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On m'a demandé ce que veut exprimer l'image ci-dessus. Réponse : le désir ardent – qui fonde l'art d'écrire – de rendre ses textes plus affûtés, plus rayonnants ;

l'amour de la littérature, le goût de l'atypisme, l'exigence vis-à-vis de soi-même… Mais par-dessus tout, je voudrais simplement être un peintre de la vie.


samedi 31 mars 2018

Gloire aux émancipateurs !



Hier, à la faveur d'un passionnant débat dans le respect unilatéral, la Révélation m'est venue : j'ai pris mes fautes en pleine poire. Convaincue par une effusion salutaire de puissantes maximes telles que « Nous avons besoin de légèreté et non de textes soporifiques qui nous demandent de réfléchir », je me suis enfin rendu compte de mes erreurs.


Ô vous, auteurs autopubliés délicieusement opportunistes qui avez le courage de proclamer, à la face de quelques conservateurs confits dans un esthétisme décadent, que la libre expression prime sur la valeur littéraire ; 
que celle-ci est subjective et ne se décrète pas, même à propos d'ouvrages jusqu'ici consensuels, adoubés par des générations de fins lettrés ; 
que le grand public est roi et que seuls les chiffres de vente sont habilités à sanctifier le talent,

vous les Purs, libérés de tout esprit culturisant à visée réactionnaire, qui revendiquez sainement le droit inaliénable de faire du fric en vendant des livres écrits avec les pieds (je vous cite avec révérence),


vous, jeunes et moins jeunes hoplites de l'indésphère, qui, portés par une irrésistible ferveur, amalgamez avec audace, à la pointe de vos lances, libre expression et valeur intrinsèque,

Hosannah ! Je vois bien que vous avez raison, que vous êtes nos Grands Éclaireurs. Très humblement, je baise vos pieds créateurs de bestsellers, en vous remerciant de m'avoir délivrée de mon hérésie.


Oui, j'avais cent fois tort. Le bonheur de l'humanité ne passe pas par la culture, non plus que par la conscience ; bien au contraire, un cerveau cultivé est une boîte de Pandore : tous les maux de la Terre risquent d'en surgir et de compromettre l'Art de Vivre Nouveau, seule voie vers la béatitude.

Comment cette noble Vérité a-t-elle pu m'échapper pendant une vie entière ?

… Pourtant, ceux qui nous dirigent et nous aiment la pensent assez fort pour qu'on les reçoive cinq sur cinq !

… Pourtant, elle rejoint l'intérêt suprême de la croissance économique, laquelle, comme on le sait, bénéficie à tous les citoyens, jusqu'au fond des plus modestes HLM – pourvu que ces hauts lieux d'émancipation aient la fibre, afin que leurs occupants, assemblés autour de l'écran plat, puisse regarder dévotement « La villa des cœurs brisés » et, ainsi, communier dans une néoculture enfin légitime !…


Par chance, je n'étais pas irrécupérable ; au fond, je n'aspirais qu'à comprendre, comme les bienheureux invités de tous les camps de rééducation de l'Histoire.

J'ai pris conscience – aah, qu'ai-je dit là ! ce mot pue l'odieuse résistance à Notre-Sauveuse la dictature médiocratique, bénie soit-Elle –, j'ai « réalisé », plutôt, ce qui aurait déjà dû crever mes yeux aveugles : la littérature blanche et ses mariages impurs avec la littérature de genre (célébrés par les prêtres déviants d'un immonde culte satanique) sont, honte sur eux, les bombes sales d'une résistance d'arrière-garde à la juste Révolution des Liseurs sans Estomac ; et, au-delà, à la sainte émergence d'un monde enfin égalitaire, fondu dans un amour sans barrières de la Nullité qui tient chaud.


Telle une grotesque chèvre de Monsieur Seguin, j'avais eu l'intolérance d'argumenter vingt-quatre heures durant, ayant décelé quelque culture et de la curiosité, oserai-je le mot, intellectuelle chez l'une de mes quatre contradictrices. Laquelle, malgré ces dispositions diaboliques, sera bien vite reformatée par le troupeau pour le salut de son âme.

Je péchais par ignorance. Non, plus grave : par connaissance, odieux privilège d'une bourgeoisie culturelle vouée à la disparition, Musso soit loué ainsi que toute son Olympe ! Inspirée par Belzébuth, j'avais de malveillants scrupules à abandonner cette charmante jeune femme à la tutelle du trio moralisateur.

C'est moi qui étais dans l'erreur, coupable d'incompréhension envers la Masse assoiffée de Modernité. Je la voyais en victime gavée malgré elle des lectures ineptes par des sorciers réducteurs de têtes. Ou en dupe croyant enfourcher l'express de minuit, quand elle ne faisait que chevaucher le vide. 

Blasphèmes ! J'oubliais que le jugement suprême, c'est celui des lecteurs de Base (un terme si beau, qui fleure si bon l'endoctrinement rédempteur !) ; que ce diktat est l'incarnation Toute-Puissante du Juste et du Bien. J'oubliais aussi qu'il est dûment sanctifié par le Fric, qui, comme Zeus, a toujours le dernier mot.


Mais, un doute affreux me saisit. Suis-je vraiment guérie de mes péchés ? N'était-ce pas une illusion, née de la fièvre qui vient de me faire délirer ? Soudain, quelque chose en moi se rebelle.

Tel un loup-garou dans l'œuvre immortelle de Stephenie Meyer, je ressens l'irrésitible appel de ma nature contre-révolutionnaire.

Je frémis de volupté en effleurant, de mes neurones pervers, ces concepts putréfiés : le goût, l'esprit, et leur propagation en tant que chaîne vertueuse – alors que seules sont justifiables, parce que « populaires », les chaînes addictives de la consommation.

