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On m'a demandé ce que veut exprimer l'image ci-dessus. Réponse : le désir ardent – qui fonde l'art d'écrire – de rendre ses textes plus affûtés, plus rayonnants ;

l'amour de la littérature, le goût de l'atypisme, l'exigence vis-à-vis de soi-même… Mais par-dessus tout, je voudrais simplement être un peintre de la vie.


dimanche 29 avril 2018

Autoédition : être des passeurs de rêve




Je m'étais promis de replonger dans l'écriture dès aujourd'hui. Hélas, rien n'est simple : entre une méchante rechute et mon voisin qui danse la sarabande toute la nuit, séparé de ma chambre par un plafond façon peau de tambour, je suis incapable de passer à l'acte. Mes petits billets, ça vient tout seul, mais j'ai un mal de chien avec mes premiers jets : il faudrait me pousser en salle de travail à la pointe d'une baïonnette, tant l'accouchement ne va pas de soi. Au départ, en tout cas… Vous êtes sûrement nombreux à connaître ce problème.

Pour m'offrir un petit sursis, je vidais une caisse de livres (beaucoup de mes trésors sont encore en cartons, parfois depuis plus de trente ans), quand je suis tombée sur Minuit, de Julien Green : un roman qui avait marqué mon adolescence. Aussitôt, des fragments ont scintillé dans ma mémoire.

Pour définir le roman, quoi de mieux que ces mots de Klaus Mann (oui, le fils de Thomas, prix Nobel de littérature) :
« Depuis le jour où j'ai la première fois ouvert un livre de cet écrivain hautement singulier, je savais que ce poète me comblerait d'un présent dont la substance et la suavité seraient telles qu'il pourrait se comparer aux Hymnes de la nuit de Novalis ou au Studenbuch de Rilke. Ce présent, ce fut Minuit, création poétique d'une extraordinaire puissance et d'un charme fascinant où s'accomplirent toutes les mystérieuses promesses du Voyageur sur la terre. Le très singulier mélange de tradition narrative anglaise et de romantisme allemand novalisien qui détermine l'atmosphère de Green devient particulièrement efficace, particulièrement éclatant dans Minuit. »

D'emblée, je sais que cette description rebutera la plupart des lecteurs d'aujourd'hui. On peut d'ailleurs constater, sur Babelio, que ce livre a déconcerté deux lectrices sur quatre…


Quant la littérature se borne à faire des histoires

Et là, d'un coup, la lumière fut : j'ai compris pourquoi la littérature d'aujourd'hui peine à me faire rêver, pourquoi elle a perdu son pouvoir séducteur – au point que, si j'en avais le loisir, je préférerais souvent redéguster de vieilles lectures.

Je découvre parfois une petite perle chez les indés (je suis en ce moment dans l'une d'entre elles). Le reste du temps, édition et autoédition, ex-æquo, ne me procurent aucun frisson. Pourquoi ? La réponse m'apparaît enfin, disais-je, même si j'ai tourné autour dans plusieurs billets : la plupart du temps, les livres auxquels j'ai affaire ne font que raconter.

Qu'ils racontent l'amour ou de sombres affaires de meurtres, il ne s'agit jamais que d'une histoire comme une autre. Seul le scénario change, et l'habileté de l'auteur.

Or, tout cela, je l'ai déjà lu, vu, vécu ou côtoyé. Je n'ai pas besoin qu'on m'informe, ni qu'on me fasse passer le temps : je ne m'ennuie pas à ce point. J'ai envie qu'on me présente une autre vision du monde, originale, décalée, onirique ; quelque chose qui me montre enfin sous un jour intéressant ces choses vues et revues, et m'amène à les envisager sous un autre angle, à m'étonner, à réfléchir.


Quant les auteurs se croient tenus d'être journalistes

On croirait malheureusement que les auteurs eux-mêmes se font un devoir de dépeindre des histoires aussi « réelles », pragmatiques, dépoétisées que possible.
Ils n'inventent pas, ils ne suggèrent pas davantage ; ils se font rapporteurs, presque au sens politique du terme. Une présentation scrupuleuse, mais trop souvent stérile.

Il n'y a rien de bien nouveau sous le soleil, aussi bien en matière d'amour qu'en matière de crimes – je cite les deux genres littéraires qui font couler le plus d'encre. Et trop d'auteurs nous livrent cette réalité déjà banale en la présentant de la façon la plus : 
– stéréotypée (romance),
– sordide (thriller),
– « vécue » (roman intimiste),
– crédible (polar, SF)… 
Même la fantasy se fait désespérément classique, tant elle revisite avec opinâtreté les mêmes thèmes et éléments d'intrigue défrichés en tous sens par des générations d'écrivains.

Les auteurs racontent, donc. Avec le sérieux d'un journaliste tenu de relater les faits tels qu'ils sont, sans fantaisie, ou si peu. J'en viens à me demander dans quelle mesure le journalisme, précisément, dont les injonctions en matière de style (toujours plus simple, plus dépouillé) corrompent de façon si regrettable celui des novices, n'est pas allé jusqu'à corrompre leur vision du métier d'auteur.


La réalité est faite pour être réinventée

Vous me direz que j'exhorte moi-même les autoédités à se documenter soigneusement, à ne pas accumuler les invraisemblances. Certes ! Parce que, justement, il faut se fonder sur une bonne connaissance de la réalité, pouvoir la décrire sans fausses notes ni erreurs grossières, pour ensuite entraîner le lecteur dans son réinterprétation personnelle sans le braquer d'entrée de jeu.

Le but final, véritable, c'est de transfigurer cette réalité en s'affranchissant des automatismes de pensée ; de présenter à nos lecteurs une vision originale, novatrice ; de leur apporter quelque chose de différent : un angle de réflexion intéressant, une autre dimension esthétique.

Mais en parcourant au moins huit livres sur dix, on a l'impression, même lorsque les auteurs croient faire preuve d'originalité, d'avoir déjà lu cela sous une forme presque identique.

