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dimanche 27 mai 2018

Critiques vachardes : une étrange expérience




Un plaisantin m'a surnommée « la mère des indés ». 😁 En ce jour de fête des Mères, cela m'inspire l'idée d'offrir, en plus de la traditionnelle gratuité de l'un de mes ebooks, un petit présent à tous les auteurs autoédités tourmentés par des critiques agressives et non justifiées.

La critique négative est inévitable quand on expose publiquement ses écrits. Elle est parfois pertinente, argumentée, et constitue alors une aide précieuse pour les auteurs soucieux de se perfectionner. Mais il arrive qu'elle soit gratuite, malveillante, et/ou formulée d'une manière profondément blessante. Elle peut alors, dans certains cas, dégoûter un auteur de publier, sinon d'écrire.

C'est pourquoi il est important de toujours s'interroger sur les motivations de ce genre de critiques ; et, lorsqu'elles sont infondées ou liées à des facteurs autres que le contenu de nos écrits, d'apprendre à relativiser, voire à ignorer les piques.

Tout auteur doit être conscient que les commentateurs peuvent être mus par d'autres considérations que purement techniques ou littéraires, et que les critiques les plus acides sont rarement les plus objectives.

Il y a plus de dix ans, j'ai vécu une expérience qui illustre parfaitement ce cas de figure.



En découvrant, au début des années 2000, l'existence d'un Prix Albertine Sarrasin (auteur qui m'est chère), j'avais eu l'impulsion d'y présenter une longue nouvelle : Spi. La narratrice en était une « beurette », Nadia, victime d'une aventure peu commune dans les beaux quartiers parisiens. Le style était assorti au personnage, à la fois « ex-future journaliste » et marquée par son environnement.

Ma nouvelle fut élue à l'unanimité par un jury d'écrivains qui comprenait : Jean Joubert (Prix Renaudot, Prix Mallarmé) ; Jean-Luc Dejean (Prix Alexandre Dumas) ; Michel de Roy (Prix du Quai des Orfèvres) ; Régine Detambel (Prix Anna de Noailles) ; Jacques Gasc (Prix Froissac, Prix Casterman, Prix Voronca, Président de la Compagnie des Écrivains Méditerranéens) ; Joëlle Wintrebert (Prix Science-Fiction de France) ; Madeleine Attal (créatrice théâtrale) ; Marie Rouanet (principalement auteur de romans de terroir).

J'eus l'étourderie de me rendre à la remise du prix en tailleur et au volant d'une BMW série 7 : je vivais des temps de faste et, totalement dénuée de préjugés de classe, je ne songeai pas un instant à me glisser dans la peau du personnage de Nadia, plébiscité par mes juges. Je n'ignorais pourtant pas, à ne fréquenter que trop ce milieu friand de postures, combien la littérature constitue un jeu de rôles où une image « vendeuse » est requise. Néanmoins, l'ambiance me parut à cent lieues du microcosme parisien : sous le soleil de Valflaunès, je rencontrai les organisateurs du prix, chaleureux, passionnés, et les adorables parents de son créateur, Jean Hortus, décédé prématurément. C'est avec regret que je quittai le lendemain ces gens charmants.


En 2007, j'incorporai Spi au recueil Infortunes de mères pour participer à un autre concours, le prix international Prométhée. Spi m'avait donné l'envie d'écrire une série de nouvelles plus courtes, liées par le thème de la maternité et le registre marin. Le prix Prométhée admettait les nouvelles déjà présentées à d'autres concours, il me faut le préciser, car une entorse au règlement aurait pu être la cause de ma mésaventure.

Comme celui du Prix Albertine Sarrazin, le jury du Prix Prométhée était composé de professionnels ; après coup, il livrait leur opinion aux concurrents via des fiches de notation détaillées. Réécriveur dans la grande édition – et inconnue du public à ce titre, comme il se doit –, je n'avais encore jamais publié de nouvelles : j'étais curieuse de savoir quel regard porteraient sur ces textes très personnels des confrères ignorant mon identité.


Infortunes de mères finit en troisième position. Une fois en possession des feuilles de notation, je découvris que l'un des membres du jury, Marie Rouanet, m'avait gratifiée de notes rédhibitoires et de cette appréciation glaçante :

« Le défaut est fondamental : c'est toute la réflexion sur le monde et sur l'écriture qui est en cause. Aucune amélioration ne paraît possible. C'est la mentalité qui est à remettre à plat. »

Certes,  le style était très moderne et la teneur du recueil plutôt sombre, deux éléments qui peuvent ne pas plaire à tout le monde ; mais d'autres membres du jury Prométhée avaient perçu autre chose que de la noirceur, pour ne pas dire radicalement l'inverse. Comme Martine Le Coz (Prix Renaudot) :

« Il y a du chagrin sous l'humour, mais un amour du monde et des Hommes qui est courage. »