J'invoque toujours des lectures subtiles, profondes, virtuoses, grouillant des génies malfaisants de la grâce et du sens…

Plus criminel que tout le reste : comme mes frères et sœurs auteurs voués à la malédiction, je prends encore pour exemple ces textes moisis. Je rêve de jouer dans la cour des « écrivains morts », comme les qualifiait avec commisération l'une de mes contradictrices, plutôt que de me fondre avec sagesse et recueillement dans le Grand Tout du N'importe Quoi.


D'ici quelques décennies, les survivants d'entre nous et leur descendance reliront peut-être à la sauvette les blogs des tarés de mon espèce, entassés dans une cave pour y perpétuer des rites défendus. Ils jureront sur L'Écume des Jours, La Peste et toutes leurs idoles personnelles, de ne jamais se trahir. Ils scanderont les noms des grands écrivains rayés de la mémoire collective. Après quoi ils pleureront en chœur sur le temps où, pour détenir le droit de vote, il n'était pas obligatoire d'avoir autopublié une daube, participé à un bidule de téléréalité et craché trois fois sur un livre bien écrit devant un tribunal d'incultes, pardon, d'affranchis brandissant leur oriflamme fièrement brodée de la devise « Tout se vaut ».

Pendant ce temps, dans les amphithéâtres, de glorieux libérateurs expliqueront à leurs étudiants, gai troupeau purgé de toute pulsion esthétique ou intellectuelle, en quoi Voltaire incarnait l'engeance pensante, tandis que d'autres inviteront leurs disciples à pratiquer l'exégèse de Engrossée par les tentacules en tant qu'ode à l'émancipation des Indés. Ou à adapter Bel Ami sous forme de manga hentai réintitulé Bel Amant. Ou encore à rédiger en trente minutes une fanfiction du chef-d'œuvre d'E. L. James (si elle n'est pas déjà radiée de la Liste Autorisée, en tant qu'écrivain classique à la prose un peu trop propre).

Ainsi soit-il. Je laisse nos pourfendeurs d'élitisme à leurs pressants travaux d'édification populaire ; je retourne au fond de ma grotte dialoguer avec mon corps, frire dans le douloureux huis-clos où, tout en luttant pour survivre, il m'exprime sans ménagements qu'il aimerait en rester là. Pour, enfin, cesser d'en baver presque autant que le résidu de ma boîte à réfléchir. Car c'est sans doute elle qui souffre le plus, blessée à mort. À cause des lumineuses et chimériques certitudes que m'avaient inculquées, pour mon malheur, des parents sans nul doute infâmes : à la fois intelligents, cultivés et idéalistes, rêvant avec amour de l'avenir d'une humanité qui s'élèverait par la lecture.

Voilà pourquoi je n'ai pas peur de calancher : le jour où cela viendra, j'en aurai fini d'endurer un monde dont j'aime passionnément la modernité, mais pas quand elle prend pour bannières des torchons qui puent les pieds.


mercredi 28 mars 2018

Autoédition : le style, c'est quoi ?



Une conversation avec Philippe Saimbert m'incite à passer à la rédaction de ce billet que je méditais depuis quelque temps.

Philippe, que j'apprécie beaucoup, y commente « Je suis également adepte d'une littérature populaire. Et j'en suis fier. L'histoire doit primer sur tout le reste. On peut exprimer de très belles choses avec des mots très simples. Il arrive souvent qu'un certain "élitisme" littéraire ne serve qu'à cacher le vide de l'histoire. »

Pile dans le sujet que je voulais traiter ! Car lorsque je m'époumone pour rappeler qu'il coexiste plusieurs types d'auteurs, parmi lesquels les auteurs de romans « populaires » et les auteurs de « littérature à style ou à contenu », je me rends bien compte que ces notions sont un peu floues et peuvent prêter à confusion.


D'abord, c'est quoi, à mon sens, la littérature « populaire » ? Rien que de très respectable. Ce sont les romans écrits avec des mots simples pour raconter une histoire qui parlera à tout le monde. Cela peut être très bien écrit, soulever des émotions, faire réfléchir, tout ce que vous voulez. La différence stratégique avec l'autre catégorie, c'est que personne ne pourra dire « je ne comprends pas ce mot », « c'est trop compliqué », « c'est trop difficile à lire ».

Le style, c'est ce qui se détourne de la facilité, rejette les clichés, les lieux-communs, les platitudes, pour chercher à dire les choses autrement, à tracer sa propre voie avec ce que l'auteur porte en lui de meilleur. Quitte à risquer de moins se faire entendre.

Le style peut être très simple ou très fleuri : ce qui le définit, c'est la grâce.

Le style, cela peut être une manière très épurée de faire passer des idées fortes. Ou au contraire, une musique très poétique, des mots qui dansent. L'un ou l'autre. Tout, sauf ce que l'on pourrait lire le matin dans son journal à propos de la grève à la SNCF. On entend parfois dire que le style journalistique a tué la littérature. Peut-être bien. 

Aujourd'hui, nécessité de rentabilité oblige, le summum de la qualité aux yeux d'un éditeur (enfin, de la plupart), c'est presque exclusivement cet aspect-là : pouvoir plaire à tout le monde. Cela permet de vendre en masse, tout est dit !

Et même si je n'ai rien contre ce genre de littérature, loin de là, je constate que cela entraîne peu à peu la disparition de la littérature à style et à contenu, qui m'est chère parce que j'aime aussi la virtuosité, l'esthétique, la profondeur.

Resteront, pour incarner ce genre de littérature, les élucubrations de quelques pédants du microcosme germanopratin, comme Sollers que j'ai cité dans ce billet. Et ces gens-là font grand tort à la noble cause du style, parce qu'effectivement, ils pondent des divagations creuses et absconses qui font fuir à toutes jambes les amateurs de bons livres.


Alors, le style, qu'est-ce c'est ?

Eh bien, c'est le fait de transcrire les choses, les interpréter au lieu de simplement les décrire. 