Ces « créateurs »-là ne vont pas jusqu'au bout de leur démarche : ils ne créent rien, n'innovent pas, ne font pas bouger les lignes ; ils ne revisitent pas le réel en le faisant passer par le prisme d'une vision singulière ; ils n'en donnent, pour finir, aucune réinterprétation.

Peut-être est-ce en grande partie pour ne pas dérouter les lecteurs, terriblement formatés pour la plupart. Anesthésiés par un mode de vie moderne qui, avouons-le, tend à se rapprocher de l'élevage en batterie, beaucoup veulent vivre par procuration. Désormais, ce qu'ils appellent rêver, c'est seulement parcourir des tranches de vie étrangères, mais attention ! sans grandes surprises, en se cramponnant à la rampe. Un peu comme les visiteurs des parcs d'attraction espèrent un frisson facile, à la faveur d'expériences pas trop risquées ni déconcertantes. Ou comme les touristes qui veulent bien découvrir un pays inconnu, mais sans s'aventurer en dehors des hôtels et des circuits balisés.

Peut-être aussi est-ce parce que, victimes du même environnement, des mêmes habitudes que leur lectorat, les auteurs ne savent plus s'extraire de la réalité pour la sublimer, la transposer, en donner à voir des aspects peu communs, plus frappants, plus utiles. Je dis bien utiles.


Rêver, c'est réaliser

Paulo Coelho – qui, décidément, n'en rate pas une – a concocté à la sueur de son front cette maxime de haute sagesse: « Le monde est de deux sortes : celui dont nous rêvons, et celui qui est réel. » Sans dec' ? dirait mon fils. Si, si, je vous jure, c'est dans Le Zahir.

Eh bien, en plus d'enfoncer des portes ouvertes, il se trompe, le Coelho. Lourdement. Parce qu'en vérité, c'est le rêve qui sécrète la réalité. Non, je ne suis pas solipsiste ! Je vous parle du pouvoir de changer le monde. Ce qui l'a fait tel qu'il est (pas top, je vous l'accorde, mais cela aurait pu être bien pire), ce sont des rêves devenus réalité.

Si quelque chose distingue l'Homme des animaux, c'est peut-être cela : le pouvoir de transformer ses rêves en réalité concrète. On parle beaucoup de réalité augmentée, ces temps-ci. Alors que l'enjeu, pour l'individu et l'humanité toute entière, ce serait la réalité améliorée – grâce aux ferments du rêve.

La plus haute fonction du rêve n'est pas de distraire, mais d'aider à se construire, pour, ensuite, construire ce sur quoi nous avons prise. Quand nous rêvons, notre cerveau jongle en toute fantaisie avec des éléments qu'il réagence à sa manière, laquelle n'est jamais fortuite ni anodine. En rêvant, on se réinvente, on s'adapte, des solutions se font jour, on devient plus subtil et plus efficace. Le rêve nous apprend à mieux vivre.


Lire, c'est entrevoir

La lecture aussi devrait nous apprendre à mieux vivre. Elle a très bien su le faire dans le passé. Pourquoi, aujourd'hui, est-elle devenue un loisir au sens le plus banal du terme, une distraction ? Non plus un bon repas qui nourrit l'imaginaire et la conscience, mais un amas de calories vides (j'aime beaucoup cette analogie, si parlante) au goût flatteur mais vite dissipé ?

J'ai souvent cité l'affreuse revendication de certains lecteurs : « on lit pour se vider la tête ». Comme le rêve, lire devrait, au contraire, la remplir. Pas forcément de connaissances, mais de visions nouvelles, de perspectives. En lisant, on ouvre quantité de portes dans notre conscience et l'on entrevoit, au-delà, tous les possibles. Enfin, on devrait.

Minuit est un exemple entre mille de littérature onirique. Au départ, il raconte une histoire comme une autre ; à la fin, il n'impose aucune conclusion. Cependant, la puissance de suggestion de son étrange univers suffit à faire souffler un vent qui nous soulève de terre, nous transporte vers des lieux inattendus, ensemence notre esprit d'un pétillement d'étincelles. Qui sait quel feu en jaillira ?


Choisir sa vocation, clairement et sans aigreur

Il faudrait cesser de confondre rêve et activité distrayante.

En littérature, le rêve passe par un style inventif, bondissant, tout sauf plat et stéréotypé – l'inverse des prescriptions actuelles, qui le voudraient minimaliste : sujet, verbe, complément, comme le citait avant-hier un auteur ! 😲

D'aucuns l'aimeraient dépouillé jusqu'à l'indigence, voilà la vérité. Pourquoi donc ? Pour ne pas rougir du leur ?

Se comparer aux grands écrivains de tous temps n'a pourtant rien d'humiliant. On sait que l'on n'a rien à voir avec un grand sportif, un grand chanteur d'opéra. Admettre la différence entre leur performance et la nôtre permet d'apprécier leur talent, de s'en inspirer si l'on souhaite progresser, et, au moins, de relativiser notre propre prestation quand on fait son jogging ou qu'on pousse la chansonnette sous sa douche.

Il faut savoir qui l'on est et qui l'on veut être. L'un des maux qui rongent la littérature de nos jours, qui provoquent la marginalisation du talent par une majorité activiste (j'y reviendrai dans un autre billet), c'est que tout le monde veut se proclamer écrivain sans établir de distinction entre raconter des histoires – je le répète, c'est un métier comme un autre, honorable et nécessaire – et s'efforcer de faire de l'art – pas seulement au sens esthétique, mais au sens où l'on insuffle dans son œuvre un petit quelque chose en plus.


Le style, véhicule de la pensée

Sans doute les auteurs croient-ils, en banalisant leur style, se rendre plus accessibles. Certains, par vénalité. Beaucoup, dans l'espoir de faire ainsi passer au plus grand nombre les messages qu'ils ont à cœur de délivrer.