Ou encore Alain Kewes, critique littéraire et fondateur des éditions Rhubarbe :

« L'auteur a su renouveler avec une grande originalité la métaphore assez banale femme/eau, mère/mer. Les situations sont variées, les styles, les tonalités aussi, toujours appropriés. La pesanteur des infortunes” est très habilement contrebalancée par l'éclat du style, un humour souvent noir, toujours décapant. La finesse de l'analyse psychologique se fond dans des intrigues subtiles, haletantes, qui ne lâchent pas le lecteur. Les débuts et les fins de récits sont réussis (avec ou sans chute au sens classique du terme). L'auteur disparaît derrière les personnages. Bravo. »

(À celles et ceux qui souhaiteraient juger par eux-mêmes : Infortunes de mères est, comme chaque année, offert gratuitement aujourd'hui à l'occasion de la fête des Mères.)


Déconcertée par le grand écart entre l'opinion de madame Rouanet et celle de ses confrères, je fis la connaissance de ceux qui avaient défendu mon recueil avec enthousiasme. Ils me rapportèrent qu'elle s'était livrée à une véritable campagne contre Infortune de mères, jusqu'à parvenir à dissuader assez de membres du jury de le soutenir ; son attitude leur avait semblé trahir une véritable aversion personnelle.

Pourquoi ce règlement de comptes, alors que je ne connaissais pas Marie Rouanet et qu'elle avait aimé Spi dans le cadre du Prix Albertine Sarrasin ? Je me pose encore la question.

Avait-elle été déçue de voir débarquer, à la remise de ce prix, une quarantenaire d'aspect bourgeois plutôt qu'une jeune beurette ?
Avait-elle appris entretemps l'identité de l'auteur, et lui avait-il déplu d'avoir affaire à un écrivain pro ?
Plus extrême : pratiquait-elle à l'occasion la réécriture et nous étions-nous trouvées, à mon insu, en concurrence dans ce domaine ? Non, retenir une telle hypothèse serait lui faire injure ; de même qu'imaginer qu'elle pouvait connaître l'un des participants et vouloir défendre ses chances au détriment des autres finalistes – pratique assez courante, hélas, mais qui me paraît peu conforme à ce que j'ai appris de cette dame sur internet.

Tout ou presque est envisageable, même si la première solution m'apparaît la plus plausible. Peut-être tout simplement parce qu'elle est plus « romanesque » et me semble correspondre à la personnalité de madame Rouanet : romancière déjà âgée, qui affichait de fortes convictions humanistes, elle eût très bien pu se réjouir à l'idée d'aider une jeune femme issue de l'immigration à faire son entrée en littérature, et se sentir flouée en me rencontrant.
(Il faut savoir qu'à l'occasion d'un concours ou prix littéraire, le jury n'a pas accès au nom ou pseudonyme de l'auteur : il arrive qu'il s'en fasse un portrait très fantasmé !)

Mais la cause est peut-être ailleurs encore, dans l'une de ces incompatibilités fortuites, irraisonnées voire fallacieuses, entre les idées d'un lecteur et ce qu'il croit discerner de celles d'un auteur.

Oui, il est très possible que Marie Rouanet ait pris pour ma vision du monde celle de mes personnages – des délinquants, des paumés, des victimes, un meurtrier ; des gens amers, cyniques, passifs, piégés ou désabusés. En un sens, c'est un compliment : j'avais dû bien faire mon travail. N'empêche, je trouve navrant qu'un auteur d'expérience puisse faire ce genre de confusion. Si je m'intéresse aux exclus et aux êtres en souffrance, ce n'est pas par inclination perverse ou voyeurisme, mais à cause d'un trop-plein de tendresse et de vitalité : sans être auteurs ni psychologues, bien des lecteurs l'ont discerné.


J'espère que ceux d'entre vous qui ont déjà encaissé des avis assassins se sentiront consolés en voyant là qu'il s'agit d'une mésaventure ordinaire, et que les écrivains professionnels ne sont pas à l'abri d'un jugement à l'emporte-pièce. 

Par-dessus tout, il faut garder à l'esprit qu'un commentaire négatif, aussi agressif soit-il, peut ne pas être pris en compte s'il ne remplit pas 3 conditions :

● porter sur des points précis, techniques ou du moins clairement identifiables : ce qui déplaît doit pouvoir être argumenté, sous peine d'invalidité ;

● ne pas se fonder sur une perception personnelle du monde ou sur des considérations propres à l'auteur de la critique : la divergence de vues n'est pas une faute littéraire !

● être corroboré par d'autres avis compétents : de même qu'une hirondelle ne fait pas le printemps, une mauvaise critique n'est pas forcément significative si elle demeure isolée.

Bien entendu, on peut d'emblée classer comme non pertinents les commentaires de lecteurs qui se sont trompés de genre ou trouvent un livre trop difficile, et, bien injustement, le font payer à l'auteur.


