Bienvenue chez moi ! Sur ce blog, je dis ce que je pense. Bonne visite...

Vous pouvez aussi consulter ma page auteur Amazon ou explorer mon profil https://www.facebook.com/EBKoridwen et ses groupes associés, où vous découvrirez l'actualité de mes ami(e)s blogueurs littéraires, auteurs, illustrateurs, etc : une enthousiasmante communauté de plus de 4 000 passionnés du livre.

On m'a demandé ce que veut exprimer l'image ci-dessus. Réponse : le désir ardent – qui fonde l'art d'écrire – de rendre ses textes plus affûtés, plus rayonnants ;

l'amour de la littérature, le goût de l'atypisme, l'exigence vis-à-vis de soi-même… Mais par-dessus tout, je voudrais simplement être un peintre de la vie.


samedi 7 avril 2018

Autoédition : pourquoi j'exclus l'écriture inclusive




Voilà longtemps que je voulais exprimer la respectueuse consternation que m'inspire l'écriture inclusive.

J'ai l'habitude, lorsque je m'adresse collectivement à un public mixte sur facebook ou depuis mon blog, d'écrire « mes ami(e)s » pour bien montrer que je n'exclus personne (pourquoi le ferais-je, cela dit ?). De même, j'écris et écrirai toujours « bon travail à toutes et à tous ».

Sur les réseaux sociaux, la mode de l'écriture inclusive atteint de telles proportions que ce qui se voulait un « signal fort » anti-sexiste tourne au fanatisme et prête à sourire. Du coup, considérant que mes petits ménagements deviennent contre-productifs, je me suis mise à les employer moins fréquemment.

En peu de temps, j'ai vu des personnes que j'estime se mettre avec zèle à l'écriture inclusive, jusqu'à défigurer des textes qui avaient pourtant mission de convaincre leur public. Les auteurs masculins n'étaient pas en reste, soucieux de se monter solidaires du combat pour l'égalité des femmes et de ne pas être épinglés dans la catégorie haïssable des affreux machos.

De mon côté, je continuerai peut-être à écrire « mes ami(e)s », mais jamais je ne passerai à « mes ami.e.s », graphie que je trouve mécanique, déshumanisée, contraire à l'idée que je me fais d'une « inclusion » chaleureuse et tolérante.


Quel est donc le principe fondateur de l'écriture inclusive ?

D'aucuns considèrent comme sexiste l'emploi du masculin en tant que neutre, par exemple dans « les passants », « les auteurs », « ils sont nombreux, ces hommes et ces femmes qui… », etc.

Depuis des lustres, le masculin endosse le rôle du neutre. Cela ne me pose aucun problème d'ordre éthique. Mais je parie que si, à l'inverse, l'évolution de la langue avait amené le féminin à servir de neutre, certaines n'auraient pas manqué de dénoncer là une honteuse « neutralisation » de la fierté d'être femme…

Il y a des raisons étymologiques en faveur du masculin-neutre. Il en existe de plus poétiques. Je trouve que cet usage grammatical revêt un petit air galant : le masculin s'efface, s'oublie pour servir de neutre, comme les messieurs d'un autre temps s'effaçaient pour ouvrir et tenir les portes aux dames.

Oui, mes références peuvent paraître surranées. Inutile de sortir les piques, amies féministes ! Je revendique ma satisfaction de recevoir des attentions de ce genre. Je ne les considère nullement comme sexistes. Et je ne vois pas en quoi le fait d'être ministre, déménageur, chef d'entreprise ou encore parachutiste devrait empêcher une femme de se comporter comme telle et d'attendre de pied ferme les égards qu'elle mérite. Non mais oh, les gars, qui d'entre nous passe des heures en salle d'accouchement, à souffrir comme une bête pour accomplir l'œuvre sacrée qu'aucun homme ne voudrait assumer pour tout l'or du monde ? 


La galanterie m'est due, disais-je, et la liberté de même. Vous dites ? jouer sur les deux tableaux ? Et comment donc ! Pourquoi pas, je vous le demande ? Quelques hommes considèrent peut-être cela comme déloyal, mais je n'en ai jamais entendu un seul proférer cette opinion mesquine. Sinon, je l'aurais invité à se faire père porteur, juste pour voir. Impossible ? Alors, convenons ensemble que les femmes devront être vénérées en tant que Déesse Mère pour encore quelques décennies, le temps que la science ait suffisamment progressé. Non, ce n'est pas négociable.

Plus sérieusement, amis de tous les genres, je vous invite à vous déterminer (ou pas) en consultant quelques articles.
Celui-ci résume l'aspect grammatico-étymologique de la question du genre et celui-là argumente contre l'écriture inclusive.
Celui-ci présente sa motivation idéologique et celui-là argumente en sa faveur.

Aux curieux qui souhaiteraient aborder la question de façon encore plus érudite, je recommande les brillantes réflexions sur la langue française de Maxime Duranté, un jeune auteur qui ne mâche pas ses mots et sait de quoi il parle.