Mais on pense avec les mots dont on dispose, c'est une vérité ingrate et, pourtant, incontestable. Si nous nous astreignons à donner seulement à nos lecteurs les mots qu'ils possèdent déjà, bientôt nous en serons réduits, et eux avec, à nous contenter d'un vocabulaire de cinq cents mots. Ce jonglage de manchots, est-ce ce que nous voulons, ce que nous leur souhaitons ? Quels contenus nous permettra-t-il de faire passer ?

Un style élaboré, un vocabulaire riche, c'est comme un train avec de nombreux wagons. Plus on supprime de wagons, moins on transportera d'idées et plus elles peineront à atteindre leurs destinataires.


Une encre bleue comme une orange

Le rêve passe aussi, en littérature, par une transfiguration intelligente de la réalité banale. C'est dans cette encre-là que nous devons sans cesse nous retremper.

Tel Narcisse, le lecteur actuel se plaît à contempler son reflet sans les livres. Il se grandirait davantage en étant confronté à des héros atypiques, de ceux qui l'entraîneraient dans des sentiers inconnus, vers des décors et des pensées revivifiants.

Au lieu de cela, trop d'auteurs rognent les ailes à leur plume, ou inversement ! Et se cantonnent dans l'art convenu du récit, au lieu de lâcher la bride de leur imagination et de s'adonner aux vraies subtilités de l'art d'écrire : la réinterprétation. « La Terre est bleue comme une orange », écrivait Éluard. C'est cela, être poète ou écrivain.


Le rêve, moteur d'une meilleure réalité

Nous vivons dans un monde désenchanté, où, plus que jamais, l'être humain est confronté à son impuissance. Ayant longtemps rêvé, il a trouvé ses limites. Il sait désormais qu'il n'existe pas de système politique salvateur, que le progrès scientifique n'établira pas le bonheur sur Terre, que l'aventure individuelle n'est plus qu'un concept étriqué. Il ne rêve plus, il tue le temps – et lui-même, et la planète entière.

La solution serait de recommencer à rêver, de créer d'autres visions, d'autres schémas de pensée, pour aboutir à de nouveaux sursauts, de nouvelles solutions, de nouvelles prises de conscience.

Au niveau collectif, solutions et prises de consciences ne sont actuellement que des faux-semblants, des idées que l'on caresse d'une main complaisante sans cesser de procrastiner. 

À l'échelon individuel, ce n'est guère mieux : vidés de toute énergie créatrice, nous nous contentons de digérer une fausse quiétude, prisonniers de nos peaux insatisfaites, de nos confortables ghettos plombés de stress et de mal-être.

L'espace nous manque déjà, et ce n'est qu'un début. L'espace physique, comme celui du rêve. L'être humain est fait pour voler, pour employer son cerveau à s'extraire de la boue quotidienne et à se projeter dans des projets, des inventions, des lendemains qui chantent. Sans rêves, il est pire qu'un oiseau sans ailes : il devient vite un parasite affairé à ses propres intérêts, « une moisissure qui prolifère à la surface de la planète », comme me l'a dit un savant.

Vision pessimiste ? Plutôt lucide, je dirais. Et voir les choses en face constitue le meilleur point de départ pour les changer.


« Dessine-moi un auteur ». Pas un mouton.

Alors, amis auteurs, amis lecteurs, ne nous contentons pas de vivre englués dans la réalité, occupés à la retranscrire et à l'ingurgiter comme les robots sans âme en lesquels on voudrait nous transformer.

Nous autres, auteurs indépendants, ne devenons pas par défaut des machines à produire de la littérature de type industriel, stéréotypée, sans contenus véritables. Ne nous faisons pas complices de cette gigantesque entreprise de lavage de cerveaux, si opportuniste et si lucrative. Empêchons qu'en formatant la lecture, l'on remplace peu à peu le rêve fertile par le loisir de masse.

Rêvons, transfigurons, recréons. Restons pleinement humains. Soyons des passeurs de rêve.

Bonne fin de weekend à toutes et à tous !



vendredi 27 avril 2018

Autoédition : mort aux préjugés !




 Avertissement : ce billet va être encore plus long que d'habitude, parce qu'il s'achève sur une série d'illustrations extraites de mes propres ouvrages. Alors installez-vous confortablement avec un bon verre… et attachez vos ceintures, parce que, plus que jamais, je vais charger au galop ce qui m'indigne ou me révolte, dans la vie comme en littérature.


Cher Antoine

« L'ennui naquit un jour de l'uniformité », cela vous dit sûrement quelque chose. Si vous pouvez citer le nom de l'auteur, chapeau bas ! Il s'agit d'Antoine Houdar de La Motte, un écrivain des XVIIe-XVIIIe siècles. Oublié, comme nous le serons tous. Et pourtant, dans son cas… Grand pourfendeur de préjugés, il incarna la rébellion contre le classicisme formel qui soumettait l'art d'écrire à des règles compliquées.

J'imagine sa surprise s'il voyait, aujourd'hui, un monde littéraire délivré de toute contrainte stylistique en profiter pour prôner, non plus l'entière liberté d'expression, mais l'appauvrissement du style dans un but démagogique… non, disons-le sans détour : dans un but commercial.

L'uniformité est partout, chaudement recommandée. Et l'ennui ne manque pas de s'ensuivre, du moins pour les amoureux de la langue française.

« Je ne prétends pas anéantir ces règles, écrivait Houdar de La Motte à propos de celles du théâtre. Je veux dire seulement qu'il ne faudrait pas s'y attacher avec assez de superstition, pour ne les pas sacrifier dans le besoin à des beautés plus essentielles. »

C'est bien là que se situe le problème : quand l'écriture simpliste menace de reléguer aux oubliettes le style littéraire, ce sont les beautés de la langue qui risquent de disparaître. La littérature ne serait plus un art, mais uniquement un savoir-faire, un artisanat mineur.

La superstition à changé de camp : elle vise désormais les « élitistes » qui ont des prétentions au style. En fin de compte, il ne sera même plus question de littérature, concept que l'on ringardise à plaisir ; seulement de fabrication de livres, tout comme on fabrique des téléviseurs ou des raquettes de tennis.

