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On m'a demandé ce que veut exprimer l'image ci-dessus. Réponse : le désir ardent – qui fonde l'art d'écrire – de rendre ses textes plus affûtés, plus rayonnants ;

l'amour de la littérature, le goût de l'atypisme, l'exigence vis-à-vis de soi-même… Mais par-dessus tout, je voudrais simplement être un peintre de la vie.


mercredi 28 mars 2018

Autoédition : le style, c'est quoi ?



Une conversation avec Philippe Saimbert m'incite à passer à la rédaction de ce billet que je méditais depuis quelque temps.

Philippe, que j'apprécie beaucoup, y commente « Je suis également adepte d'une littérature populaire. Et j'en suis fier. L'histoire doit primer sur tout le reste. On peut exprimer de très belles choses avec des mots très simples. Il arrive souvent qu'un certain "élitisme" littéraire ne serve qu'à cacher le vide de l'histoire. »

Pile dans le sujet que je voulais traiter ! Car lorsque je m'époumone pour rappeler qu'il coexiste plusieurs types d'auteurs, parmi lesquels les auteurs de romans « populaires » et les auteurs de « littérature à style ou à contenu », je me rends bien compte que ces notions sont un peu floues et peuvent prêter à confusion.


D'abord, c'est quoi, à mon sens, la littérature « populaire » ? Rien que de très respectable. Ce sont les romans écrits avec des mots simples pour raconter une histoire qui parlera à tout le monde. Cela peut être très bien écrit, soulever des émotions, faire réfléchir, tout ce que vous voulez. La différence stratégique avec l'autre catégorie, c'est que personne ne pourra dire « je ne comprends pas ce mot », « c'est trop compliqué », « c'est trop difficile à lire ».

Le style, c'est ce qui se détourne de la facilité, rejette les clichés, les lieux-communs, les platitudes, pour chercher à dire les choses autrement, à tracer sa propre voie avec ce que l'auteur porte en lui de meilleur. Quitte à risquer de moins se faire entendre.

Le style peut être très simple ou très fleuri : ce qui le définit, c'est la grâce.

Le style, cela peut être une manière très épurée de faire passer des idées fortes. Ou au contraire, une musique très poétique, des mots qui dansent. L'un ou l'autre. Tout, sauf ce que l'on pourrait lire le matin dans son journal à propos de la grève à la SNCF. On entend parfois dire que le style journalistique a tué la littérature. Peut-être bien. 

Aujourd'hui, nécessité de rentabilité oblige, le summum de la qualité aux yeux d'un éditeur (enfin, de la plupart), c'est presque exclusivement cet aspect-là : pouvoir plaire à tout le monde. Cela permet de vendre en masse, tout est dit !

Et même si je n'ai rien contre ce genre de littérature, loin de là, je constate que cela entraîne peu à peu la disparition de la littérature à style et à contenu, qui m'est chère parce que j'aime aussi la virtuosité, l'esthétique, la profondeur.

Resteront, pour incarner ce genre de littérature, les élucubrations de quelques pédants du microcosme germanopratin, comme Sollers que j'ai cité dans ce billet. Et ces gens-là font grand tort à la noble cause du style, parce qu'effectivement, ils pondent des divagations creuses et absconses qui font fuir à toutes jambes les amateurs de bons livres.


Alors, le style, qu'est-ce c'est ?

Eh bien, c'est le fait de transcrire les choses, les interpréter au lieu de simplement les décrire. 

C'est les dépeindre sous une forme que les uns aimeront, que d'autres détesteront, mais qui a le mérite de n'être pas commune, de découler du regard singulier qu'un artiste porte sur le monde, de sa façon bien à lui d'utiliser la matière – les mots – pour produire une impression, susciter des émotions sans se contenter de dire tout bonnement. 

C'est une manière de raconter qui n'est pas reproductible en usine, mais propre à chacun, et nécessite autre chose que du savoir-faire.