C'est les dépeindre sous une forme que les uns aimeront, que d'autres détesteront, mais qui a le mérite de n'être pas commune, de découler du regard singulier qu'un artiste porte sur le monde, de sa façon bien à lui d'utiliser la matière – les mots – pour produire une impression, susciter des émotions sans se contenter de dire tout bonnement. 

C'est une manière de raconter qui n'est pas reproductible en usine, mais propre à chacun, et nécessite autre chose que du savoir-faire.

Je vais vous donner quelques exemples pour essayer de mieux me faire comprendre. Faute de temps à y consacrer, ce ne sera qu'une esquisse, et cela ne contiendra pas les mieux choisis, mais cela devrait suffire à vous donner une idée de ce que j'ai voulu exprimer.

Précisons que tous les livres que je vais citer en tant qu'exemples positifs ont été, en des temps plus glorieux pour l'édition, de grands succès de librairie.
Tous ceux que je vais citer en tant qu'exemples négatifs sont de grands succès de librairie conformes aux critères actuels. 
Pas de doute, le monde a bien changé. 😢


Le style, c'est parler de l'amour comme ceci :

« — Les autres mettent des semaines ou des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu, et il leur faut des entretiens et des goûts communs et des cristallisations. Moi, ce fut le temps d'un battement de paupières. Dites-moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né. »

(Albert Cohen, Belle du Seigneur)


Ou comme ceci, un petit passage poétique où tout est dit sans l'être :

« Dans le petit matin le cavalier, immobile, la capote assortie aux chênes de l'airial : vert gorgé de noir. Il monte Querelle, ma jument bai qui encense, un doux mouvement de la tête, non pas tic, mais signe d'impatience. De l'endroit où je me tiens, dissimulée par la grange, je devine les nuages qui passent dans son oeil créole, j'imagine les frissons qui courent sur son flanc. Elle n'en peut plus, Querelle, anglo-arabe de six ans que l'aube enivre. »

(Christine de Rivoyre, Le petit matin)


Ou comme ceci, où le langage familier sert un discours subtil :

« La route est pure et âpre comme un désert ; plus tard peut être, calmement, nous aborderons les sentiments magiques... Il y a d'ici là beaucoup de douleurs encore, beaucoup de gens et de choses à pulvériser : fibre à fibre, je détisse, je sabote ; je me déteste de faire à Julien « un travail », mais je sens autour de lui trop d'attaches fausses et gluantes, je voudrais scier au moins celles-là.
Moi aussi jadis, j'ai été cajolée, ménagée, léchée : j'étais intact et mordante, mon placard étaient bien repli et mes mains ingénieuses. »

(Albertine Sarrazin, L'astragale)


Ou ceci, un raccourci d'images comme une gerbe de tulipes :

« C'est cela, Thomas, tu as été mon premier homme. Les autres, ceux que je voyais d'habitude à Paris, c'étaient des garçons. Après toi, ils m'ont semblé très verts, sans panache et sans mœurs, inaptes à commander un liquide blanc dans un bar, ne sachant que faire de leurs abattis quand ils dansaient. »

(Flora Groult, Le passé infini)


Ou comme ceci, si moderne pour son temps que cela n'a pas pris une ride :

« C’est lourd, les corps, et la vérité danse, la vérité ne se pose jamais que sur un pied. A moins qu’il n’y ait pas eu d’autre réponse. A moins qu’il n’y ait même pas eu vraiment une question. Pas exclu. Qu’il n’y ait que ces deux corps affamés. Qu’il n’y ait eu que ce fla-fla dont nous entourons, dont nous enrubannons le désir, quand, projetés à la cime de nous-mêmes, il nous est si aisé, il nous est si naturel de parler de la vie, de la mort, de toujours, de jamais, pour nous retrouver ensuite étonnés d’avoir parlé, étonnés d’avoir dit ces choses, et déjà retombés dans nos ornières. »

(Félicien Marceau, Creezy)


Ou encore ceci, par un auteur de SF/fantastique :

« L'horizon voûté attirait petit à petit le soleil qui dérivait lentement dans le ciel et aspirait l'astre goulûment. Ran se tenait sur un monticule et, les narines palpitantes, respirait de tout son saoul. Il emplissait ses poumons de l'air vif du soir. L'air embaumait d'un parfum nouveau, comme si les nuances du coucher se fondaient réellement aux effluves de l'atmosphère. Il fit saillir les muscles de ses cuisses et contempla ses poings doux au toucher, mais solides. Il étendit les bras bien au-dessus de sa tête et s'étira, poussant un cri tellement puissant que le soleil se cacha à l'horizon. Ran le regarda disparaître. Il se sentait désormais merveilleux et fort, il savait à présent le sens des mots désirer et appartenir. Alors il s'étendit sur la terre et pleura ».

(Theodore Sturgeon, Les mains de Bianca, traduit par Eric Piir)


Ou encore, comme ceci, par un duo d'auteurs de polars :

« Les cheveux craquaient autour du peigne et de riches lueurs glissaient autour de leur nappe épandue. Ils étaient tièdes sur les mains de Flavières, ils sentaient le regain, la prairie brûlée, et leurs émanations moites montaient en griserie légère, comme les effluves d'un vin nouveau. Flavières retenait sa respiration. »

(Boileau-Narcejac, Sueurs froides)


Ou comme ceci, par un autre auteur de polars :

« J'ai allumé l'intérieur de la voiture pour voir son visage. Elle a eu un recul, parce qu'elle ne s'y attendait pas. C'était un visage défait mais merveilleux, un visage d'après pluie. Le rimmel, le rouge à lèvres, tout était parti. Il ne restait que la douceur, et un peu de chagrin ou de crainte ou de Dieu sait quoi au bord des lèvres, mais la douceur était terrible, elle était comme un entêtement de gosse au fond du regard. »