Près de 3 siècles après la mort de monsieur Houdar de La Motte, le style d'écriture, auquel j'ai déjà consacré plusieurs articles dont celui-ci, constitue donc plus que jamais un sujet qui divise lecteurs comme auteurs. Avec avantage tactique au plus grand nombre… hélas.



« Bordel ! » dit la marquise

J'ai rappelé dans un récent billet que l'on ne fait pas s'exprimer de la même manière une bourgeoise et un voyou. Non pas que leur langage soit soumis à une quelconque fatalité sociale, nous le verrons plus loin ; mais le lecteur s'attend à certains stéréotypes, et, bien que je m'oblige parfois à en tenir compte, c'est l'une des choses qui me désolent en tant qu'auteur.

Une idée reçue absurdement tenace veut que les modes de vie et d'expression soient compartimentés en fonction du milieu dont on est issu. On pense qu'une grande bourgoise ou un aristocrate ne sauraient parler de façon familière sans s'évanouir ; qu'ils ont un parapluie fiché dans le fondement et un filtre antidérapages incorporé aux cordes vocales.

Il n'en est rien : dans les milieux en question, on entend souvent pratiquer une réjouissante verdeur de langage. À tel point que, dans ma jeunesse, j'ai cru que cette liberté d'expression allait de pair avec la liberté que procurent (parfois) la fortune et la naissance.

Faux, bien entendu : ces milieux sont souvent soumis à de fortes contraintes, des préjugés, des injonctions – que cela relève de la tradition familiale, d'une éducation religieuse ou d'un modèle comportemental acquis, par exemple, en écoles privées. Mais ces contraintes ne sont pas plus fortes que celles qui s'exercent dans les couches dites « populaires » de la société, où certains réflexes sont tout autant formatés.

N'empêche, il est non moins erroné de croire que « le peuple » s'exprime presque immanquablement avec maladresse ou abandon. On voit des agriculteurs qui n'ont pas dépassé le certificat d'études, des artisans, des ouvriers, des petits employés issus de l'immigration, pratiquer une langue plus pure que celle de bien des journalistes. Et, comme je l'ai dit plus haut, parfois plus guindée que celle du « gratin ». 😏


Un amiral passé à tabac par sa femme de ménage

En fait, le goût pour les stéréotypes de forme fait écho à celui pour les stéréotypes sociaux. Les auteurs se plaignent que tout a déjà été écrit, mais s'engouffrent dans les intrigues conventionnelles comme un troupeau de gnous pendant les grandes migrations saisonnières au Serengeti.

J'ai vu récemment le film La forme de l'eau. Comme mon ami Bouffanges, j'ai été braquée d'entrée par l'avalanche d'invraisemblances ; idem dans les premières pages du livre, pourtant plutôt bien écrit, où l'on voit un homme, qui « vole à onze mille pieds » dans un jet, consulter un document dont l'encre a bavé « parce que le bimoteur a des fuites ». Autrement dit, il vole hublots ouverts ! Affligeant.

Mais ce qui m'a davantage braquée, c'est l'exploitation d'un poncif on ne peut plus grossier : un militaire « brutal et imbu de lui-même » (et raciste, en prime, puisqu'à travers le sauvetage d'une créature différente, le film se veut une ode à la tolérance) est opposé à une pauvre gentille femme de ménage sourde-muette – tant qu'à faire – qui se bat par amour.

Notre époque est si conformiste, si attachée à ses schémas bien-pensants, qu'aucun critique à ma connaissance n'a fustigé ce manque d'originalité. Loin de là : il s'agit presque d'une figure imposée. Et si un auteur ou un réalisateur avait l'esprit de confronter un militaire sensible et altruiste à une femme de ménage méchante et bornée, sans doute crierait-on au scandale, au lieu de saluer la volonté de s'affranchir de codes ridiculement figés.

Pourtant, la réalité démend chaque jour ce genre de stéréotyopes. Par exemple, l'armée, cible de clichés extrêmes, pratique le brassage social et culturel plus que tout autre univers professionnel ; il ne s'y trouve pas plus de « soudards » que dans la société civile, et l'on peut y croiser des légionnaires lettrés aussi bien que des hauts gradés « bien nés » dont l'argot aurait fait les délices d'Audiard.

À l'inverse, il arrive que des femmes de ménage brutalisent des enfants, des vieillards, des handicapés. Pourquoi supposerait-on qu'elles en sont incapables ? Au nom de l'égalité (et non sans paradoxe), on présente aujourd'hui la diversité comme un bienfait. En oubliant qu'elle ne n'exprime pas seulement au niveau culturel, mais aussi au niveau des pulsions et des sentiments. Dans toutes les populations, toutes les classes sociales.

La manière de s'exprimer, l'intelligence, la lucidité, l'élégance des pensées, la hauteur de vues ou des valeurs morales aussi hétéroclites que la bonté, le désintéressement, l'honneur, l'altruisme, le courage, etc, ne sont pas plus « naturels » à tel ou tel milieu qu'à d'autres. Prétendre l'inverse, c'est enfermer l'individu dans des schémas réducteurs.

C'est pourquoi la politique, dont le fond de commerce est le clivage social, m'irrite profondément. Et, pour en revenir à la littérature, c'est également pourquoi je peine à lire jusqu'au bout un ouvrage manichéen, quelle que soit sa qualité.


Garçon, une tranche de vie bien saignante…

Au fil des publications dans l'indésphère, j'ai souvent vu encenser les histoires qui prennent pour décor le monde des petites gens, des voyous, des exclus, des victimes.

Dans le goût actuel pour les histoires bien crades, pour les plongées en apnée dans un monde brutal, entrent bien sûr des parti-pris idéologiques, mais aussi une pulsion moins noble : la fascination du lectorat (et des auteurs) envers le thriller dans ce qu'il a de plus gore. Je ne jette la pierre à personne : en guise d'exercice de style, je me suis essayée aussi à ce genre particulier.