S'il est une leçon d'ordre général à retenir de cette étrange expérience, c'est celle-ci : la personne qui vous critique n'est jamais une parfaite machine à évaluer votre prose, mais bien un être à part entière, avec sa propre vie, ses espoirs, ses exécrations, sa vision du monde. Si son avis nous semble méprisant, ne la méprisons pas à notre tour en lui déniant cette humanité, source de jugements souvent partiaux, erronés ou, tout au moins, discutables.

Il est difficile de juger un ouvrage de façon cent pour cent objective. Difficile pour un écrivain professionnel (pléonasme), nous venons de le voir ; a fortiori, pour un lecteur. Il faut une bonne connaissance de la littérature et un regard à la fois pointilleux et indulgent ; il convient d'être conscient des difficultés de l'art d'écrire, aussi bien que des modèles vers lesquels doit tendre un auteur.

Lorsqu'un chroniqueur ou commentateur nous laisse une évaluation acerbe au risque de lui-même se décrédibiliser, c'est peut-être parce que notre style ou le thème de notre histoire lui ont foncièrement déplu. L'adage « on ne peut pas plaire à tout le monde », qu'il est malvenu d'invoquer face à des critiques justifiées, prend ici tout son sens.
C'est peut-être aussi, simplement, parce qu'il était mal luné ce jour-là, ou que quelque chose dans notre texte a réveillé en lui un souvenir désagréable.

Alors, amis autoédités, ne vous découragez pas à la lecture d'un avis négatif. Efforcez-vous de faire posément la part des choses : dans ces critiques, y a-t-il quoi que ce soit de fondé ? Pourrez-en vous en tirer des indications utiles, des éléments positifs ? Si oui, mettez-vous à l'ouvrage, c'est le cas de le dire. Dans le cas contraire, lâchez prise : remâcher des commentaires vachards n'apporte jamais rien de bon. Vous avez tellement mieux à faire… 😊


Excellente fin de week-end à toutes et à tous, bon travail ou bonne lecture, et heureuse fête à toutes les mamans !



mardi 8 mai 2018

Autoédition : critique littéraire, exemples




Voilà déjà quelque temps que je songeais à vous livrer, à l'appui de nos discussions sur la littérature, quelques-unes des critiques littéraires que mes parents rédigeaient dans les années 50 pour le bulletin de nouveautés publié à l'intention des clients de leur librairie. Je n'étais pas née, mais ma sœur aînée se souvient de la soirée qu'ils passaient, deux fois par mois, à commenter les livres et à rédiger leurs critiques sur un coin de la table familiale. 

Le débat que j'ai lancé bien involontairement – dans ma candeur, je m'attendais à un certain consensus – rend ce partage d'autant plus utile. En effet, ce qui différencie les romans « littéraires » (tous genres confondus) des romans grand public simplifiés à l'excès pour plaire au plus grand nombre, et même de la daube avérée, ne saute encore pas aux yeux de tout le monde.

Pour compléter le gros dossier que j'ai publié il y a quelques jours, voici un échange révélateur, aujourd'hui même sur facebook.


Interlocuteur 1 : 

— Un bon livre, c’est bien difficile à définir. Un livre qui donne du plaisir, disent la plupart des gens. Je pense que c’est un livre où l’on a fabriqué quelque chose, une chose qui n’existait pas. Et quand on a l’esprit curieux, on obtient du plaisir. Mais bon, c’est une définition toute personnelle. De nombreuses personnes aiment au contraire la répétition. Un bon livre pour ces personnes, c’est un livre qui reproduit des schémas connus. Et le plaisir, on a bien le droit de le prendre où on le trouve ?

Ma réponse :

— Ce n'est pas une réponse littéraire, monsieur X. Vous vous placez d'un point de vue social, et non technique ou artistique. L'idée qu'un livre de qualité est un livre qui fait plaisir à beaucoup de gens, et que c'est une notion personnelle, n'a aucun sens d'un point de vue littéraire. 50 NG en est la preuve éclatante.

Interlocuteur 2 :

— Il existe des critères factuels de qualité. L'orthographe, la grammaire, la syntaxe, la mise en forme du manuscrit... Ensuite nous entrons dans d'autres considérations qui vont de l'originalité de l'histoire à celle de la narration, du style à la poésie, de la fluidité de lecture à la complexité de l'histoire,... Malheureusement l'évaluation est dans ce cas dépendante de l'évaluateur et de ses attentes. Vous savez, "les goûts et les couleurs..."

Ma réponse :


— Non, madame Y, l'idée que cela dépend des goûts est fallacieuse. Le fait qu'on apprécie ou non un livre dépend des goûts, bien entendu. Mais voir qu'il est plein de clichés, que l'intrigue est bancale ou fade, que le style est brouillon, maladroit ou encore, pauvre, ne dépend pas du fait qu'on apprécie ou non ce livre, mais d'une analyse objective de critères parfaitement connus et étalonnés. Seules les personnes qui n'ont pas la culture (source de références) nécessaire ne peuvent pas s'en rendre compte, et c'est dommage pour elles, mais cela ne change rien aux faits.