Je vais vous donner quelques exemples pour essayer de mieux me faire comprendre. Faute de temps à y consacrer, ce ne sera qu'une esquisse, et cela ne contiendra pas les mieux choisis, mais cela devrait suffire à vous donner une idée de ce que j'ai voulu exprimer.

Précisons que tous les livres que je vais citer en tant qu'exemples positifs ont été, en des temps plus glorieux pour l'édition, de grands succès de librairie.
Tous ceux que je vais citer en tant qu'exemples négatifs sont de grands succès de librairie conformes aux critères actuels. 
Pas de doute, le monde a bien changé. 😢


Le style, c'est parler de l'amour comme ceci :

« — Les autres mettent des semaines ou des mois pour arriver à aimer, et à aimer peu, et il leur faut des entretiens et des goûts communs et des cristallisations. Moi, ce fut le temps d'un battement de paupières. Dites-moi fou, mais croyez-moi. Un battement de ses paupières, et elle me regarda sans me voir, et ce fut la gloire et le printemps et le soleil et la mer tiède et sa transparence près du rivage et ma jeunesse revenue, et le monde était né. »

(Albert Cohen, Belle du Seigneur)


Ou comme ceci, un petit passage poétique où tout est dit sans l'être :

« Dans le petit matin le cavalier, immobile, la capote assortie aux chênes de l'airial : vert gorgé de noir. Il monte Querelle, ma jument bai qui encense, un doux mouvement de la tête, non pas tic, mais signe d'impatience. De l'endroit où je me tiens, dissimulée par la grange, je devine les nuages qui passent dans son oeil créole, j'imagine les frissons qui courent sur son flanc. Elle n'en peut plus, Querelle, anglo-arabe de six ans que l'aube enivre. »

(Christine de Rivoyre, Le petit matin)


Ou comme ceci, où le langage familier sert un discours subtil :

« La route est pure et âpre comme un désert ; plus tard peut être, calmement, nous aborderons les sentiments magiques... Il y a d'ici là beaucoup de douleurs encore, beaucoup de gens et de choses à pulvériser : fibre à fibre, je détisse, je sabote ; je me déteste de faire à Julien « un travail », mais je sens autour de lui trop d'attaches fausses et gluantes, je voudrais scier au moins celles-là.
Moi aussi jadis, j'ai été cajolée, ménagée, léchée : j'étais intact et mordante, mon placard étaient bien repli et mes mains ingénieuses. »

(Albertine Sarrazin, L'astragale)


Ou ceci, un raccourci d'images comme une gerbe de tulipes :

« C'est cela, Thomas, tu as été mon premier homme. Les autres, ceux que je voyais d'habitude à Paris, c'étaient des garçons. Après toi, ils m'ont semblé très verts, sans panache et sans mœurs, inaptes à commander un liquide blanc dans un bar, ne sachant que faire de leurs abattis quand ils dansaient. »

(Flora Groult, Le passé infini)


Ou comme ceci, si moderne pour son temps que cela n'a pas pris une ride :

« C’est lourd, les corps, et la vérité danse, la vérité ne se pose jamais que sur un pied. A moins qu’il n’y ait pas eu d’autre réponse. A moins qu’il n’y ait même pas eu vraiment une question. Pas exclu. Qu’il n’y ait que ces deux corps affamés. Qu’il n’y ait eu que ce fla-fla dont nous entourons, dont nous enrubannons le désir, quand, projetés à la cime de nous-mêmes, il nous est si aisé, il nous est si naturel de parler de la vie, de la mort, de toujours, de jamais, pour nous retrouver ensuite étonnés d’avoir parlé, étonnés d’avoir dit ces choses, et déjà retombés dans nos ornières. »

(Félicien Marceau, Creezy)


Ou encore ceci, par un auteur de SF/fantastique :