Chez le lecteur, plusieurs motivations peuvent coexister. Il accomplit ce voyage au bout de la nuit un peu par principe, par une espèce de devoir de solidarité : plus facile de s'apitoyer sur Gavroche que d'aller donner de son temps à la soupe populaire… Cette littérature-là offre une forme de pèlerinage virtuel, un tourisme du pire qui permet de se donner à la fois bonne conscience et le frisson, en allant découvrir, voyeurs emplis de nobles intentions, ce que l'on pense être « la vraie vie » dans toute sa crudité : de la misère, de la souffrance, du désespoir – et le courage de faire avec.

Mais c'est là une autre forme de manichéisme : car, bon sang, les SDF, les délinquants, les vieux enfermés dans des mouroirs, les souches paysannes qui survivent au fin fond d'un terroir replié sur lui-même, ou toutes les « petites gens » aux mains calleuses, aussi mal loties et méritantes fussent-elles, ne sont pas les seuls êtres humains à vivre dans « la vraie vie » !

Considérer que coucher sous un pont, être dealer ou trimer sur une chaîne de montage est plus grave, plus digne d'être décrit, que les drames qui peuvent frapper dans n'importe quel milieu (par exemple, perdre un enfant, être prisonnière d'un conjoint brutal, affronter la guerre ou simplement la maladie), c'est, me semble-t-il, témoigner d'une bien-pensance quelque peu étriquée. Ou, pire, faire preuve d'un goût morbide pour les clichés sociaux les plus « vendeurs ».


Et si on changeait de disque ?

Nous ne sommes plus au temps de Dickens ou de Victor Hugo, où les romans populaires, ouvertement moralisateurs, étaient censées frapper la conscience du bourgeois et consoler les pauvres de leur triste condition. La société ne cesse de se complexifier, et la littérature se doit de le refléter. Ras-le-bol du nombrilisme pédant de la Germanopratie, ras-le-bol aussi d'un misérabilisme social qui sent le réchauffé.

Certains meurent encore de froid dans la rue ; d'autres, d'un cancer. En tant qu'auteurs, nous ne sommes pas investis d'une mission d'assistantes sociales : je ne vois pas pourquoi la souffrance des uns serait plus pathétique et plus importante à dépeindre que celle des autres.

Un intellectuel persécuté dans un pays étranger est aussi menacé, voire davantage, que ses compatriotes balayeurs ou portefaix. Et en France, on voit littéralement crever des faim des commerçants ruinés, inéligibles par définition aux aides sociales, ou des veuves d'agriculteurs nanties d'une misérable pension de réversion. Alors pourquoi se croit-on obligé de sacrifier ad nauseam à des images d'Épinal tout droit sorties du XIXe siècle ?

Les êtres « différents » par leur physique, leurs inclinations sexuelles, leur liberté d'esprit, leur rejet des conventions, ou de par une situation quelconque, sont aussi nombreux, aussi impitoyablement brimés, aussi malheureux dans tous les milieux, qu'ils soient aisés ou défavorisés.

Les beaux esprits qui s'imaginent qu'il vaut mieux être obèse ou gay dans le bon peuple que chez les nantis bardés de préjugés devraient aller se balader dans la France profonde, ou dans une banlieue explosive, ou encore dans une bonne vieille famille de beaufs. Il y a là des spécimens immondes, tout comme il y a d'abominables connards parmi les gens « bien comme il faut ».

Comme le disait miss Marple, « la nature humaine est la même partout » : l'on rencontre de tout en toutes circonstances, du bon et du mauvais, du brut et du raffiné. Présupposer que l'on peut extrapoler des qualités, défauts ou comportements d'après le milieu social serait une monstrueuse bêtise.

Aussi, j'aimerais beaucoup qu'on arrête de tout classifier, de tout hiérachiser en termes de valeur morale, de faire semblant de voir la vie comme un match de boxe : « à ma gauche, le Bien ; à mon droite, le Mal », ou inversement… Ça, c'est le gagne-pain des politiciens et des médias ; ou un défouloir pour les gens qu'enrage l'injustice, et qui aimeraient pouvoir cogner sur un responsable bien identifié plutôt que de devoir conclure que l'homme est un loup pour l'homme, en tous lieux et (presque) toutes circonstances.


Et si on changeait aussi de style ?

En écriture, recourir aux stéréotypes sociaux est à mes yeux le comble du mauvais goût.

Or, cette mode tenace a pour corollaire une tendance lourde : l'injonction d'écrire simplement. L'adjectif « fluide » a la cote et qualifie aussi bien une daube rédigée dans un style scolaire qu'une prose musicale qui coule avec aisance. Entre l'une et l'autre, on n'établit plus de distinction qualitative.

En revanche, on privilégie le vocabulaire courant, monté en phrases basiques ; et les histoires brutes de tonneau jusqu'à la caricature, dénuées d'ornements tels que des descriptions ou des nuances psychologiques. Tout est fait pour encourager le lecteur à aller au plus facile. De son côté, c'est ce qu'il demande, puisque cela s'avale sans peine et qu'on le pousse dans cette voie. La pente de la déculturation est savonnée avec soin par ceux qui en tirent profit.

Oui, je viens d'enfourcher l'un de mes chevaux de bataille ; dites-moi si je vous saoule, à force… Mon excuse, c'est que les enjeux sont incalculables.

Première conséquence, les styles s'uniformisent, se nivellent par le bas, par le plus petit dénominateur commun ; les singularités disparaissent. La diversité littéraire est sommée de se fondre dans la masse, de disparaître au profit d'un langage universel, consensuel, accessible à tous. Les raisons mercantiles s'ajoutant aux principes idéologiques, les états d'âme des lecteurs les plus incultes sont crédités d'une plus grande valeur absolue que ceux des amateurs éclairés, accusés d'un « élitisme » qui cristallise les mêmes sempiternels préjugés et sert de prétexte aux mêmes procès manichéens.