Bien entendu, si je me bats avec tant de vigueur, c'est parce que plus on gavera les lecteurs de lectures faciles en leur disant que cela vaut tout le reste, plus on abaissera leurs critères de référence ; et plus vite la littérature de qualité sera condamnée à disparaître.


Revenons à mes parents. Leurs avis passaient au crible une part non négligeable de l'actualité littéraire, tous genres confondus.

En les lisant, on peut constater que leur éclectisme s'accompagnait d'une totale absence de flagornerie : certains auteurs « éreintés » par leurs critiques faisaient partie des poids lourds de l'édition.

En revanche, des auteurs inconnus mais prometteurs étaient chaudement recommandés, ainsi que des « romans de gare » bien écrits : il en existe davantage qu'on ne le croit…

(J'en profite pour rappeler – encore – que c'est me faire un bien mauvais procès que de me reprocher de décrier les genres dits « mineurs » ! Je trouve, au contraire, qu'il faut les soutenir quand ils offrent de la qualité à leurs lecteurs, et je cite souvent des auteurs de polars, de fantastique, de SF, d'espionnage ou de romans d'amour pour leurs intrigues futées et leur écriture remarquable.)

On constate aussi que dans des années 50, de modestes libraires n'hésitaient pas à dénoncer les petits et gros péchés du milieu du livre. La dérive commerciale n'avait pas pris les proportions que nous connaissons ; cependant, le copinage, la promotion canapé et le mode d'attribution des prix littéraires posaient déjà un problème, même si ce n'était pas de façon aussi outrancière qu'aujourd'hui (billet à venir)…

Mes parents émettaient des avis argumentés, nuancés, mais sans complaisance. Leur sincérité, leur impartialité et l'étendue de leur grille de références étaient appréciées à leur juste valeur. Dans le milieu du livre, ce travail fut jugé assez pertinent pour que des éditeurs demandent à l'insérer en 4e de couverture lors de rééditions.

Pourtant, ni mon père ni ma mère n'étaient critiques littéraires : ils se contentaient d'exprimer des avis de lecture étayés par leur expérience de libraires. Le résultat prouve que l'on peut concilier passion et mesure, deux ingrédients indispensables pour parler d'un livre avec fougue sans s'exprimer à l'étourdie. À condition, bien sûr, d'avoir lu suffisamment de bonne littérature pour disposer de la fameuse grille de références.



Aux auteurs qui s'émeuvent de commentaires négatifs, ces exemples rappelleront que publier, c'est s'exposer aux critiques – parfois cinglantes, même si ce n'est pas le cas ci-après.

Rien ne disqualifie davantage un aspirant à l'écriture que de refuser les jugements défavorables à son ouvrage ; non seulement cette attitude traduit un déploiement d'égo pour le moins prématuré, mais elle démontre une totale méconnaissance des règles du jeu en matière littéraire.

Une critique justifiée aide un auteur à progresser. Il faut l'accepter de bonne grâce, que l'on décide ou non d'en tenir compte. Les débutants devraient en être particulièrement reconnaissants.

Les critiques émises sans arguments précis, sur le seul fondement du « j'aime pas » ou « trop compliqué pour moi », peuvent être considérées comme nulles et non avenues ; leur unique intérêt est d'indiquer, le cas échéant, quel public est le vôtre.

Le fait que les critiques sont utiles ne compense pas la brutalité de certains commentaires négatifs, surtout lorsqu'elle est aggravée d'ignardise.
Seul l'agacement ressenti par un lecteur exigeant devant un livre entaché de nombreuses fautes, mal construit ou grevé d'invraisemblances, peut excuser des propos un peu vifs (mais pas insultants ; cela, c'est injustifiable). En pareil cas, c'est l'auteur qui en est responsable : il aurait dû travailler davantage son manuscrit avant publication.

La pieuse injonction façon Bisounours « il ne faut pas être méchant », c'est bien mignon et très à la mode, mais cela ne reflète en rien les réalités du monde. Le meilleur service à rendre à un auteur, c'est de le mettre en face des défauts de son livre. Courtoisement !


Pour les blogueurs, les exemples donnés plus loin pourront offrir une illustration de la manière d'envisager une critique littéraire, sans tomber dans l'analyse de texte, mais en faisant ressortir les points les plus notables.

Le fait que bien des chroniqueurs littéraires cherchent encore leurs marques découle sans doute du fait qu'au départ, c'était un passe-temps vécu comme très personnel : on partageait ses avis de lecture comme on évoquait les bons ou mauvais moments de sa journée avec ses amis facebook.