« L'horizon voûté attirait petit à petit le soleil qui dérivait lentement dans le ciel et aspirait l'astre goulûment. Ran se tenait sur un monticule et, les narines palpitantes, respirait de tout son saoul. Il emplissait ses poumons de l'air vif du soir. L'air embaumait d'un parfum nouveau, comme si les nuances du coucher se fondaient réellement aux effluves de l'atmosphère. Il fit saillir les muscles de ses cuisses et contempla ses poings doux au toucher, mais solides. Il étendit les bras bien au-dessus de sa tête et s'étira, poussant un cri tellement puissant que le soleil se cacha à l'horizon. Ran le regarda disparaître. Il se sentait désormais merveilleux et fort, il savait à présent le sens des mots désirer et appartenir. Alors il s'étendit sur la terre et pleura ».

(Theodore Sturgeon, Les mains de Bianca, traduit par Eric Piir)


Ou encore, comme ceci, par un duo d'auteurs de polars :

« Les cheveux craquaient autour du peigne et de riches lueurs glissaient autour de leur nappe épandue. Ils étaient tièdes sur les mains de Flavières, ils sentaient le regain, la prairie brûlée, et leurs émanations moites montaient en griserie légère, comme les effluves d'un vin nouveau. Flavières retenait sa respiration. »

(Boileau-Narcejac, Sueurs froides)


Ou comme ceci, par un autre auteur de polars :

« J'ai allumé l'intérieur de la voiture pour voir son visage. Elle a eu un recul, parce qu'elle ne s'y attendait pas. C'était un visage défait mais merveilleux, un visage d'après pluie. Le rimmel, le rouge à lèvres, tout était parti. Il ne restait que la douceur, et un peu de chagrin ou de crainte ou de Dieu sait quoi au bord des lèvres, mais la douceur était terrible, elle était comme un entêtement de gosse au fond du regard. »

(Sébastien Japrisot, L'été meurtrier)

Les trois exemples précédents prouvent que l'on peut écrire de la littérature de genre avec du style ! Avis aux amateurs…


Ou, pour finir, comme ceci – simplissime et tellement bien senti –, écrit par un « nègre littéraire » pour un auteur de bestsellers :


« Non qu'il manque d'enthousiasme s'agissant des câlins sous toute formes, Dieu merci sur ce plan-là les choses vont à merveille, cette grande crapule blonde est toujours partante, dans un léger frémisssement de sa moustache qu'elle [Hannah] seule, c'est sûr, a remarqué. »

(Lou Durand pour P-L Sulitzer, L'impératrice)


Plutôt que comme cela, qui ne nous fait pas vibrer, ne nous donne aucun battement de cœur :

« J'essaie d'écrire ce que je souhaite être, une vraie phrase d'amour qu'un homme peut dire à une femme, une femme à un homme.
— Je t'aime pour ce que tu es. Parce que tu es. 
J'insiste et j'écris encore :
— Tu m'es nécessaire. »

(Philippe Labro, La traversée)

[« Je t'aime parce que tu es »« Tu m'es nécessaire » : des millions de personnes ont exprimé leurs sentiments avec ces mots, une formulation valide dans la vie de tous les jours, mais, s'agissant d'un écrivain, banale et dénuée de grâce. Je n'achète pas un livre pour être bombardée de clichés, pour voir l'auteur parler d'amour comme mon voisin de palier, mais pour qu'en plus de l'intérêt de l'histoire, l'agencement des mots me procure une émotion supplémentaire.]