Pourtant, le style, c'est l'art en soi. Si une histoire quelconque peut étinceler grâce au style, une bonne histoire mal écrite demeure un ratage illisible. Et le style « moyen » si souvent préconisé, correct mais simpliste, ne permettra jamais à aucun ouvrage de se graver dans la mémoire des lecteurs, encore moins de s'inscrire dans l'Histoire de la littérature.

En se privant de pratiquer « leur » style, en le lissant pour plaire au plus vaste public possible, les auteurs tournent le dos au meilleur de leur vocation. Les bons artisans (je parle de ceux dont les métiers touchent à l'art, les potiers, les créramistes, les ébénistes, etc) ne cherchent pas à produire des objets minimalistes, identiques à ce que fabrique leur voisin. Toute leur vie durant, ils cultivent et affinent leur « patte », leur tour de main, leur sens de l'esthétique, pour proposer des œuvres qui revendiquent leur singularité.


Lâchez-vous !

Alors, je vous en conjure, ne vous contentez pas « d'écrire pour tous ». En matière de style, écrivez avant tout pour vous-mêmes, pour être satisfaits de votre travail à la fin de la journée. Faites-vous plaisir. En fin de compte, vous ferez également plaisir aux lecteurs capables de l'apprécier. Et si un style qualiteux vous prive de quelques lecteurs, dites-vous bien que, de deux choses l'une :

– Ou bien vous avez déjà rencontré le succès ; auquel cas, ce que vous pourriez faire de plus exaltant serait peut-être d'initier votre lectorat à une prose plus riche, plus subtile, en repoussant par la même occasion vos propres limites.

– Ou bien vous peinez à vendre vos ouvrages ; auquel cas, vous n'aurez rien à perdre. Sur le marché du « facile à lire », la concurrence est immense. Plutôt que d'imiter la recette convenue des best-sellers, démarquez-vous. Soyez vous-mêmes. Mieux encore : révélez peu à peu le meilleur de ce que vous portez en vous.

De nos jours, un tour d'horizon des succès de librairie ne donne guère à imaginer l'infinie variété des styles possibles. Retrouvez-les plutôt en feuilletant des anthologies ou en fouinant dans les bibliothèques. Puis, choisissez le ou les vôtres et lâchez les chevaux !

Vous allez transpirer, parfois sangloter sur votre copie, mais en fin de compte, vous vous amuserez follement. Or, dans cette activité ingrate dont une infime minorité parvient à faire un métier, il est beaucoup plus important de s'amuser et d'être content de son travail que de viser de grosses ventes : car la première partie de l'aventure ne dépendra que de vous, alors que la seconde risque fort de ne se solder que par des déceptions.


Illustrations

Pour vous encourager à tester vos « voix » possibles, je vous livre ci-après un certain nombre d'échantillons des miennes.

Ce passage en revue est surtout destiné à ceux d'entre vous qui, habitués à lire des romans « grand public » et/ou restés marqués par leurs lectures classiques, ne s'imaginent pas à quel point les styles littéraires peuvent varier – d'un auteur littéraire à l'autre, aussi bien que chez un même auteur.

Je serais bien incapable de dire à travers combien de styles différents je me suis exprimée en tant qu'écrivain, mais rien ne vous oblige à vous diversifier autant : une seule voix, affinée dans une constante recherche de perfection (que l'on n'atteint jamais, mais dont la poursuite est une joie en soi), suffira à vous procurer les délices de la création et à combler vos lecteurs exigeants.

Le style de Spi, mi-parlé, mi-littéraire, où d'aucuns ont entrevu celui d'Albertine Sarrazin :

« La pluie a décidé d’aller mouiller ailleurs, quelque part où il y a des victimes sans parapluie. Ici, même les chats errants évitent de s’attarder dehors. Simon lève la tête. Pour lui, l’orifice du puits doit seulement être une nuit d’hiver. Il s’attarde là-haut, on dirait qu’il invente des étoiles. Autour de la voiture, les terre-pleins rêvent qu’ils sont des pelouses, des jardins d’enfants. Sybil-la-fée est toujours à l’arrière, sur la banquette de poupée. Elle doit être pressée de regagner son hamac, mais elle a l’air de se trouver exactement où elle le souhaite. Au fond, tout le monde est exactement ce qu’il veut : personne ne le sait, voilà. »

Celui, très littéraire, de Propos d'homme à homme, où se mêlent trop d'influences pour que je puisse les démêler :

« Des pas. Une silhouette se coulait dans l’eau qui s’est déchirée sèchement, comme une voile. Juste quelques rais de lune trouant les flots. Lorsque j’ai entrevu la blancheur d’un corps, l’inconnu s’éloignait déjà d’un crawl lent et fluide. J’ai trébuché sur des vêtements abandonnés. À mon tour je me suis dépouillé, je suis entré dans la mer. La lune s’était dissoute ; seul le friselis des vagues rappelait la plage invisible. Ce bruissement m’entourait, m’égarait tandis que je nageais sur place, cherchant à deviner l’autre. 
Soudain, des ondes plus rapides m’ont révélé sa présence. Une jambe a frôlé la mienne et j’aurais voulu rester là, à flotter indéfiniment dans l’eau tiède et frémissante, comme dans le plaisir. »

Celui, classique, de mon roman historique Les émigrés :

« Un feu craquetait maigrement. Eugène reporta son regard sur les soldats occupés à extraire des bandes molletières leurs jarrets rancis. Une silhouette se coula vers lui : Ahmed, qui s’accroupit à ses côtés. Ils restèrent ainsi, immobiles. Les rumeurs du cantonnement leur parvenaient, étouffées par un début de brume. Le sol, ayant bu tout le jour une âcre fournaise, se préparait à recevoir la liqueur de rosée où se régénéreraient les trembles. Enroulé dans son burnous, Ahmed fixait, impénétrable, les profondeurs de la nuit ; sous l’éclat d’une coulée de lune, son profil maure semblait une flaque d’huile sombre. »

