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l'amour de la littérature, le goût de l'atypisme, l'exigence vis-à-vis de soi-même… Mais par-dessus tout, je voudrais simplement être un peintre de la vie.


jeudi 1 mars 2018

Nila Kazar, une orfèvre à la Saint-Éloi






Je viens de lire Platonik, de Nila Kazar.

Comme chacun le sait, j'ai beaucoup d'estime pour l'auteur, et j'ai eu plaisir à retrouver son savoir-faire littéraire et l'atmosphère qui lui est particulière.

Ses œuvres font alterner à plaisir les moments vifs, intimistes, narquois, acidulés, touchants. Les personnages sont nuancés, tourmentés, bref, humains ; les décors, apposés avec la justesse et la légèreté d'une aquerelliste.

Nila est à donner en exemple, et pour cause, aux auteurs autoédités encore à la recherche de leur propre « patte » : elle démontre avec brio que l'on peut raconter une histoire sans omettre de l'enrichir de mille manières.

Mention spéciale pour la couverture du roman, épurée, satirique, qui résume de façon réjouissante le contenu de l'ouvrage.




La première partie de Platonik pose d'une façon aussi subtile que convaincante l'intrigue principale, agrémentée d'un peu de mystère et de petites intrigues parallèles.

J'ai apprécié à leur juste saveur ces jeux d'écrivains. À la faveur d'une collaboration, leurs destins et leurs écrits se répondent, s'entrecroisent, j'oserai même dire « s'entretoisent » : les deux personnages s'observent, se jugent, se flairent l'un l'autre, portés par une inclination mutuelle non exempte de réserves, de cachotteries ; et peu à peu, dans leur dialogue aux multiples résonances, s'ajustent des entretoises narratives d'une rare variété. Récit, documentation, extraits de manuscrits – les versions successives sont une excellente idée –, correspondance, messages ou fragments d'une sorte de journal intime : chaque élément consolide l'ensemble de la construction.




La dernière partie est, à mon sens, très réussie.

L'auteur n'a cédé à aucune tentation de facilité. En abyme, Laura, son héroïne-alter ego, anticipe cette démarche dès le début du roman.

Le baisser de rideau est empreint à la fois de tendresse et de raison : loin de nous gratifier d'un drame trop prévisible, de nous asséner une fin psychologisante en surfant sur les pulsions du lectorat féminin (majoritaire, ne l'oublions pas), ou encore, de nous engluer dans une nostalgie douce-amère (fréquente chez les romancières anglo-saxonnes, par exemple), Nila Kazar, avec adresse, conclut d'une façon simple et presque terre-à-terre.

Elle va jusqu'à s'offrir le luxe de tourner le dos à un autre modèle d'issue classique : le rappel de cohérence, artifice de nombreux auteurs. Vous savez, ce tour de passe-passe qui laisse l'impression sécurisante que la boucle est bouclée, que tout est en ordre, source de satisfaction pavlovienne chez le lecteur…

Non, la chute de Platonik est plus brillante : à la fois grave et légère, plutôt positive avec un soupçon de mélancolie, mais presque fortuite. Conforme aux réalités de la vie.




Dans le corps du roman, j'ai eu quelque mal à adhérer, mais l'écriture de Nila n'y est pour rien.

Entre des mains moins subtiles, le thème central eût pu verser dans la paillardise. Mais de l'impuissance masculine, sujet qui ne déparerait pas une soirée de Saint-Éloi, notre orfèvre tire de l'or.

Malicieusement étayé de références littéraires, le propos se révèle original, intéressant, audacieux. Dérangeant, on l'imagine, pour certains lecteurs. Utile, peut-être, pour certaines lectrices : elles pourront découvrir pourquoi tant d'hommes, en vieillissant, se sentent diminués au point de parfois saccager leur couple et tout le reste de leur vie.

L'héroïne de Platonik est complexe à souhait avec ses états d'âme, ses appétits, ses faiblesses, ses élans tantôt généreux, tantôt frileusement recentrés ; elle présente tous les traits de caractère qui rendent un personnage vivant, réel, et entraînent à ses côtés une majorité de lecteurs. Laura est une femme d'aujourd'hui, libre et vulnérable, ambitieuse et esseulée, lucide et bourrelée de doutes, qui tente courageusement de se frayer sa voie dans un monde sans concessions.

Alors, pourquoi ne me suis-je pas sentie pleinement concernée ? Eh bien, pour deux raisons.




Pour commencer, il m'est arrivé d'écrire de l'érotique et j'en ai lu assez pour ne pas mourir idiote, mais j'échouerai toujours à m'intéresser aux ébats d'autrui.

Autre chose : je suis loin d'être une oie blanche en bas bleus, mais le sexe basé sur l'attirance  physique m'est un sport aussi étranger que les courses de tondeuses à gazon. Autant je me contrefiche de l'aspect général d'un homme (qu'il soit ventru, malingre, cacochyme, balafré ou en fauteuil roulant, peu m'importe, je serai sensible à d'autres marques de charme), autant j'attache un prix immense à la qualité de communication.