Seulement, la chronique littéraire implique systématiquement des tiers professionnels ou semi-professionnels : les auteurs. Il ne s'agit donc pas vraiment d'un événement privé, mais d'une activité régulière et publique qui participe à la reconnaissance (ou non) de ces auteurs. À ce titre, l'activité elle-même doit être, sinon pseudo-professionnalisée, du moins rationnalisée autant que possible.

Il est tout aussi difficile de considérer une chronique littéraire comme un simple avis consommateur. Ce serait rabaisser le livre à un statut de produit commercial – la plupart du temps à usage unique, comme un sandwich ou une entrée dans un parc de loisirs. Alors qu'un livre est une clef forgée de telle manière qu'elle procure à chaque lecteur une aventure personnalisée ; jamais deux lecteurs ne vivront un roman exactement de la même manière. Mieux encore : de nos jours, peu de lecteurs relisent un livre à plusieurs reprises, mais ceux qui le font s'aperçoivent qu'à chaque lecture, ils vivent une expérience différente.

Ces singularités méritent que l'on chronique un livre, sinon d'une façon aussi élaborée que l'ouvrage lui-même, du moins avec tout le soin que mérite un objet aussi singulier.

Comme on le répète souvent, se borner au « j'adore » ou « je n'ai pas aimé » est insuffisant pour éclairer les lecteurs. Il faut justifier son impression. Dire que l'histoire nous a plu – ou son thème – ne suffit pas non plus, même si l'on entre dans les détails de notre ressenti : cela n'apporterait pas aux visiteurs du blog suffisamment d'éléments pour leur faire percevoir un avant-goût du voyage.

Quant au descriptif de l'intrigue, il est préférable qu'il soit très succinct. Plutôt que de raconter le début ou de résumer l'ensemble, il faut faire ressortir ce qu'a retiré le chroniqueur de cette histoire, à travers la manière dont elle est traitée par l'auteur.
L'originalité et la crédibilité sont deux aspects à évaluer avec une grande attention.
Il en est de même pour le style : simple ou sophistiqué, il doit servir le sujet du livre.

L'examen de ces critères nécessite une expérience en tant que lecteur qui soit à la fois diversifiée et approfondie. Ce sont les fameuses références évoquées en début de billet.
À défaut, on peut quand même chroniquer un livre, bien entendu, mais le résultat se rapproche alors davantage d'un avis consommateur, et les auteurs autoédités, qui manquent cruellement de retours pertinents, ne pourront pas en tirer les informations dont ils auraient besoin.

En dehors du fait qu'il informe les visiteurs de son blog, un chroniqueur me semble voué à remplir un rôle important vis-à-vis des auteurs. Au-delà du fait de les aider à constituer ou élargir leur lectorat, il peut leur révéler les défauts et qualités de leur prose. Bien entendu, cette vision n'engage que moi, mais je sais que beaucoup d'auteurs débutants espèrent des retours constructifs, et que nombre de blogueurs ont aidé des auteurs à améliorer leurs ouvrages.

Face aux coquilles (fautes accidentelles), un blogueur a deux options : les signaler à l'auteur en privé ou les mentionner dans sa chronique. Je préfère la première solution, plus élégante – sauf, évidemment, quand il faut justifier la notation. À l'inverse, se croire obligé de les passer sous silence, par gentillesse et pour encourager l'auteur, ne rend service ni à ce dernier ni aux lecteurs. L'un des aspects les plus regrettables de la chronique à ce jour, c'est justement son manque d'esprit critique. Il ne se passe pas de jour sans que je ne fonce découvrir un extrait suite à une chronique dithyrambique, et ne le referme presque aussitôt, atterrée par la complaisance du blogueur.

Pour finir, une petite remarque à propos du spoil (dévoilement de l'intrigue) : l'autre jour, quelqu'un se moquait de cet interdit en disant « savoir que madame Bovary meurt à la fin n'empêche pas de nouveaux lecteurs d'apprécier le roman de Flaubert ». Mais ce qui peut être vrai pour la littérature classique ne saurait s'appliquer aux romans tels que polars ou thrillers, dont le suspense est un élément essentiel. Comment imaginer qu'un lecteur prendra autant de plaisir à lire La mystérieuse affaire de Styles, d'Agatha Christie, s'il connaît déjà le fin mot de l'histoire ? Spoiler est encore plus déplacé lorsque le roman est une parution récente.  

À présent, place aux critiques ! 


LES RAISINS VERTS – Pierre-Henri SIMON

Ce roman déborde largement les cadres habituels. À côté d'un malentendu dramatique entre père et fils – qui en forme en quelque sorte la toile de fond – presque tous les problèmes essentiels de la vie y sont en effet abordés avec une rare lucidité.

Mais ce que j'ai le plus apprécié, c'est le style ; un style pur, net sans être sec, souvent agrémenté de petites touches fines et originales.