Celui, très « parlé », de mon Apéribook Une nuit très noire – sans doute inspiré par le style d'Émile Ajar, pseudo de Romain Gary pour La vie devant soi :

« Ma mère disait toujours « Zoé (quand elle m’avisait par mon nom, c’était du sérieux), une femme, elle doit surtout avoir sa dignité ». Eh ben moi, je vous préviens : c’est un super mauvais conseil. Pour avoir ma dignité comme ma mère en faisait la pub, j’ai jamais voulu me faire plaindre, et ça vaut rien de bon à personne. Chaque fois que je me prenais une grande tarte dans la gueule, au propre ou au figuré, je rigolais genre « même pas mal » et je continuais à m’activer avec mon œil et mon cœur au beurre noir. Le vraie future petite femme très digne. Quelle conne ! »

Celui, enjoué, de L'homme de l'ombre (ou de mon feuilleton Au bonheur des dames) :

« Parce qu’en prime il est télépathe, le martien aux yeux bleus ? Quel sourire insupportable ! Je me cambre malgré moi, en espérant ne pas être trop enlaidie par ces vagues de rougeur sur mon visage. Pourquoi aucune femme ne supporte-t-elle l’idée d’envoyer un homme au diable sans lui inoculer au moins un petit béguin pour la route ?… »

Celui de Zone franche, que Nila Kazar m'a fait l'honneur de comparer au style de la grande Colette :

« Et puis V. s’est approché de moi, irrésistiblement, l’œil rétréci et sans sourire. Les rumeurs de la pension se sont tues, seuls m’assourdissaient les battements fous de mon naufrage : je n’ai rien su dire, rien compris. C’était la grande crue, toutes digues rompues, qui m’emportait, brutale, vers les hautes terres…
Une sorte de viol réciproque, voulu à mon cœur défendant. »

Dans Autant en emporte le chergui, les styles alternent en fonction des circonstances, puisque ce roman-fleuve mêle, entre autres, des scènes d'enfance et d'action :

« Chergui. Vent de sud, vent de sable. Vent d’incendie.
Derrière les murs chaulés que martèle un jour fulgurant, survit la nuit fraîche, à volets fermés. Duel de pénombre et de lumière. Contraste photographique : flash et obscurité, extérieur-intérieur, positif-négatif.
Le monde est blanc. Le monde est clos. C’est le Chergui. »

« Le puits n’avançait pas – mais dans ces contrées, rien n’avance. Il faut apprivoiser le temps, faire durer des jours ou des siècles l’arc-en-ciel d’un ara en vol, ou la pluie levant sur les tôles une tiède vapeur d’intentions. Un puits c’est l’espoir, la vie, tout un programme pour le Blanc qui rêve de le mener à bien ; pourtant, jusqu’ici il n’y en avait pas à cet endroit – et il y avait tout de même la vie, l’espoir, une programmation millénaire qui pouvait se passer de puits. » 

« À nouveau la toux, sèche, profonde. L’homme jeta sa cigarette, qui brasilla faiblement ; puis il se leva et leur tourna le dos pour guetter un point à l’opposée : sans doute la relève. Happant Heinz par un bras, Vic s’engagea résolument à travers route, les yeux fixés sur la silhouette de la sentinelle – si proche qu’il leur semblait sentir sa sueur, entendre sa respiration… Ils progressèrent pas à pas sur la chaussée rudimentaire, attentifs à ne pas faire rouler le moindre gravillon. »

« L’une des femmes pilait l’igname ; la sueur ruisselait jusqu’aux pointes de ses seins, qui s’égouttaient en oscillant comme deux mangues sous une averse. L’autre ajoutait de l’eau dans le mortier, avec tant de nonchalance qu’elle semblait y émietter de l’air. Leur bavardage, leurs rires, le balancement de leurs hanches, le roulement du pilon imposant à la pâte une danse élastique, de plus en plus immatérielle… »

« Intense révélation.
Des coursiers aux robes d’acajou, aux longs membres fins, évoquaient une farandole de guéridons précieux s’apprêtant pour un thé au Pays des Merveilles. Autour de ces bibelots pour milliardaires, l’essaim des lads en blouse de travail se pressait avec des rites d’initiés, ajustait les cuirs, baignait des naseaux volcaniques avec une éponge trempée dans l’eau fraîche, chassait d’invisibles poussières. Plus loin, d’autres initiés très élégants s’inclinaient pour murmurer quelque formule magique à de petits hommes à peine plus hauts qu’Eva elle-même, et bariolés de couleurs vives comme des clowns ; cependant la petite fille n’avait pas envie de rire mais retenait son souffle, car il était évident que ce spectacle, d’où émanait crescendo une excitation soigneusement orchestrée, n’avait rien de la pantomime mais tout d’un opéra flamboyant, glorieux, essentiel, où le drame n’était jamais loin. »

« Le décor immobile. Vic nota avec étonnement l’éclat améthyste du ciel, les ombres mates. Tout semblait changé, les chants d’oiseau plus sourds, le froid plus vif. Lui-même résonnait différemment, encore haletant de la lutte, fabuleusement vivant, et pourtant triste à en vomir…
Pressée contre lui, cette chair flasque dont le sang tiède poissait ses mains, sa chemise. Les yeux du mort s’accrochaient aux siens, grands offerts, quasi complices. Plus loin, le premier policier tressautait encore discrètement. Comme si la vie répugnait à quitter cette défroque qui avait dû lui être douce – un homme dans la force de l’âge, un peu gras, amateur de teille bien sucrée, de longues parties de dés, de femmes faciles ; une enveloppe charnelle confortable et sans risques. »