Ou comme cela, sur l'insoutenable poésie d'un baiser à une femme en pleine crise de flatulences :

« Il se gara devant chez elle et coupa le contact. Ils sortirent de la voiture. S'il l'embrassait maintenant, le grondement du ventre d'Hélène résonnerait jusque dans sa bouche à lui, et leurs corps vibreraient ensemble. Il s'approcha d'elle. »

(Emmanuelle Berheim, Sa femme)


Ou cela, gnangnan et « bateau » au possible :


« Je sais désormais que les rêves les plus fous s'écrivent à l'encre du coeur. J'ai vécu là où les souvenirs se forment à deux, à l'abri des regards, dans le secret d'une seule confidence où tu règnes encore... Même sans toi, je ne serai plus jamais seul, puisque tu existes quelque part. »

(Marc Lévy, Vous revoir)


Ou comme ce petit bijou de philosophie amoureuse :

« Et dans un dernier souffle, je comprends tout : que le temps n'existe pas, que la vie est notre seul bien, qu'il ne faut pas la mépriser, que nous sommes tous liés, et que l'essentiel nous échappera toujours. »

(Guillaume Musso, Eternidad)

Puissant, non ? 😝


Ou comme cela :

« Avant de nous coucher, Laure urina bruyamment dans les chiottes qui jouxtaient notre chambre, en laissant la porte ouverte ; puis elle péta sans vergogne. Depuis que nous avions arrêté la date de nos noces, elle se surveillait moins. »

Oui, je sais, je suis vache. Alors ceci, plus romantique mais tout aussi raplapla (toujours d'Alexandre Jardin dans Fanfan) :

« Malgré moi, je me délectais de son image en l'examinant discrètement. Elle dégagea sa chevelure, l'ébouriffa et, dans ce geste, les manches de son chemisier glissèrent sur ses bras, dévoilant sa chair dorée qui irradiait un trop-plein de soleil. »

On entend d'ici les fans de Jardin soupirer « Oh, c'est beau… » Commentaire ironique d'un grand critique littéraire : « C'est d'une intensité à la limite du supportable. »


Ou encore, comme cela :

« Devant ce chagrin d’amour gigantesque, qui s’est abattu sur moi d’une minute à l’autre sans que rien, dans le comportement de mon amant, ni dans mon observation consciente, m’ait avertie que la trahison était en marche, j’ai tout de suite songé au tombeau. Sans doute pour rejoindre mon bonheur d’amoureuse… Ne meurt pas qui veut. Tous mes comprimés avalés, je me suis retrouvée « sauvée », c’est-à-dire plongée dans le gouffre amer du plus violent chagrin d’amour de ma vie. »

(Madeleine Chapsal, La maison de jade)

Bon, c'est ordinaire mais pas stupide, me direz-vous. Je cite cet extrait parce que Chapsal est la romancière à succès qui, dans La femme en moi, a écrit en toute modestie :

« Écrire est bien un art, ce que la plupart des gens oublient. Pour faire un livre, il ne suffit pas d'utiliser correctement le français, ni d'avoir une « bonne » histoire à coucher sur le papier ; il faut le sens de l'art, c'est-à-dire, vous avez mis le doigt dessus, de la construction. (…) D'où vient ce sens de la construction ? C'est comme la grâce dans la démarche, on ne sait pas trop, on a le sentiment d'un "donné". (Je dis souvent que je ressens mes livres comme un cadeau.) »

Peut-être pas un cadeau pour le lecteur, mais on ne peut pas tout avoir.


Et enfin, le bouquet final, cette merveille de concision :

« Mon sang s'est figé dans mes veines, j'étais incapable de bouger. (…) Je suis tombée raide dingue amoureuse d'Yvan. »

(Marie Darrieussecq, Truismes)

Ça, c'est du coup de foudre. 😆


Le style, c'est aussi décrire un décor avec une simplicité évocatrice, comme ceci :

« Regardez, la neige tombe ! Oh, il faut que je sorte ! Amsterdam endormie dans la nuit blanche, les canaux de jade sombre sous les ponts neigeux, les rues désertes, mes pas étouffés, ce sera la pureté, fugitive, avant la boue de demain. Voyez les énormes flocons qui s'ébouriffent contre les vitres. Ce sont les colombes, sûrement. »

(Albert Camus, La Chute)

Ou comme ceci :