Pour que naisse le désir, il me faut éprouver de l'admiration, de l'affection et de la solidarité ; que préexiste une forme déjà évoluée d'entente, voire de complicité, en tout cas de compréhension et de confiance mutuelle. Mon oiseau rare se plaît à dire qu'en ma compagnie, « on peut voyager loin » – partir affronter n'importe quelle péripétie. J'ai besoin que cette certitude soit réciproque.

En d'autres termes, les « bogoss » m'indiffèrent ; la carrure d'une armoire à glace me laisse froide, pas la dimension intérieure de l'individu. Je craque pour les hommes d'exception, surtout s'ils ont un genou à terre, car je suis, en prime, affligée du syndrome de l'infirmière. À la place de Laura, j'aurais envoyé Ion paître en compagnie des vaches bleues, mais je serais tombée raide amoureuse de Duncan. Nila, tu es plus raisonnable que moi ! 😏

L'obsession de l'apparence dans nos sociétés me désole, et je voudrais la voir reléguée aux oubliettes. On pourrait me rétorquer que je me paie le luxe d'une telle déclaration parce que je ne suis pas défavorisée par la nature et ai toujours été accompagnée d'hommes décoratifs, mais ce double hasard est anecdotique. Paraître, séduire, réussir, ou déplaire, vieillir, faillir, quelle importance cela a-t-il ? Ce qui compte à mes yeux, c'est ce que nous sommes et avons à donner, sur un plan autre que physique, pour échapper à notre misère humaine et y aider notre entourage. Il me semble que l'isolement sanctionne toute autre démarche, mais c'est sans doute illusoire ; il est plus probable que, comme le « parangonnage », la solitude finale soit, au fond, inéluctable.

Tout cela pour expliquer que les scènes de sexe dans Platonik ne m'ont pas émue, ce qui est bien dommage. 😋 Peu importe : contrairement à ce que l'on affirme des lecteurs d'aujourd'hui, je n'ai pas besoin de me sentir impliquée pour apprécier un ouvrage.

Il ne fait aucun doute qu'en revanche, ces morceaux de bravoure sauront séduire lecteurs et lectrices : fort bien troussés, ils parviennent à faire montre de piquant dans un domaine où, pourtant, tout a été décrit de toutes les manières imaginables.




Par ailleurs, j'ai fait malgré moi de la résistance, le roman étant centré sur un sujet qui m'irrite un peu.

J'ai beaucoup entendu évoquer, parmi mes amis de la post-cinquantaine, l'effet invalidant et même dévastateur de cette crainte de ne plus bander – ou peu, ou mal.

Comme le rappelle très justement Platonik, la hantise d'être impuissant découle de l'obsession de performance que les hommes, quels que soient leur intelligence, leurs qualités ou leur réussite, expriment en priorité à travers leur activisme sexuel.

Elle est aussi mêlée à la peur de vieillir puis mourir. Paradoxalement. Parce que le jour où ces messieurs commencent à ramollir aussi du bulbe, ils doivent se dire que le zizi, en fin de compte, ce n'était pas si grave… et qu'ils se sont pourri la vie au lieu d'en profiter encore autant que possible avant le vrai grand plongeon.

On parle beaucoup des conséquences physiques de la ménopause chez les femmes ; assez peu des méfaits psychologiques de l'andropause. Or, quelle femme n'a pas observé la « crise de la cinquantaine » qui frappe presque tous les hommes – rarement à l'entrejambe, à cet âge, mais, bien pire : à la tête ? Quelle femme n'a dû affronter, dans son ménage ou parmi ses proches, la dépression inattendue d'un homme brillant qui, soudain, se sent foutu ou promis à le devenir ?

Aucun raisonnement n'y fait, aucune preuve d'amour, nous le savons toutes. Devenus tristes ou colériques, anxieux ou instables ; prostrés ou, au contraire, s'adonnant au sport à outrance pour se sentir beaux et puissants ; parfois volages, dans l'espoir pathétique de se prouver qu'ils peuvent encore séduire…, les plus de cinquante ans semblent tomber dans un gouffre, sourds aux appels de leurs compagnes et aveugles aux mains qu'elles leur tendent, aussi tendres et caressantes soient-elles.

Autrement dit, les hommes, pauvres d'eux, sont effroyablement désarmés face à l'âge et à leur déclin en tant que mâles patentés. La perspective de la fameuse « panne », a fortiori permanente, les terrifie : toute sa vie, le coq tremble d'être chaponné. Le monde est trop mal fait, songe tristement votre servante, qui, sur son lit de douleur, rêverait d'un compagnon impuissant !

Hélas, l'on ne peut avoir à la fois le chapon et sa bonne humeur ; l'un exclut l'autre. Duncan, le héros de Nila, l'explique à coups de détails saisissants et avec une grande pertinence. Il dévoile le sentiment choquant qui peut découler du parangonnage (ah, cet art de la formulation !)  : la haine de la partenaire, même dénuée d'exigences sexuelles. 

Il expose une réalité plus désagréable encore : le parangonné ne souffre pas tant de ne plus pouvoir faire jouir une femme, ou de ne plus jouir lui-même, que du fait de ne plus se sentir « mâle dominant ».