« Au coucher du soleil, un nuage de poussière dévalait les pentes abruptes. Les derniers rayons révélaient les robes de cuivre d’une horde de chevaux sauvages, tandis qu’ils couraient se fondre dans le crépuscule. Debout sur la crête, Eva les regardait défiler à ses pieds. Elle attendait. Car à l’instant où la nuit bleuissait la roche, un long hennissement striait l’air…
Il était là. Sa blancheur émergeait de l’ombre ; la lune baignait d’argent sa silhouette frémissante. Eva descendait lentement à sa rencontre. La tête levée, l’étalon plongeait ses yeux au fond des siens : au contact de leur flamme brune, elle bouillonnait d’une fièvre joyeuse. »

« Impression confirmée le soir. Dans l’après-midi, trois arrêts cardiaques. Cri aigu de l’alarme, galopade éperdue, roulement d’un chariot. Derrière la muraille des blouses blanches, Vic avait vu ou deviné le corps supplicié, arqué sous les décharges. Partez, partez donc ! Laissez-la. D’ailleurs vous vous trompez, ce n’est plus elle… La troisième fois, l’agitation s’était tue. La pièce se vidait peu à peu, des infirmières sortaient à reculons, tirant le défibrillateur. L’attelage le frôlait, et le sillon mou des roulettes sur le lino devenait le rouage central de l’univers ; seule comptait cette traînée éphémère, tandis que l’on prononçait encore sous son nez des paroles qui résonnaient au cœur d’une immensité caverneuse. Il n’entendait rien, et pourtant retenait tout. Un jour il interrogerait des médecins, chercherait à comprendre. Suivrait en pensée le cheminement de la mort dans les organes condamnés. Souffrirait enfin. Admettrait, peut-être…
Ce jour-là, il n’admet pas. Il est ailleurs. Comme elle. »

Dans Élie et l'Apocalypse, le style varie aussi en fonction du contexte, même s'il est le plus souvent assez « grand public » (mais pas trop 😉) :

« Elle habilla son frère pendant que la nounou sanglait son conteneur mammaire et enfilait la vaste robe rayée qui la déguisait en tente de jardin. »

« Les ouvrages de la bibliothèque des Transes, avec leurs somptueuses jaquettes en cuir de toutes les couleurs, leurs inscriptions dorées au fer et leurs longs signets de soie qui traînaient comme la queue d’un oiseau de paradis, étaient beaucoup plus que des livres : presque des individus. La petite fille avait envie de prier chacun d’eux de lui raconter son histoire… Elle huma avec griserie leur parfum de papier, de cuir et d’encre d’imprimerie. »

« Une main tendue vers le porte-parapluie qui pourrait lui fournir une lance improvisée, Élisabeth se décida à ouvrir en laissant l’entrebâilleur. Sur le paillasson dépolluant, un… pingouin ?! non, voyons : un très petit homme en redingote noire soulevait son haut-de-forme avec courtoisie. »

« Quand Élie franchit l’Euphrate qui fumait dans l’air glacial, des tourbillons de brume l’imprégnèrent jusqu’aux os. Le soir tombait très vite ; déjà le labyrinthe se fondait dans un horizon presque indistinct. Rassurée par la présence de Kevin, la petite fille poursuivit son chemin à travers la lande assombrie. C’est presque à tâtons qu’elle dut accomplir les derniers mètres. Alors qu’elle effleurait enfin la haie cirée de givre, elle retint un cri : une silhouette venait de surgir du brouillard ! »

« À l’extrémité d’une allée se dressait un très vieux verger dont les troncs torturés semblaient danser en silence une gigue millénaire. De petites pommes couleur de beurre jonchaient le sol. Pat en ramassa ; Élie et lui croquèrent avec appétit leur chair douce, juteuse, au parfum de poire et de sous-bois. »

« — Au ralenti, je vous prie, chère miss Throughview, que nos amis puissent bien suivre votre prestation.
Le regard de la jeune fille parcourut la pièce et s’arrêta sur l’un des hideux bibelots de Béryl, un absorbeur d’ondes négatives en forme de préservatif géant.
— Tant que t’y es, bousille-le, tu veux ? grommela Pat. »

« Le petit oratoire des Transes était agenouillé au sommet d’une colline, si semblable aux dolmens de la lande, avec ses arcboutants de granit, qu’on s’étonnait d’y voir pendre une cloche. Celle-ci carillonnait toute seule les jours de tempête, quand le vent d’ouest échevelait les bruyères. L’été, des papillons venaient prier à menus battements d’ailes dans la nef silencieuse ; pois sauvages et fougères moussaient contre ses murs. »

Mon recueil Infortunes de mères contient, en dehors de Spi, des nouvelles qui illustrent des styles très différents.

Et si vous êtes curieux de découvrir d'autres écrits, d'autres styles, de larges portions de mes romans ou nouvelles sont en libre lecture ici.

Vous voyez, la palette des tonalités envisageables est immense… Si ce n'est déjà fait, vous ne manquerez pas de trouver tôt ou tard la « voix » qui vous convient.



Qui peut le plus peut le moins

Étrangement, quelqu'un s'est déclaré surpris que je sache pratiquer par ailleurs un style simple et dépouillé, comme je le fais pourtant dans la plupart de mes Apéribooks ou dans mes feuilletons, en particulier Toscan. Passé l'effet de surprise, j'ai compris qu'il est difficile aux lecteurs de concevoir que des auteurs étiquetés comme « littéraires » puissent transgresser le stéréotype de l'écrivain classique et écrire tout bonnement comme ça leur chante, selon le thème du jour et l'humeur du moment.

Pourtant, de même qu'un auteur est censé pouvoir se glisser dans la peau d'une infinité de personnages, il devrait pouvoir, s'il le souhaite, pratiquer différents styles. L'un des grands torts de l'édition, c'est qu'elle interdit cette option : il lui faut, au contraire, faire de chaque auteur un « produit » uniforme, facile à marketiser.

Amis auteurs autoédités, ne vous inquiétez pas : si vous affûtez votre ou vos styles, vous n'en saurez pas moins écrire avec simplicité, si nécessaire. Au contraire : vous ne le ferez qu'avec plus de justesse.


Bon weekend, excellentes écriture et lecture à toutes et à tous !