(Sébastien Japrisot, L'été meurtrier)

Les trois exemples précédents prouvent que l'on peut écrire de la littérature de genre avec du style ! Avis aux amateurs…


Ou, pour finir, comme ceci – simplissime et tellement bien senti –, écrit par un « nègre littéraire » pour un auteur de bestsellers :


« Non qu'il manque d'enthousiasme s'agissant des câlins sous toute formes, Dieu merci sur ce plan-là les choses vont à merveille, cette grande crapule blonde est toujours partante, dans un léger frémisssement de sa moustache qu'elle [Hannah] seule, c'est sûr, a remarqué. »

(Lou Durand pour P-L Sulitzer, L'impératrice)


Plutôt que comme cela, qui ne nous fait pas vibrer, ne nous donne aucun battement de cœur :

« J'essaie d'écrire ce que je souhaite être, une vraie phrase d'amour qu'un homme peut dire à une femme, une femme à un homme.
— Je t'aime pour ce que tu es. Parce que tu es. 
J'insiste et j'écris encore :
— Tu m'es nécessaire. »

(Philippe Labro, La traversée)

[« Je t'aime parce que tu es »« Tu m'es nécessaire » : des millions de personnes ont exprimé leurs sentiments avec ces mots, une formulation valide dans la vie de tous les jours, mais, s'agissant d'un écrivain, banale et dénuée de grâce. Je n'achète pas un livre pour être bombardée de clichés, pour voir l'auteur parler d'amour comme mon voisin de palier, mais pour qu'en plus de l'intérêt de l'histoire, l'agencement des mots me procure une émotion supplémentaire.]



Ou comme cela, sur l'insoutenable poésie d'un baiser à une femme en pleine crise de flatulences :

« Il se gara devant chez elle et coupa le contact. Ils sortirent de la voiture. S'il l'embrassait maintenant, le grondement du ventre d'Hélène résonnerait jusque dans sa bouche à lui, et leurs corps vibreraient ensemble. Il s'approcha d'elle. »

(Emmanuelle Berheim, Sa femme)


Ou cela, gnangnan et « bateau » au possible :


« Je sais désormais que les rêves les plus fous s'écrivent à l'encre du coeur. J'ai vécu là où les souvenirs se forment à deux, à l'abri des regards, dans le secret d'une seule confidence où tu règnes encore... Même sans toi, je ne serai plus jamais seul, puisque tu existes quelque part. »

(Marc Lévy, Vous revoir)


Ou comme ce petit bijou de philosophie amoureuse :

« Et dans un dernier souffle, je comprends tout : que le temps n'existe pas, que la vie est notre seul bien, qu'il ne faut pas la mépriser, que nous sommes tous liés, et que l'essentiel nous échappera toujours. »

(Guillaume Musso, Eternidad)

Puissant, non ? 😝


Ou comme cela :

« Avant de nous coucher, Laure urina bruyamment dans les chiottes qui jouxtaient notre chambre, en laissant la porte ouverte ; puis elle péta sans vergogne. Depuis que nous avions arrêté la date de nos noces, elle se surveillait moins. »

Oui, je sais, je suis vache. Alors ceci, plus romantique mais tout aussi raplapla (toujours d'Alexandre Jardin dans Fanfan) :

« Malgré moi, je me délectais de son image en l'examinant discrètement. Elle dégagea sa chevelure, l'ébouriffa et, dans ce geste, les manches de son chemisier glissèrent sur ses bras, dévoilant sa chair dorée qui irradiait un trop-plein de soleil. »

On entend d'ici les fans de Jardin soupirer « Oh, c'est beau… » Commentaire ironique d'un grand critique littéraire : « C'est d'une intensité à la limite du supportable. »


Ou encore, comme cela :

« Devant ce chagrin d’amour gigantesque, qui s’est abattu sur moi d’une minute à l’autre sans que rien, dans le comportement de mon amant, ni dans mon observation consciente, m’ait avertie que la trahison était en marche, j’ai tout de suite songé au tombeau. Sans doute pour rejoindre mon bonheur d’amoureuse… Ne meurt pas qui veut. Tous mes comprimés avalés, je me suis retrouvée « sauvée », c’est-à-dire plongée dans le gouffre amer du plus violent chagrin d’amour de ma vie. »

(Madeleine Chapsal, La maison de jade)

Bon, c'est ordinaire mais pas stupide, me direz-vous. Je cite cet extrait parce que Chapsal est la romancière à succès qui, dans La femme en moi, a écrit en toute modestie :

« Écrire est bien un art, ce que la plupart des gens oublient. Pour faire un livre, il ne suffit pas d'utiliser correctement le français, ni d'avoir une « bonne » histoire à coucher sur le papier ; il faut le sens de l'art, c'est-à-dire, vous avez mis le doigt dessus, de la construction. (…) D'où vient ce sens de la construction ? C'est comme la grâce dans la démarche, on ne sait pas trop, on a le sentiment d'un "donné". (Je dis souvent que je ressens mes livres comme un cadeau.) »

Peut-être pas un cadeau pour le lecteur, mais on ne peut pas tout avoir.


