e qu'il n'y aura pas méprise ; tout le monde doit percevoir que le mot « fortune » est employé par dérision.


En optant pour la solution intermédiaire, nous obtenons en définitive ce

RÉSULTAT :

« Décidément de très bonne humeur, il alla jusqu'à investir une partie de leur maigre fortune dans un petit déjeuner : du pain tout chaud et un cruchon de lait frais juste sorti du cellier. »


Peut-on encore l'améliorer ?

De mon côté, j'aurais encore opéré quelques autres retouches :

« Décidément ragaillardi, il investit une partie de leur maigre fortune dans le petit déjeuner : du pain tout chaud et un cruchon de lait juste sorti du cellier. »

1) Pourquoi « ragaillardi » ?

Parce que les héros sont poursuivis par d'abominables tueurs, alors mieux vaut décrire un réconfort passager qu'une « bonne humeur » hors de propos.

2) Pourquoi « il investit » ?

Parce que c'est plus léger, plus euphonique que « il alla jusqu'à investir ».

Parce que le fait qu'il est question d'un geste audacieux, inspiré par l'humeur du moment, est suffisamment indiqué par le début de la phrase. Inutile d'en faire trop : en écriture, le mieux est souvent l'ennemi du bien.

3) Pourquoi « le » plutôt que « un » petit déjeuner ?

Parce que la scène se passant au lever, le petit déjeuner va de soi ; « un » est donc moins approprié.
(À l'inverse, il serait indiqué s'il s'agissait d'acheter « un coutelas » ou « un manteau bien épais ».)

4) Pourquoi supprimer « frais » ?

Parce que cela économise un mot, non indispensable puisque « juste sorti du cellier » exprime déjà qu'il s'agit de lait frais, au moins par sa température. :-)

… Et aussi, parce qu'il est maladroit d'ajouter « frais » à la suite de « chaud », uniquement pour insister sur la qualité de ce petit déjeuner.

Il était aussi possible d'écrire « du pain croustillant et un cruchon de lait frais sorti du cellier. »
Toutefois, le « lait frais sorti » peut revêtir 2 significations : soit il s'agit de lait frais en provenance du cellier ; soit il s'agit de lait « frais sorti » (= juste sorti, comme dans l'expression « frais lavé » ou « frais tiré »). 
Cela peut gêner, notamment parce que selon le cas, la phrase s'articule de façon différente : « du lait frais // sorti du cellier » ou « du lait // frais sorti du cellier ». En tant que lectrice, de telles ambiguïtés me dérangent.


Résumons-nous : chaque détail compte, ou risque de compter… Sachant cela, il appartient à l'auteur de tourner sa phrase de la façon qui transcrit le plus justement sa pensée, tout en lui paraissant convenir le mieux à ses lecteurs. Ce n'est pas un travail anodin, mais le jeu en vaut la chandelle.


Voilà pour cette fois, mes ami(e)s. Nous nous retrouverons la semaine prochaine autour d'un autre extrait à disséquer et remodeler.

Excellente écriture à toutes et à tous !