Quand, après avoir lu les lauréats et postulants aux grands prix de fin d'année, on tombe sur un livre de cette qualité, on a l'impression de lire, après celles des élèves, l'œuvre du maître…


UN MAUVAIS RÊVE – Georges BERNANOS

Georges Bernanos avait probablement compris que son roman « noir » ne valait pas grand-chose, puisque, de son vivant, il ne fut pas édité.

Je veux bien admettre l'atmosphère « mauvais rêve », mais tout de même, une pareille floraison de détraqués est un peu trop invraisemblable. On aimerait rencontrer de temps en temps une idée saine, chez un être normal, ne serait-ce que pour mieux sentir l'extravagance des principaux personnages.

Reproche plus grave : cette psychologie conventionnelle et d'autre part, trop sommaire, recèle de ces naïvetés d'expression tout juste bonnes à figurer dans les « mélos » de la meilleure tradition. Ainsi, « l'affreuse détresse », « la rage aveugle » « l'inquiétude obscure », ou encore, page 85, « une sorte de plainte lugubre » qui fait écho à « une sorte de miaulement sinistre » en page 83.

C'est pourquoi, quand d'aventure on rencontre dans ce fatras verbeux quelque aperçu saisissant des bas-fonds de l'âme, on ne peut s'empêcher de regretter qu'une bonne chose soit allée se perdre dans un pareil amoncellement de pauvretés.


THÈMES ET VARIATIONS – Aldous Huxley

Huxley a réussi dans ce livre épais et riche une série d'études remarquables sur les peintres Goya et Le Gréco, le métaphysicien français Maine de Biran et le graveur Piranési. On y trouve aussi un chapitre intitulé « l'Art et la religion » et un autre dans lequel A. Huxley développe un sujet qui lui est particulièrement cher : le surpeuplement de la Terre. Sa culture a quelque chose de phénoménal, et ceux de nos lecteurs qui s'intéressent aux arts, à la littérature, à la philosophie et au destin de notre planète trouveront une précieuse nourriture dans ces pages, qui s'adressent avant tout à un public averti, cultivé et qui aime réfléchir.


LE SAGOUIN – François MAURIAC

Depuis La Pharisienne, c'est le premier roman d'imagination de Mauriac.

[Présentation de l'histoire]

Plus qu'un roman, c'est une longue nouvelle. Les personnages sont assez conventionnels et n'ont pas, il me semble, la puissance dramatique des Mauraciens habituels.


LA DERNIÈRE PORTE – Claude FARRÈRE

Où allons-nous si les académiciens nous donnent des leçons de mauvais français ? Que trouvera l'infortuné qui se risquera dans ce fouillis de phrases trop longues et mal articulées, sinon une fastidieuse accumulation de considérations historiques et religieuses sans grand intérêt ? J'ai trouvé tout cela pédant et fort ennuyeux…


LE RIVAGE DES SYRTES – Julien GRACQ

L'académie Goncourt vient de faire preuve de courage en décernant son prix annuel à Julien Gracq. Non seulement l'auteur avait tout récemment attaqué la formule des prix littéraires et annoncé qu'il refuserait ceux qui pourraient lui être décernés, mais – qui plus est – son Rivage des Syrtes tranche nettement avec la littérature habituellement primée par la célèbre académie.

Le rivage des Syrtes est, en effet, un livre de très grande classe. Chaque mot tombe à la place voulue, avec tout le poids que peut y mettre un poète. Est-ce d'ailleurs vraiment un roman, ou une succession de poèmes en prose ? Les descriptions se prolongent avec complaisance, et ceci, hélas, au détriment de l'intérêt : ce n'est plus tellement l'intrigue qui nous retient, que la poésie permanente et souveraine. Julien Gracq est véritablement – qu'on me pardonne le cliché – un magicien du verbe.

Certains passages, à ce propos, sont particulièrement frappants. L'auteur, pris à son propre jeu, nous donne des pages entières qui seraient classées « hors sujet » par un juge sévère. Ce sont d'ailleurs les meilleures, jaillissement de poésie à l'état pur, qui confine alors au surréalisme et nous fera dire que Gracq est sans conteste l'un des plus authentiques poètes de notre époque.

Comment expliquer que, dans cette matière si brillante, il y ait des failles ? Les répétitions abondent, comme par exemple « l'odeur fauve », ou le mot « morne » qui revient 4 fois de la page 69 à la page 73. C'est dommage, car ces négligences ne pourront échapper à un lecteur attentif…


NOTES SUR ANDRÉ GIDE – Roger MARTIN DU GARD

Comme nous sommes loin, avec Roger Martin du Gard, de ces livres bâclés en quelques semaines pour répondre aux exigences de l'actualité ! Nul éditeur ne harcelait le romancier des Thibault afin qu'il pondît coûte que coûte un papier sur son célèbre ami : ces notes, fruit d'un commerce de plus de trente ans, étaient au point depuis longtemps lorsque Gide nous a quittés, et, si Martin du Gard a bien voulu nous les livrer, c'est sans aucun doute parce qu'il a eu conscience – malgré sa modestie – de l'importance toute particulière de son témoignage. Il sentait qu'il n'avait pas le droit de garder par-devers lui ces remarques, ces descriptions prises sur le vif, qui font justice de bien des jugements portés à la légère.