Et enfin, le bouquet final, cette merveille de concision :

« Mon sang s'est figé dans mes veines, j'étais incapable de bouger. (…) Je suis tombée raide dingue amoureuse d'Yvan. »

(Marie Darrieussecq, Truismes)

Ça, c'est du coup de foudre. 😆


Le style, c'est aussi décrire un décor avec une simplicité évocatrice, comme ceci :

« Regardez, la neige tombe ! Oh, il faut que je sorte ! Amsterdam endormie dans la nuit blanche, les canaux de jade sombre sous les ponts neigeux, les rues désertes, mes pas étouffés, ce sera la pureté, fugitive, avant la boue de demain. Voyez les énormes flocons qui s'ébouriffent contre les vitres. Ce sont les colombes, sûrement. »

(Albert Camus, La Chute)

Ou comme ceci :

« D'abord s'imposèrent les pentes d'aiguilles sèches, le crépitement des cigales dans les olivettes, la torsion des chemins roses qui assaillaient des mamelons vêtus de chêne-liège. »

(Jacques Laurent, Le Dormeur debout)


Ou comme ceci :

« En dessous, la petite plage blonde en forme de bras en rond avait l'air d'avoir été inventée par Boudin, avec ses parasols rayés qui claquaient dans le vent à la tombée du jour. »

(Flora Groult, Le passé infini)


Ou encore, comme ceci :

« Nous allâmes ensuite dîner chez Scott (…) dans un cadre de cuir et d'acajou où les globes lumineux au bout de leurs branches de cuivre étaient des boules de gui. »

(Antoine Blondin, Monsieur Jadis)



Le style, enfin, c'est évoquer les petites et grandes choses de la vie comme ceci :

« Je pense que pour mourir, il faut s'y prendre très jeune, parce qu'après la vie perd toute sa valeur et personne ne vous fera de cadeaux. »

(Émile Ajar, La vie devant soi)

Ou comme ceci :

« — Je ne connais rien de plus gai qu'un curé qui mange, dit Caroline en désignant un ecclésiastique aux bajoues entravées par le mince col presbytérien. »

(Antoine Blondin, Monsieur Jadis)

Ou comme ceci, pourtant écrit par un reporter de guerre qui n'avait aucune prétention au style :

« Par la fenêtre ouverte sur la nuit, ils entendirent les trois notes du crapaud.
Irène et Philippe ne comprirent pas que, pour le vieil homme, ce chant flûté, limité à trois notes, signifiait que toute action, même si elle prolongeait un grand rêve, se limitait à la durée de la vie de celui qui l'accomplissait, que l'histoire, comme le sable, avait bu les rêves et le sang de millions d'hommes sans en être fécondée, et qu'en fin de compte ce petit cri harmonieux avait autant d'importance que les convulsions des peuples, l'écroulement des empires et la fin des civilisations.
Mais ce sont là des réflexions qui ne viennent qu'avec le raidissement des muscles, l'épaississement du sang et la fin des désirs, quand l'homme, se préparant inconsciemment à la mort, s'efforce d'enlever à cette disparition toute son horreur tragique. »

(Jean Lartéguy, Les Prétoriens)

Ou même ceci, tout simple :

« C'est l'étranglement de l'esprit, le mollissement du muscle, le gargouillis de la voix qui se cherche au fond d'un puits. »

(Je ne citerai pas nommément l'auteur, il s'agit de mon père)


plutôt que de grands envols d'oiseaux sans ailes, comme cela :

« Dieu n'est peut-être qu'un concept, pour définir l'énergie de la vie. Et si Dieu n'était qu'une étincelle, celle qui est au cœur de la vie, si Dieu était à l'image de la Terre : un être sans conscience réflexive, juste une énergie : cette électricité vitale à l'existence, le principe même de la vie ? »

(Maxime Chattam, Autre-Monde)


Ou comme cela :

« Lorsqu’on voit toujours les mêmes personnes, comme c’était le cas au séminaire, on en vient à considérer qu’elles font partie de notre vie Et alors, puisqu’elles font partie de notre vie, elles finissent par vouloir transformer notre vie. Et si nous ne sommes pas tels qu’elles souhaiteraient nous voir, les voilà mécontentes. Car tout le monde croit savoir exactement comment nous devrions vivre. »

(Paulo Coelho, L'Alchimiste)

Ben mince alors, j'y aurais jamais songé. Ouah, qu'est-ce qu'il cause bien, ce Coelho ! Un grand penseur…


Ou encore cela, qui a le mérite de marier en deux phrases (c'est ça, le génie) une pensée d'une vertigineuse profondeur à l'effronterie de l'humour potache :

« Je considérais qu'il y avait une certaine beauté à mourir avant d'avoir trop aimé la vie. À titre de comparaison, mon grand-père était mort en allant pisser. »

Florian Zeller, Neiges artificielles)

[À propos des trois précédents : je n'ai rien contre la philo à deux balles, ni contre une poésie genre biscuits de la chance, cela peut détendre, pourquoi pas ? Mais quand l'auteur se prend au sérieux ou se fait prendre au sérieux avec la complicité du système qui y trouve son compte, et que des millions de lecteurs croient savourer le fin du fin de la littérature française, alors là, je crie au scandale, parce que l'esprit critique de leurs victimes s'en trouve faussé. La preuve : on voit des étudiantes défendre ce galimatias, inconscientes du fait que leurs écrivains préférés fourguent joyeusement à leurs fans de la bouillie pour les chats.] 


Tiens, excellent exemple, ce vade-mecum de haute philosophie vendu à plus d'un million et demi d'exemplaires :

« Je vais à la fac, je reviens de la fac, je mange, je vais à la fac, je reviens de la fac.
Moi à la fin de la journée, je suis crevée.
Evidemment ça n'a pas l'air mais il faut se rendre compte par soi-même. Prendre la rue Eugène-Gonon de Melun quatre fois par jour pour aller à la fac de droit pour passer des examens pendant dix ans pour faire un métier dont on n'a pas envie... Des années et des années de Code civil, de droit pénal, de polycopiés, d'articles, d'alinéas, et de Dalloz en veux-tu en voilà. Et tout ça, tenez-vous bien, pour un métier qui m'ennuie déjà.
Soyez honnêtes. Reconnaissez que y a de quoi être crevée à la fin de la journée. »

(Anna Gavalda, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part)

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, un tel tirage à la ligne, j'appelle ça se foutre du monde.