Retour à l'écriture inclusive. Pour peser les conséquences de cette recommandation, qui part d'un bon sentiment pour (de mon humble point de vue) aboutir à une aberration, il est intéressant de tester un texte littéraire.
Par exemple, un extrait de La Peste d'Albert Camus. Peut-être pas des plus coulants, mais porteur de sens, comme on les aime…

« Ils éprouvaient ainsi la souffrance profonde de tous les prisonniers et de tous les exilés, qui est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien. Ce passé même auquel ils réfléchissaient sans cesse n’avait que le goût du regret. Ils auraient voulu, en effet, pouvoir lui ajouter tout ce qu’ils déploraient de n’avoir pas fait quand ils pouvaient encore le faire avec celui ou celle qu’ils attendaient – de même qu’à toutes les circonstances, même relativement heureuses, de leur vie de prisonniers, ils mêlaient l’Absent, et ce qu’ils étaient alors ne pouvait les satisfaire. Impatients de leur présent, ennemis de leur passé et privés d’avenir, nous ressemblions bien ainsi à ceux que la justice ou la haine humaines font vivre derrière les barreaux. »

Imaginez le même extrait remanié selon les canons de l'écriture inclusive (sauf erreur : avec une règle aussi complexe, je ne garantis pas mon sans-faute).

« Ils·elles éprouvaient ainsi la souffrance profonde de tou·te·s les prisonni·er·ère·s et de tou·te·s les exilé·e·s, qui est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien. Ce passé même auquel ils·elles réfléchissaient sans cesse n’avait que le goût du regret. Ils·elles auraient voulu, en effet, pouvoir lui ajouter tout ce qu’ils·elles déploraient de n’avoir pas fait quand ils·elles pouvaient encore le faire avec celui ou celle qu’ils·elles attendaient – de même qu’à toutes les circonstances, même relativement heureu·x·ses, de leur vie de prisonniers, ils·elles mêlaient l’Absent·e, et ce qu’ils·elles étaient alors ne pouvait les satisfaire. Impatient·e·s de leur présent, ennemi·e·s de leur passé et privé·e·s d’avenir, nous ressemblions bien ainsi à ceux·celles que la justice ou la haine humaines font vivre derrière les barreaux. »

Vous avez survécu ? Ouf ! Moi, si j'essayais de déchiffrer pareille purge, je décrocherais bien vite. Et si elle m'était imposée dans tous les livres, je me résignerais, la mort dans l'âme, à abandonner la lecture au profit du bobsleigh ou de la planche à roulettes : là, au moins, ça glisse tout seul, même si on risque davantage de se fracturer une guibolle.

La démonstration ci-dessus me paraît assez éloquente. Précisons tout de même que le « point médian » prescrit n'existe pas sur nos claviers, et qu'il faut donc taper alt+0183. Eh oui : comme toutes les modes, celle-ci suppose que ses adeptes ont du temps à perdre. « Il n'y a pas de vertu sans effort », me répliquera-t-on. Eh bien, je préfère exercer mes efforts en d'autres matières. Par exemple, celle dont je traiterai dans mon prochain billet.


En résumé, quel est l'enjeu de l'écriture inclusive ?
Rétablir l'égalité hommes-femmes en luttant contre la discrimination. Très bien. Bravo. J'adhère, les filles !

Comment ?

● La féminisation des professions fut la première étape, ce qui nous vaut, entre autres, l'emploi généralisé des disgracieux « professeure » et « auteure ». Personnellement, je passe mon tour !

● L'étape suivante, c'est l'écriture inclusive décrite plus haut.
Sans ironie aucune, j'oserai suggérer que cette avancée est insuffisante : aussi compliquée soit-elle, elle ne tient pas compte des personnes de sexe bivalent, fluctuant, indéterminé ou même neutre – asexuel –, qui méritent aussi d'être prises en considération. (On peut se familiariser avec cette question ici, par exemple). Sans compter l'intéressante subdivision qu'établit Martine Brasseur, de l'université Paris Descartes, entre personnes de même sexe : dans cette étude, la chercheuse explique que « la remise en cause d’une conception binaire du genre introduit l’idée qu’il existe plusieurs genres pour un même sexe. » Il faut en tenir compte, vous êtes bien d'accord. Alors, on fait quoi ? Tout bien réfléchi, mieux vaudrait créer de A à Z un néolangage cent pour cent adapté à la remarquable diversité des genres.

● Le stade ultime du projet porté par les défenseurs de l'écriture inclusive consisterait à… attention les yeux, c'est du lourd : remplacer systématiquement « Homme », le terme générique avec majuscule (les premiers Hommes, les droits de l'Homme, etc), par « humain ». Enfin, par « humain·e·s »… 
Ah, là, je me sens tout de suite beaucoup plus respectée en tant que femme !


