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samedi 31 mars 2018

Gloire aux émancipateurs !



Hier, à la faveur d'un passionnant débat dans le respect unilatéral, la Révélation m'est venue : j'ai pris mes fautes en pleine poire. Convaincue par une effusion salutaire de puissantes maximes telles que « Nous avons besoin de légèreté et non de textes soporifiques qui nous demandent de réfléchir », je me suis enfin rendu compte de mes erreurs.


Ô vous, auteurs autopubliés délicieusement opportunistes qui avez le courage de proclamer, à la face de quelques conservateurs confits dans un esthétisme décadent, que la libre expression prime sur la valeur littéraire ; 
que celle-ci est subjective et ne se décrète pas, même à propos d'ouvrages jusqu'ici consensuels, adoubés par des générations de fins lettrés ; 
que le grand public est roi et que seuls les chiffres de vente sont habilités à sanctifier le talent,

vous les Purs, libérés de tout esprit culturisant à visée réactionnaire, qui revendiquez sainement le droit inaliénable de faire du fric en vendant des livres écrits avec les pieds (je vous cite avec révérence),


vous, jeunes et moins jeunes hoplites de l'indésphère, qui, portés par une irrésistible ferveur, amalgamez avec audace, à la pointe de vos lances, libre expression et valeur intrinsèque,

Hosannah ! Je vois bien que vous avez raison, que vous êtes nos Grands Éclaireurs. Très humblement, je baise vos pieds créateurs de bestsellers, en vous remerciant de m'avoir délivrée de mon hérésie.


Oui, j'avais cent fois tort. Le bonheur de l'humanité ne passe pas par la culture, non plus que par la conscience ; bien au contraire, un cerveau cultivé est une boîte de Pandore : tous les maux de la Terre risquent d'en surgir et de compromettre l'Art de Vivre Nouveau, seule voie vers la béatitude.

Comment cette noble Vérité a-t-elle pu m'échapper pendant une vie entière ?

… Pourtant, ceux qui nous dirigent et nous aiment la pensent assez fort pour qu'on les reçoive cinq sur cinq !

… Pourtant, elle rejoint l'intérêt suprême de la croissance économique, laquelle, comme on le sait, bénéficie à tous les citoyens, jusqu'au fond des plus modestes HLM – pourvu que ces hauts lieux d'émancipation aient la fibre, afin que leurs occupants, assemblés autour de l'écran plat, puisse regarder dévotement « La villa des cœurs brisés » et, ainsi, communier dans une néoculture enfin légitime !…


Par chance, je n'étais pas irrécupérable ; au fond, je n'aspirais qu'à comprendre, comme les bienheureux invités de tous les camps de rééducation de l'Histoire.

J'ai pris conscience – aah, qu'ai-je dit là ! ce mot pue l'odieuse résistance à Notre-Sauveuse la dictature médiocratique, bénie soit-Elle –, j'ai « réalisé », plutôt, ce qui aurait déjà dû crever mes yeux aveugles : la littérature blanche et ses mariages impurs avec la littérature de genre (célébrés par les prêtres déviants d'un immonde culte satanique) sont, honte sur eux, les bombes sales d'une résistance d'arrière-garde à la juste Révolution des Liseurs sans Estomac ; et, au-delà, à la sainte émergence d'un monde enfin égalitaire, fondu dans un amour sans barrières de la Nullité qui tient chaud.


Telle une grotesque chèvre de Monsieur Seguin, j'avais eu l'intolérance d'argumenter vingt-quatre heures durant, ayant décelé quelque culture et de la curiosité, oserai-je le mot, intellectuelle chez l'une de mes quatre contradictrices. Laquelle, malgré ces dispositions diaboliques, sera bien vite reformatée par le troupeau pour le salut de son âme.

Je péchais par ignorance. Non, plus grave : par connaissance, odieux privilège d'une bourgeoisie culturelle vouée à la disparition, Musso soit loué ainsi que toute son Olympe ! Inspirée par Belzébuth, j'avais de malveillants scrupules à abandonner cette charmante jeune femme à la tutelle du trio moralisateur.