Bon, tout est dit. Si vous voulez être lu aujourd'hui par autant de lecteurs que les marioles susnommés, écrivez comme ils écriraient, eux. Pas les marioles, mais vos futurs lecteurs lambda – qui, d'ailleurs, auraient bien le droit de devenir écrivains si ça leur chante. Surtout, ne leur montrez jamais que vous pourriez vous exprimer mieux qu'eux. Ce serait trop moche de leur donner des complexes !

Le but n'est plus d'ouvrir des portes vers l'inconnu, de permettre aux gens de se promener dans des jardins étrangers à leur décor quotidien. Il faut au contraire s'exprimer comme le font leur belle-mère et leur facteur, afin qu'ils puissent « s'identifier » à vos personnages.

Bien sûr, on peut écrire d'excellentes histoires, fines, émouvantes, bien conduites, avec des personnages attachants et une intrigue captivante, sans se préoccuper de style. Aujourd'hui, les éditeurs vous le recommandent. Pire : vous l'imposent ; j'en ai fait l'expérience.

Mais moi qui ai été élevée par un couple de passionnés, libraires et critiques littéraires (et auteur en prime, pour mon père), je ne peux m'empêcher d'espérer dans mes lectures ce je ne sais quoi d'atypique, ces raccourcis percutants ou spirituels que ma mère appelait « des fulgurances », ces phrases élégantes, ciselées, qui chantent à nos oreilles, ce regard différent et affûté sur le monde ; bref, tout ce qui donne à un texte, en plus de ses autres qualités, une saveur sans égale.

J'ignore si cette écriture-là était le fruit d'un travail acharné chez les écrivains de talent que j'ai cités en exemple (ou chez n'importe quel autre auteur « à style »). Je pense que c'est plutôt le résultat d'une fusion particulière avec l'existence : un regard, une oreille différents, et la capacité d'en traduire les perceptions sous une forme originale.

En tout cas, ce qui est certain, c'est que ces écrits-là relèvent d'un monde à part, peut-être un monde en voie de disparition – en France, en tout cas. Je trouve cela bien dommage.


Voilà, mes amis. Quoi que vous pensiez de la question du style, excellent travail à toutes et à tous !

mardi 27 mars 2018

SORTIR DU CONSENSUS MOU – Troisième partie : L'indésphère face à son destin





Dans la première partie de cette longue réflexion, L'autoédition, une communauté en milieu hostile, ainsi que dans la deuxième partie, 1 communauté, 3 sortes d'auteurs, j'ai esquissé les problèmes qui se posent à nous et proposé un nouveau mode de différenciation des auteurs.

Nous entrons maintenant dans la partie la plus stratégique de notre problème.


L'autoédition a suscité l'émergence d'une communauté inédite (c'est le cas de le dire) qui se déploie dans un milieu du livre passablement hostile.

Cette communauté est très loin d'attirer assez de lecteurs pour tous ses auteurs, d'autant plus que la disparité qualitative est immense et qu'il est impossible d'accéder directement à telle ou telle catégorie d'ouvrage selon la distinction établie précédemment.

Elle fonctionne surtout en circuit fermé et en partenariat avec une partie de la blogosphère littéraire, autre biotope plus clos qu'on ne le croit, car il ne touche guère les lecteurs traditionnels de l'édition (je parle bien là de cette fraction de blogueurs qui chroniquent des indés ; pas de ceux qui chroniquent la littérature jeunesse éditée, par exemple : ceux-là, en particulier, ont le vent en poupe).

Résultat, seule une poignée d'auteurs accède à un vaste lectorat : par la grâce des algorithmes et de leur mode de sélection, ceux qui y parviennent sont les plus anciennement installés, les plus débrouillards et/ou ceux qui écrivent dans les genres les plus populaires – indépendamment du facteur qualité, qui peut être présent, ou non, chez les gagnants de cette loterie.

La majorité des auteurs qui produisent de bons ouvrages agréables à lire, rédigés et présentés avec soin, reste malheureusement dans l'ombre.

Parmi eux, ceux qui ont un talent « littéraire » au sens convenu du terme (catégorie 1) n'ont presque aucune chance d'atteindre leur lectorat spécifique.

Une immense nappe d'ouvrages plus ou moins illisibles ou bâclés flotte à la surface de cet océan, décourageant les pêcheurs de perles et accréditant les calomnies sur l'indésphère.

Tout cela arrange bien les requins de toutes tailles qui évoluent autour de notre grand banc de poissons en tous genres.


Je vous ai parlé hier du positionnement des plateformes de publication. Je ne les critique pas, elles ont leurs objectifs, tout à fait compréhensibles : s'autofinancer, pour certaines, qui affichent l'ambition probablement sincère de rendre service aux auteurs ; prospérer au maximum, pour d'autres, et je ne saurais le leur reprocher puisque c'est leur rôle.


 Il est évident que celles qui vendent du service aux auteurs ont tout intérêt à ce que l'indésphère reste désorganisée, avec des indés désemparés qui seront disposés à payer pour améliorer leur écriture et/ou pour devenir visibles.

Dans leur immense solitude et leur soif de reconnaissance, la plupart d'entre nous sont prêts à tout. Cela se sait, et cela attire non seulement des sites honorables qui font de leur mieux pour nous aider, mais aussi une masse de petits prédateurs sans scrupules, dignes successeurs de l'édition à compte d'auteur.


 Il y a aussi les sociétés qui tirent le plus gros (sinon le plus clair 😉) de leurs ressources de la revente de données informatiques, activité que pratiquent beaucoup d'entreprises commerciales. Vous en connaissez au moins trois gigantesques, dont l'une nous intéresse au premier chef.

Ce n'est pas pour rien que notre géant bien ou mal-aimé peut se permettre de casser les prix, voire de fonctionner à perte dans certains domaines – comme la librairie en ligne, précisément. Le système A est une colossale pompe à données, d'où un business non moins colossal, qui justifie à lui seul tout le reste de la boutique (laquelle sert, disons, de façade, de décor, d'appât, ou ce que vous voudrez).