Roger Martin du Gard, malgré toute l'admiration qu'il porte à son illustre ami, toute la mâle tendresse que lui inspire ce génie tortueux et inquiet, n'a jamais été dupe. Il a vu Gide tel qu'il était réellement, tel que l'aurait vu un observateur impartial, « scientifique », pourrait-on dire. À notre sens, ce texte devrait mettre un point final à bien des controverses.


GALIGAÏ – François MAURIAC

Je finirai par croire que certains critiques ont plus d'imagination que les écrivains eux-mêmes. Comment ne pas être tenté de le penser en lisant l'analyse que Robert Kemp a faite de ce livre dans Les Nouvelles littéraires :

« Galigaï est un roman pauvre, maigre, désolant à tous points de vue. François Mauriac, comme beaucoup de nos gloires nationales du début de ce siècle, aurait eu tout intérêt, ce me semble, à nous laisser sur l'impression de ses œuvres de la bonne époque. »

[S'ensuit une longue argumentation de mon père sur les défauts qu'il trouve lui-même au roman. J'ai trouvé plus intéressant de montrer à quel point les grands critiques littéraires n'hésitaient pas à sacquer, même un écrivain emblématique.]


LE VIEIL HOMME ET LA MER – Ernest HEMINGWAY

À l'opposée de ce que nous disions plus haut [critique non reproduite ici], Hemingway, auteur expérimenté, a su débarrasser son texte de tout son clinquant : c'est un récit dépouillé, presque sec, que nous offre le grand romancier américain. Il est presque certain que ce livre restera. À travers l'aventure malheureuse d'un vieux pêcheur, ses souffrances et sa lutte obstinée contre l'adversité, c'est toute la destinée de l'Homme que nous vivons, et son drame. Un souffle d'épopée traverse cette mince narration et la transfigure. Nul doute que ce texte simple, sans aucune fioriture, figurera plus tard comme l'un des plus réussis de la littérature d'outre-Atlantique…


L'Histoire de la littérature a donné raison à mes parents sur ce point, comme à propos du talent de Farrère – et en presque toutes circonstances, sinon en toutes (des bulletins se sont perdus, je ne peux donc pas juger). Preuve qu'à l'époque, des lecteurs exigeants pouvaient préjuger de la carrière d'un livre. Pas de doute, les choses ont bien changé. Ou, plutôt, très mal évolué !

J'aurais pu poursuivre longtemps la transcription, mais je ne voudrais pas vous infliger un autre billet-fleuve.

J'espère que ces quelques illustrations de la critique littéraire, à l'humble niveau de deux libraires passionnés, éclaireront les auteurs sur ce que peut être le jugement porté sur un ouvrage, et les blogueurs, sur différentes facettes de l'exercice auquel ils se vouent avec mérite. 

Excellente journée à toutes et à tous!

samedi 5 mai 2018

Autoédition : "mare" de la médiocratie ?


Je suis toujours en rechute et ma fille, également en longue maladie, séjourne chez moi : l'heure n'est pas propice à l'écriture. J'en profite pour continuer à soutenir les auteurs littéraires, la littérature et, à travers eux, un large accès à la culture livresque.

Cet énième article va, je l'espère, représenter un tour complet de la question. Ce n'est pas que je renâcle à rectifier des malentendus chaque jour sur facebook, mais ce serait bien que mes contradicteurs puissent lire attentivement mon point de vue avant d'y réagir, pour ne pas remettre en question des choses que je n'ai pas dites. J'ai hâte de nous voir passer au stade suivant : « maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? » Depuis les derniers débats, ça bouge déjà. On y croit !

Ce que je vais exposer ici ne convaincra pas les personnes qui ne veulent pas l'être, j'en suis bien consciente. Je m'adresse avant tout à celles qui veulent mieux comprendre notre position et tous les aspects de « la problématique », comme on dit.

Que les auteurs, lecteurs, blogueurs pour lesquels ce qui suit relève de l'évidence, veuillent bien me pardonner de livrer encore un très long billet où je répète certains arguments, sachant que, pour d'autres visiteurs, ils ne tombent pas encore sous le sens.

Ce n'est pas fait pour être lu d'une traite (ou alors, posez une demi-journée de congé 😁), mais pour servir de mémorandum sur la question des auteurs littéraires et de la qualité en autoédition. Comme je me rends compte que tout le monde manque de temps pour lire à tête reposée, j'ai choisi de mettre en rouge certains passages, afin de faciliter une lecture en diagonale.