C'est moi qui étais dans l'erreur, coupable d'incompréhension envers la Masse assoiffée de Modernité. Je la voyais en victime gavée malgré elle des lectures ineptes par des sorciers réducteurs de têtes. Ou en dupe croyant enfourcher l'express de minuit, quand elle ne faisait que chevaucher le vide. 

Blasphèmes ! J'oubliais que le jugement suprême, c'est celui des lecteurs de Base (un terme si beau, qui fleure si bon l'endoctrinement rédempteur !) ; que ce diktat est l'incarnation Toute-Puissante du Juste et du Bien. J'oubliais aussi qu'il est dûment sanctifié par le Fric, qui, comme Zeus, a toujours le dernier mot.


Mais, un doute affreux me saisit. Suis-je vraiment guérie de mes péchés ? N'était-ce pas une illusion, née de la fièvre qui vient de me faire délirer ? Soudain, quelque chose en moi se rebelle.

Tel un loup-garou dans l'œuvre immortelle de Stephenie Meyer, je ressens l'irrésitible appel de ma nature contre-révolutionnaire.

Je frémis de volupté en effleurant, de mes neurones pervers, ces concepts putréfiés : le goût, l'esprit, et leur propagation en tant que chaîne vertueuse – alors que seules sont justifiables, parce que « populaires », les chaînes addictives de la consommation.

J'invoque toujours des lectures subtiles, profondes, virtuoses, grouillant des génies malfaisants de la grâce et du sens…

Plus criminel que tout le reste : comme mes frères et sœurs auteurs voués à la malédiction, je prends encore pour exemple ces textes moisis. Je rêve de jouer dans la cour des « écrivains morts », comme les qualifiait avec commisération l'une de mes contradictrices, plutôt que de me fondre avec sagesse et recueillement dans le Grand Tout du N'importe Quoi.


D'ici quelques décennies, les survivants d'entre nous et leur descendance reliront peut-être à la sauvette les blogs des tarés de mon espèce, entassés dans une cave pour y perpétuer des rites défendus. Ils jureront sur L'Écume des Jours, La Peste et toutes leurs idoles personnelles, de ne jamais se trahir. Ils scanderont les noms des grands écrivains rayés de la mémoire collective. Après quoi ils pleureront en chœur sur le temps où, pour détenir le droit de vote, il n'était pas obligatoire d'avoir autopublié une daube, participé à un bidule de téléréalité et craché trois fois sur un livre bien écrit devant un tribunal d'incultes, pardon, d'affranchis brandissant leur oriflamme fièrement brodée de la devise « Tout se vaut ».

Pendant ce temps, dans les amphithéâtres, de glorieux libérateurs expliqueront à leurs étudiants, gai troupeau purgé de toute pulsion esthétique ou intellectuelle, en quoi Voltaire incarnait l'engeance pensante, tandis que d'autres inviteront leurs disciples à pratiquer l'exégèse de Engrossée par les tentacules en tant qu'ode à l'émancipation des Indés. Ou à adapter Bel Ami sous forme de manga hentai réintitulé Bel Amant. Ou encore à rédiger en trente minutes une fanfiction du chef-d'œuvre d'E. L. James (si elle n'est pas déjà radiée de la Liste Autorisée, en tant qu'écrivain classique à la prose un peu trop propre).

Ainsi soit-il. Je laisse nos pourfendeurs d'élitisme à leurs pressants travaux d'édification populaire ; je retourne au fond de ma grotte dialoguer avec mon corps, frire dans le douloureux huis-clos où, tout en luttant pour survivre, il m'exprime sans ménagements qu'il aimerait en rester là. Pour, enfin, cesser d'en baver presque autant que le résidu de ma boîte à réfléchir. Car c'est sans doute elle qui souffre le plus, blessée à mort. À cause des lumineuses et chimériques certitudes que m'avaient inculquées, pour mon malheur, des parents sans nul doute infâmes : à la fois intelligents, cultivés et idéalistes, rêvant avec amour de l'avenir d'une humanité qui s'élèverait par la lecture.

Voilà pourquoi je n'ai pas peur de calancher : le jour où cela viendra, j'en aurai fini d'endurer un monde dont j'aime passionnément la modernité, mais pas quand elle prend pour bannières des torchons qui puent les pieds.