Or, il se trouve que la loi en matière de données informatiques évolue, qu'elle devient plus protectrice pour les consommateurs. En Europe, la loi RGPD 2018 entrera bientôt en vigueur. La réglementation relative au transfert des données sera moins contraignante en contrepartie d'une obligation pour les sites : recueillir le consentement explicite de leurs clients et faciliter sa révocabilité à tout moment, ainsi que le respect du « droit à l'oubli » (effacement des données sur simple demande). Elle prévoit aussi, entre autres dispositions, une limitation du profilage des consommateurs.

Quel est, dans cette perspective, l'intérêt pour un site de rassembler une énorme quantité d'auteurs ? Eh bien, justement, ils ne sont pas des clients en quête de produits, mais des vendeurs qui offrent les leurs.
(Comme les autres vendeurs présents sur la méga boutique en ligne. Vous croyez que tant d'entreprises, y compris la Fnac et consorts, hébergent des milliers d'offres plus ou moins concurrentes pour le seul plaisir d'encaisser une petite commission et de proposer à leurs clients un choix pléthorique ? Eh bien non. Le vrai but, vous le connaissez désormais.)

Dans cette optique, les auteurs répugneront beaucoup moins qu'un client-acheteur, libre et souverain, à permettre que l'on dispose ad libitum de leurs données personnelles, lesquelles ont pour le site une valeur marchande. Le rapport de forces est très défavorable aux auteurs : la plupart seraient prêts à payer pour avoir une chance de « percer » ; en comparaison, laisser un site revendre leurs profils consommateur et leurs données personnelles est un maigre sacrifice.

Dès lors que les auteurs auront coché les cases autorisant le site à disposer de leurs données, on comprend bien que ce sera la porte ouverte à leur profilage complet – dans toutes leurs activités sur ce site marchand et pas seulement sur la librairie, puisque tout dépend d'un seul et même compte (je rappelle que les comptes multiples sont interdits : vous ne pouvez pas publier avec un compte et faire votre shopping avec un autre).

Je vous laisse imaginer à quel point c'est intéressant aux yeux des dirigeants d'un site qui tire ses bénéfices de la revente massive de données.

Voilà pour les enjeux sur ce sujet-là. Quand on les connaît, on comprend beaucoup de choses – dont le fait qu'il est vain d'espérer qu'un jour, le géant se préoccupera de mettre en avant la qualité, comme pourrait vouloir le faire une librairie classique.


Où est-ce que je veux en venir ?

Nous avons vu que promouvoir la qualité et l'originalité, parmi la production autoéditée, ne relève pas d'une lubie anecdotique mais d'un impératif d'intérêt général.

Nous savons à présent que nous évoluons dans un milieu ambiant qui n'a plus rien à voir avec l'image d'Épinal d'un monde du livre voué à la recherche et à la promotion de la bonne littérature : l'époque est dure et seul compte le profit ou, au minimum, la survie. Cela, aussi bien au niveau de l'édition tradi (il y a, bien sûr, des exceptions) qu'au niveau des plateformes de publication.

Même les libraires, qui sont nos frères et sœurs naturels de par leur passion des livres, se retrouvent soumis à l'impératif de dégager des bénéfices.
Les grandes surfaces de vente se multiplient, et même les petites librairies à taille humaine sont bien obligées de vendre en priorité ce qui part comme des petits pains.
Là aussi il y a des exceptions, des passionnés qui promeuvent ce qu'ils aiment, mais, hélas, ils tendent à devenir très minoritaires. Ce sont souvent ceux-là, d'ailleurs, que l'on voit avec chagrin mettre la clef sous la porte.

Quant à l'édition, son intérêt est de brider l'émancipation de l'indésphère (pardonnez-moi de tourner encore le couteau dans la plaie : pour l'heure, elle n'est pas émancipée, contrairement à l'illusion de beaucoup d'auteurs ; elle danse encore sur la musique des éditeurs et ne parvient pas à s'organiser pour attirer à elle leur lectorat).

Pourquoi est-ce son intérêt ? Parce que l'édition veut s'en servir comme d'une réserve de chasse où piocher à son gré des désespérés « bankable » (rentabilisables).

J'ai écrit à plusieurs reprises qu'étant donné leurs difficultés financières, dues à la hausse des coûts et à la restriction du marché, les éditeurs n'auraient finalement d'autre ressource que de se reconvertir en agents littéraires qui vendraient aux indés leurs savoir-faire et leurs atouts relationnels. C'est ce qui pourrait arriver de mieux aux auteurs indépendants, et à la littérature toute entière : les compétences de l'édition mises au service de la liberté de création.

Mais cela, c'était dans l'optique de notre essor en tant que planète Autoédition bien organisée, capable de promouvoir elle-même le meilleur de sa production et d'aider au renouvellement en soutenant les talents émergents.

Si, au contraire, les éditeurs parviennent à nous maintenir dans le grand désordre actuel, ils n'auront aucun besoin de se reconvertir : au contraire, nous les aiderons à faire perdurer un système qui a démontré sa faillite, en leur permettant de simplement récupérer les livres autoédités qui cartonnent déjà sur le Net, au lieu d'entretenir un coûteux service de réception et d'évaluation des manuscrits.

Nous les aurons aidés à tourner définitivement le dos à leur ancien rôle de découvreurs de talents et à devenir de simple revendeurs, qui se contenteront d'assurer une promotion en règle et empocheront la plus-value aux dépends des auteurs.


Vous voyez que nous avons vraiment beaucoup à perdre, et que, comme je vous le disais, le temps joue contre nous. Si vous voulons nous en sortir, cela ne pourra être qu'en comptant sur nous-mêmes.