« D'abord s'imposèrent les pentes d'aiguilles sèches, le crépitement des cigales dans les olivettes, la torsion des chemins roses qui assaillaient des mamelons vêtus de chêne-liège. »

(Jacques Laurent, Le Dormeur debout)


Ou comme ceci :

« En dessous, la petite plage blonde en forme de bras en rond avait l'air d'avoir été inventée par Boudin, avec ses parasols rayés qui claquaient dans le vent à la tombée du jour. »

(Flora Groult, Le passé infini)


Ou encore, comme ceci :

« Nous allâmes ensuite dîner chez Scott (…) dans un cadre de cuir et d'acajou où les globes lumineux au bout de leurs branches de cuivre étaient des boules de gui. »

(Antoine Blondin, Monsieur Jadis)



Le style, enfin, c'est évoquer les petites et grandes choses de la vie comme ceci :

« Je pense que pour mourir, il faut s'y prendre très jeune, parce qu'après la vie perd toute sa valeur et personne ne vous fera de cadeaux. »

(Émile Ajar, La vie devant soi)

Ou comme ceci :

« — Je ne connais rien de plus gai qu'un curé qui mange, dit Caroline en désignant un ecclésiastique aux bajoues entravées par le mince col presbytérien. »

(Antoine Blondin, Monsieur Jadis)

Ou comme ceci, pourtant écrit par un reporter de guerre qui n'avait aucune prétention au style :

« Par la fenêtre ouverte sur la nuit, ils entendirent les trois notes du crapaud.
Irène et Philippe ne comprirent pas que, pour le vieil homme, ce chant flûté, limité à trois notes, signifiait que toute action, même si elle prolongeait un grand rêve, se limitait à la durée de la vie de celui qui l'accomplissait, que l'histoire, comme le sable, avait bu les rêves et le sang de millions d'hommes sans en être fécondée, et qu'en fin de compte ce petit cri harmonieux avait autant d'importance que les convulsions des peuples, l'écroulement des empires et la fin des civilisations.
Mais ce sont là des réflexions qui ne viennent qu'avec le raidissement des muscles, l'épaississement du sang et la fin des désirs, quand l'homme, se préparant inconsciemment à la mort, s'efforce d'enlever à cette disparition toute son horreur tragique. »

(Jean Lartéguy, Les Prétoriens)

Ou même ceci, tout simple :

« C'est l'étranglement de l'esprit, le mollissement du muscle, le gargouillis de la voix qui se cherche au fond d'un puits. »

(Je ne citerai pas nommément l'auteur, il s'agit de mon père)


plutôt que de grands envols d'oiseaux sans ailes, comme cela :

« Dieu n'est peut-être qu'un concept, pour définir l'énergie de la vie. Et si Dieu n'était qu'une étincelle, celle qui est au cœur de la vie, si Dieu était à l'image de la Terre : un être sans conscience réflexive, juste une énergie : cette électricité vitale à l'existence, le principe même de la vie ? »

(Maxime Chattam, Autre-Monde)


Ou comme cela :

« Lorsqu’on voit toujours les mêmes personnes, comme c’était le cas au séminaire, on en vient à considérer qu’elles font partie de notre vie Et alors, puisqu’elles font partie de notre vie, elles finissent par vouloir transformer notre vie. Et si nous ne sommes pas tels qu’elles souhaiteraient nous voir, les voilà mécontentes. Car tout le monde croit savoir exactement comment nous devrions vivre. »

(Paulo Coelho, L'Alchimiste)

Ben mince alors, j'y aurais jamais songé. Ouah, qu'est-ce qu'il cause bien, ce Coelho ! Un grand penseur…


Ou encore cela, qui a le mérite de marier en deux phrases (c'est ça, le génie) une pensée d'une vertigineuse profondeur à l'effronterie de l'humour potache :

« Je considérais qu'il y avait une certaine beauté à mourir avant d'avoir trop aimé la vie. À titre de comparaison, mon grand-père était mort en allant pisser. »