Plaisanterie mise à part, à quoi riment ces aménagements qui rappellent, sur la plan de la polémique, ceux des berges de Seine à Paris ? 

On nous explique que le langage influe sur la pensée. Pas faux.

Mais croit-on sérieusement que l'on obligera toute une société à changer de logiciel en instaurant ce genre de contraintes – que seront seuls à observer des militants convaincus de faire œuvre utile et, à la rigueur, des personnes anxieuses d'afficher leur bonne volonté ?

Pour que le changement de graphie entraîne réellement un changement de mentalités, il faudrait  des décennies et, en parallèle, des « incitations » au respect des femmes fortement coercitives.

Sans quoi, qu'est-ce qui empêcherait l'auteur d'un roman ainsi rédigé : 
« Les éboueu·r·s sont déjà passé·e·s. Ils·elles ont réveillé les habitant·e·s de la rue. Des passant·e·s saluent le·la livreu·se·r du restaurant où arrivent déjà les serveu·se·r·s ensommeillé·e·s. Etc. », 
d'être un sale macho qui tabasse sa femme quand la vaisselle n'est pas bien lavée ?

L'écriture inclusive relève du vœu pieux, pas de la formule magique.


Avec une détestable opinâtreté, la nature humaine se révèle imperméable aux injonctions de la pensée positive. L'apparence, l'image sociale, la conformité aux usages du moment sont une chose. Le respect d'autrui en est une autre. Il ne s'impose pas, même si l'on aimerait que ce soit possible. Tout ce qui peut être fait, sur l'instant et à force de loi, c'est réprimer les transgressions. Sur le long terme, le respect ne peut s'enraciner qu'à force d'éducation.

Ne craignons pas d'insister sur ce point : l'éducation, ce n'est pas un ensemble de contraintes concoctées par des intellectuels idéalistes ou des organisateurs tyranniques, mais un lent et patient travail qui repose sur les parents et sur l'école. Quand les premiers sont défaillants, c'est à la seconde d'enseigner l'égalité, non par des règles stériles mais par des arguments clairs, des démonstrations convaincantes et des exemples plus parlants, c'est le cas de le dire, que l'exhortation abstraite véhiculée par l'écriture inclusive.

Nous ne parvenons déjà pas à obtenir qu'une génération entière de bacheliers maîtrise suffisamment la langue, le calcul et autres « acquis fondamentaux ». Croit-on vraiment que compliquer les choses avec l'apprentissage de l'écriture inclusive améliorerait la situation ?


Comment ne pas conclure que nous sommes en présence d'une mode – bienveillante mais vaine dans le meilleur des cas ; pédante et clivante dans le pire ?

Je me définis volontiers comme féministe, parce que je suis très consciente de l'enjeu que représente pour les femmes l'égalité de droits, et du fait que leur liberté et leur dignité sont bafouées partout dans le monde. J'estime avoir fait à ce sujet, de par la vie que j'ai menée, l'aide que j'ai apportée sur le terrain et le contenu de mes écrits, davantage que bien des pasionarias qui aimeraient imposer à tous l'écriture inclusive.

Il est évident qu'hommes et femmes, quel que soit leur âge, leur statut, leur orientation sexuelle ou leur perception d'eux-mêmes, sont naturellement et devraient être légalement égaux. Ce qui, en revanche, ne signifie pas qu'ils sont identiques ; mais laissons de côté le débat sur le genre, pollué par trop de considérations idéologico-politiques, là où il faudrait du bon sens et de l'altruisme – valeurs en chute, quoi que l'on prétende, en notre ère de consumérisme insensé et de chacun pour soi.

La solution à ce problème, comme à bien d'autres, ne résidera sans doute pas dans des initiatives farfelues, mais dans une « boîte à outils » qu'il serait bon de remettre en vogue : la lucidité, l'ouverture d'esprit, la tolérance (la vraie, fondée sur l'empathie et non sur des déclarations de principe), le tout structuré par un solide bagage culturel et conforté par le sens de l'honneur. Attirail basique, mais en grande partie démodé, et aussi rare qu'un cocotier sur la banquise.


Nous vivons une étrange époque. On décrète à cor et à cri une égalité purement fantasmée, et on laisse aller à vau-l'eau des choses plus immédiates et essentielles. Y compris sur le chapitre de l'égalité véritable, celle qui se vit tous les jours.

Chacun voit midi à sa porte et je ne doute pas que les promoteurs de l'écriture inclusive sont persuadés d'écrire l'Histoire. Je salue leur intention, mais de mon côté, je préfère continuer à ramer comme cela me semble véritablement utile, en compagnie des autres forçats de mon espèce, quel que soit leur genre. Rien qu'en tant qu'auteurs, nous aurions matière à faire avancer les choses : comme promis, nous en reparlerons bientôt.


Voilà, mes amis (sans inclusion, na !) : c'était mon petit coup de gueule hebdomadaire. Bonne fin de weekend, et excellente lecture ou écriture à toutes et à tous…