Par conséquent, il nous faudra bien, tôt ou tard :


● Soit mettre en place une structure collégiale aux compétences indiscutables, aux goûts très diversifiés, qui se chargerait d'évaluer les ouvrages des auteurs volontaires et leur accorderait, ou non, une estampille « qualité littéraire » à définir.

Il est évident que cette solution soulève de nombreux problèmes : qui se dévouerait pour cette action, forcément bénévole ? (pas votre humble servante, soyons clairs : je ne suis pas en état de m'engager sur le long terme). Comment faire accepter les décisions sans discutailleries chronophages ou contestations publiques qui nuieraient à toute l'indésphère ? Etc.


● Soit, peut-être – ce n'est qu'une piste, à vous d'en proposer d'autres –, instaurer un consensus pour que tout auteur se réclamant de l'indésphère (libre aux autres autoédités de rester en marge) puisse apposer sur son ouvrage une marque très distincte, à une place définie une fois pour toutes, pour établir dans quelle catégorie il range son ouvrage.

Cette marque pourrait, par exemple, prendre la forme d'un carré ou d'un bandeau en 4e de couverture, avec un code couleur et la mention de la catégorie. Par exemple (ce ne sont que des suggestions pour mieux me faire comprendre) :

• « Libre expression » – carré ou bandeau vert.

• « Littérature grand public » – carré ou bandeau bleu.

• « Littérature sélective » – carré ou bandeau rouge.

Ainsi, les lecteurs qui piocheraient un ouvrage « libre expression » (étiquette ou bandeau vert en 4e de couv, par exemple) ne pourraient pas lui reprocher une forme imparfaite ; et ceux à la recherche de « littérature sélective » ou de « littérature grand public » sauraient d'un coup d'œil quels ouvrages pourraient leur convenir.

Il faudrait, bien entendu, que les plateformes de publication jouent le jeu en permettant un tri sur ce critère. Comme le mélange de tout et n'importe quoi nuit un peu à leur image, elles pourraient y trouver un intérêt, du moment qu'elles n'auraient pas à investir en fondant leur propre système de sélection, mais se contenteraient d'ajouter, par exemple, un code couleur dans les critères de choix.

Si les plateformes se voulaient pas coopérer, il appartiendrait à l'indésphère d'ouvrir par la suite son propre site, non pas de vente (ce serait trop lourd,  au moins dans un premier temps), mais de mise en avant de sa production, classée par ordre alphabétique dans chacune de ces différenciations.

Nul n'aurait besoin de statuer sur l'appartenance d'un ouvrage à telle ou telle catégorie : aux auteurs de décider, à leurs risques et périls, d'opter pour celle dont ils pensent relever.

Bien sûr, certains pourraient faire exprès de se classer dans une catégorie manifestement autre que la leur ; il faudrait donc que cela entraîne la perte du droit d'apposer le logo. Et, si certains l'apposaient sans en y être habilités, il serait opportun que l'ensemble de l'indésphère discrédite ouvertement les fautifs : cela rendrait la fraude beaucoup moins tentante.

Comment ! s'étranglent déjà certains de mes honorables visiteurs, il nous faudrait dénoncer les collègues ! Alors qu'il est si pratique et convivial, dans un environnement où les lecteurs sont trop rares, de les laisser acheter nos livres et déposer d'aimables commentaires dans l'espoir que nous leur rendrons la pareille… Nous ne sommes pas des flics, que diable !

Bonnes gens, il ne s'agit pas de fliquer, mais de faire respecter des règles de bonne conduite, dans l'intérêt des lecteurs et aussi dans celui des auteurs. Comme cela se fait dans tous les milieux, professionnels ou non. Partout, l'on met en place des classifications, des labels, des moyens d'identification et de reconnaissance ; partout, l'on réagit vigoureusement en cas de transgression, pour préserver l'image de la profession et le respect des consommateurs.

Bien sûr, l'on peut continuer à se rengorger parce que l'indésphère est un vaste espace de liberté où chacun fait ce qu'il lui plaît. C'est très bien, et je défends moi-même, ô combien, les libertés individuelles.

Mais si les auteurs volontaires pour changer l'image globale de leur communauté ne mettent pas un peu de lisibilité là-dedans (sans jeu de mots), ce vaste espace libertaire restera ce qu'il est actuellement : un méga foutoir.

Son volume et sa confusion ne feront même que s'aggraver avec le temps, puisque, d'après un sondage déjà ancien, un Français sur trois rêve d'écrire un livre. Imaginons une indésphère de quinze million d'auteurs… Il n'y a pas meilleur moyen de nous retrouver, définitivement, en circuit fermé avec une majorité d'amateurs au sens le moins noble du terme, qui sera très loin de ne compter que des lecteurs assidus. Finie, la belle époque où l'on s'entrelisait ! « Mais où sont les indés d'antan ? » vous lamenterez-vous, la larme à l'œil…

Et n'oublions pas que, de son côté, l'édition se met aussi au numérique et aux prix bas.
Pas la grande édition, pas encore, bien qu'elle soit en train de se convertir à l'économie de masse. Mais des petites maisons d'édition plus ou moins sérieuses, qui prospèreront sur la promesse, honnête ou purement opportuniste, de proposer des ouvrages sélectionnés.

L'organisation que notre immense banc de poissons, fort de sa taille et de sa diversité, aurait pu instaurer sur la base du respect et du volontariat, des tas de requins sauront s'en donner l'apparence dans un but purement lucratif, en nous décrédibilisant une fois pour toutes.

N'ayant plus besoin de venir sur l'indésphère pour trouver des lectures à prix doux, les lecteurs passionnés et les lecteurs exigeants se tourneront en exclusivité vers ces fournisseurs-là, bien plus sérieux  (ne serait-ce qu'en apparence) et pratiques.

Alors, je vous en conjure : mettez un peu d'ordre dans ce joyeux désordre. Organisez-vous…


Excellente fin de journée et bonne réflexion à toutes à tous !