Là, que faire sinon baisser les bras ? Messieurs, si l'affaire n'a rien avoir avec nous autres femelles, mais seulement avec une image de soi héritée de l'âge des cavernes, elle se révèle en effet sans solution. 




Dans Platonik, la montée du désir, le crescendo de ses conséquences éruptives chez le couple Laura-Ion, font adroitement contrepoint à la double descente aux enfers de Duncan – occasion de mentionner, en passant, l'inévitable parallèle entre fécondité et création.

L'issue de cette liaison torride illustrera d'ailleurs le fait que toute acmé est éphémère ; que toute passion retombe un jour, parfois à titre définitif ; que dans la certitude d'une bérésina finale réside le sens même de la vie – voire son charme, car une aptitude increvable au bonheur finirait par faire perdre à ce dernier son acuité : le bonheur ne peut être que providentiel et périssable…

Mais ces considérations philosophiques ne sont pas de nature à consoler notre Duncan et ses pareils. Alors, de fil en aiguillette, Platonik dépeint avec une impitoyable précision la façon dont cette maladie (non pas l'impuissance, mais la tragédie que s'en fait sa victime) annihile bien des hommes de valeur.

N'empêche que – ou raison pour laquelle – j'ai passé une bonne partie du roman à avoir envie de botter le derrière de ce fichu Duncan.

Comment un individu doté d'assez de talent et d'audience pour apporter au monde sa petite pierre précieuse peut-il se laisser sombrer ainsi, à cause d'une défaillance appelée, somme toute, à se produire tôt ou tard dans la vie d'un homme ? Comment peut-il la monter en épingle, s'en faire un événement égocentrique, mélodramatique, au point de devenir improductif, malade et quasi dément ?…

Malgré mon agacement, je suis bien consciente que ces questions ne sont pas plus valides, pas plus empathiques, que l'attitude qui consisterait à se demander (au début du roman, quand on ignore toute l'affaire) comment Melinda, si belle, si énergique, a pu s'abandonner à une dépression post-rupture.




Cet autre personnage de Platonik m'a particulièrement touchée, moi dont une sœur adorée a souffert de psychose maniaco-dépressive. J'ai revécu avec douleur l'engrenage fatal de ce dérapage neurochimique : la personne sombre peu à peu, tout son mode de fonctionnement et de réflexion se détraque ; sa qualité de vie se délite, les hauts et les bas s'enchaînent, pétrifiant et crucifiant les proches ; sa vie même est menacée par un ennemi invisible, lequel n'est autre que son propre cerveau ; on aimerait trouver des raisons à tout cela et, par conséquent, des moyens de guérison ; mais il n'y en a pas toujours, et l'entourage, qui désespère d'agir, demeure cruellement désarmé.

(Mention particulière au mari de Melinda, qui s'est battu pour elle tant qu'il l'a pu. Celui de ma sœur, grâces lui soient rendues, l'a soutenue de son amour jusqu'au bout.)

Melinda n'apparaît pas par hasard dans le roman, j'en jurerais. Avec son habileté d'experte en narration, Nila l'introduit pour rappeler en permanence aux lecteurs comme moi – contrariés de voir Duncan courir à sa perte en se centrant sur son nombril, ou plutôt sur son pistil – que les mécanismes de l'esprit humain sont infiniment délicats, et infiniment ténus les facteurs qui le maintiennent dans un état normal. Le moindre grain de sable peut gripper tout le système.

Dans le cas de Duncan, on apprend tardivement (ce n'est pas le moindre rebondissement du roman) que ce grain était une dune, un erg, tout un désert. Autre sujet de réflexion offert aux lecteurs.




Revenons à nos roustons.

Dans la mesure où le phallus constitue l'un des piliers de la fierté masculine, une colonne de vie sans laquelle l'homme se sent branlant, si je puis dire ; un glaive qu'il considère – à tort, mais comment l'en empêcher ? – comme son arme fondamentale face à une adversité dont, hélas, la femme lui semble faire partie… Eh bien, il se produit un jour ou l'autre une catastrophe absurde, aussi bien huilée qu'une tragédie grecque : suivant l'exemple de Duncan et d'autres grands hommes avant lui, le « parangonné » se saborde et coule à pic.

Tout compte fait, cette désolante constatation n'est pas le moindre atout de Platonik : en compagnie de Laura, témoin combatif mais dépassé, on ré-admet que l'intelligence ne fait pas tout chez l'homme ; que son centre de gravité se situe beaucoup plus bas, raison pour laquelle il se cramponne à sa crampée, jusqu'au bout, avec l'énergie du désespoir.

On réalise que finalement, nous sommes aussi, nous les femmes, impuissantes – puisque incapables d'assurer ad vitam æternam la félicité de nos mecs, acharnés à se réduire eux-mêmes à un détail qu'ils croient indispensable à la nôtre. 
Rien à faire, mesdames : ils y accorderont toujours autant d'importance, même passé quatre-vingt-dix ans.

C'est la leçon, entrecoupée de diverses réjouissances, que nous offre le roman de Nila Kazar.

Vous trouverez Platonik ici. Courez-y !