Florian Zeller, Neiges artificielles)

[À propos des trois précédents : je n'ai rien contre la philo à deux balles, ni contre une poésie genre biscuits de la chance, cela peut détendre, pourquoi pas ? Mais quand l'auteur se prend au sérieux ou se fait prendre au sérieux avec la complicité du système qui y trouve son compte, et que des millions de lecteurs croient savourer le fin du fin de la littérature française, alors là, je crie au scandale, parce que l'esprit critique de leurs victimes s'en trouve faussé. La preuve : on voit des étudiantes défendre ce galimatias, inconscientes du fait que leurs écrivains préférés fourguent joyeusement à leurs fans de la bouillie pour les chats.] 


Tiens, excellent exemple, ce vade-mecum de haute philosophie vendu à plus d'un million et demi d'exemplaires :

« Je vais à la fac, je reviens de la fac, je mange, je vais à la fac, je reviens de la fac.
Moi à la fin de la journée, je suis crevée.
Evidemment ça n'a pas l'air mais il faut se rendre compte par soi-même. Prendre la rue Eugène-Gonon de Melun quatre fois par jour pour aller à la fac de droit pour passer des examens pendant dix ans pour faire un métier dont on n'a pas envie... Des années et des années de Code civil, de droit pénal, de polycopiés, d'articles, d'alinéas, et de Dalloz en veux-tu en voilà. Et tout ça, tenez-vous bien, pour un métier qui m'ennuie déjà.
Soyez honnêtes. Reconnaissez que y a de quoi être crevée à la fin de la journée. »

(Anna Gavalda, Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part)

Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais moi, un tel tirage à la ligne, j'appelle ça se foutre du monde.


Bon, tout est dit. Si vous voulez être lu aujourd'hui par autant de lecteurs que les marioles susnommés, écrivez comme ils écriraient, eux. Pas les marioles, mais vos futurs lecteurs lambda – qui, d'ailleurs, auraient bien le droit de devenir écrivains si ça leur chante. Surtout, ne leur montrez jamais que vous pourriez vous exprimer mieux qu'eux. Ce serait trop moche de leur donner des complexes !

Le but n'est plus d'ouvrir des portes vers l'inconnu, de permettre aux gens de se promener dans des jardins étrangers à leur décor quotidien. Il faut au contraire s'exprimer comme le font leur belle-mère et leur facteur, afin qu'ils puissent « s'identifier » à vos personnages.

Bien sûr, on peut écrire d'excellentes histoires, fines, émouvantes, bien conduites, avec des personnages attachants et une intrigue captivante, sans se préoccuper de style. Aujourd'hui, les éditeurs vous le recommandent. Pire : vous l'imposent ; j'en ai fait l'expérience.

Mais moi qui ai été élevée par un couple de passionnés, libraires et critiques littéraires (et auteur en prime, pour mon père), je ne peux m'empêcher d'espérer dans mes lectures ce je ne sais quoi d'atypique, ces raccourcis percutants ou spirituels que ma mère appelait « des fulgurances », ces phrases élégantes, ciselées, qui chantent à nos oreilles, ce regard différent et affûté sur le monde ; bref, tout ce qui donne à un texte, en plus de ses autres qualités, une saveur sans égale.

J'ignore si cette écriture-là était le fruit d'un travail acharné chez les écrivains de talent que j'ai cités en exemple (ou chez n'importe quel autre auteur « à style »). Je pense que c'est plutôt le résultat d'une fusion particulière avec l'existence : un regard, une oreille différents, et la capacité d'en traduire les perceptions sous une forme originale.

En tout cas, ce qui est certain, c'est que ces écrits-là relèvent d'un monde à part, peut-être un monde en voie de disparition – en France, en tout cas. Je trouve cela bien dommage.


Voilà, mes amis. Quoi que vous pensiez de la question du style, excellent travail à toutes et à tous !