En préambule, je tiens à dire ceci aux auteurs que mes critiques de l'autoédition semblent piquer au vif :

• Voir ce qui cloche dans un texte et le dire, c'est la base de mon métier. Désormais, je le fais bénévolement au profit de l'autoédition. Cela prend un temps fou et, étant donné les réactions, c'est tout sauf une partie de plaisir…

• … Cependant, je suis convaincue que cela peut rendre le plus grand service aux auteurs. Si certains ne considèrent pas la critique constructive comme une opportunité, dommage ! mais j'ai choisi de rouler pour ceux qui n'ont pas peur de se remettre en question.

• Sauf quand il faut vraiment marquer les esprits pour avancer, je m'exprime avec un maximum de diplomatie. Croyez-moi, ce n'est pas toujours facile, tant l'écriture et l'attitude de certains auteurs donnent envie de leur servir publiquement une belle critique nominative dans les règles de l'art.

• Loin de céder à la tentation, je ne nomme aucun auteur ni ouvrage autoédité, hormis le répugnant Engrossée par les tentacules, épinglé bien avant moi par Les bousins de l'autoédition (et, d'ailleurs, publié par un auteur étranger à l'indésphère).

• Comme je n'ai encore scruté qu'une part infinitésimale de la production autoéditée, il y a statistiquement peu de risques que vos livres fassent partie de ceux qui m'ont inspiré des critiques.

• Vous êtes mieux placé que quiconque pour savoir si, malgré tout, vous avez des raisons de vous sentir concerné. Si c'est le cas, je ne vois que trois issues possibles : soit vous le prenez mal (ce qui n'améliorera pas votre bouquin) ; soit vous vous en fichez, conforté par vos ventes ; soit vous en tenez compte et vous retroussez vos manches, auquel cas vous avez toute ma sympathie.

• De toute façon, je ne suis que le porteur de mauvaises nouvelles et c'est vous qui avez la main. Vous acharner, au nom de toute l'indésphère (qui n'en demande pas tant), sur les opinions que j'émets ici ou là ne me découragera pas, ni ne fera de vos livres des chefs-d'œuvre s'ils n'en sont pas. Tout ce que cela peut générer, c'est un élan d'indignation pseudo-solidaire de tous ceux qui voudront vous lécher les bottes, ou se sentiront également visés. Si, pour vous, l'esprit de communauté se résume à ce genre de petite fête hypocrite, nous ne sommes décidément pas sur la même longueur d'ondes, et je vous souhaite bien du plaisir dans votre grenouillage.

• Au fond, ces « incidents » ont leur utilité ; ils permettent de trier les auteurs de bonne volonté des opportunistes et des fumistes. J'ai de la tendresse pour les amateurs, mais aucune indulgence pour l'opportunisme et la fumisterie : il y a trop de gens sérieux qui méritent que l'on s'en préoccupe.

Quoi qu'il en soit, comme vous êtes mes frères et sœurs humains, je vous souhaite tout le bonheur du monde. 

Là-dessus, revenons à l'ordre du jour.


Que s'est-il passé dernièrement ?

On a vu un certain nombre d'auteurs sortir de leur réserve et s'exprimer sur facebook. J'en suis profondément heureuse.

Leur érudition, la pertinence de leur argumentation, leur retenue face à des attaques parfois très désobligeantes, les honorent. Je suis fière de les compter parmi mes amis auteurs, lecteurs ou blogueurs.

Je trouve rassurant que les amoureux de la littérature ne se sentent plus condamnés au silence – ni à quelques commentaires exaspérés, à force d'être marginalisés et de subir des avanies en tous genres.

Ils sont invisibles malgré leur talent et leur sérieux, et, injustice suprême, personne ne s'en émeut dans un milieu qui se pique de solidarité ! N'oublions jamais que certains se sont découragés et ont renoncé à publier.
Je n'accepte pas que l'on me réponde « tant pis pour eux, c'est la sélection naturelle ».

S'agissant de talent et de travail de qualité, ce n'est pas la sélection naturelle qui doit jouer, mais des mécanismes de mise en avant – comme dans tous les domaines d'activité, toutes les communautés, tous les systèmes, même purement mercantiles.

Des solutions doivent être trouvées, il s'en s'esquisse déjà. Cela se fera avec ou sans le reste de l'indésphère : ce n'est pas moi qui aurai fracturé son unité de façade, mais ceux qui se contentent de rouler pour leur pomme ou leur coterie. Encore dommage, parce que les plus formidables aventures sont les aventures collectives.

L'autoédition française, dont on pouvait espérer le meilleur, en tout cas l'évitement des erreurs et péchés de l'édition, est actuellement un chaos (originel, espérons-le) où s'entremêlent élans prometteurs et comportements égotiques.

N'abandonnons pas notre activité, culturelle par définition, aux seules lois du profit. 


Le droit du nombre, une nouvelle forme d'injustice

Le droit du plus fort, longtemps combattu à raison, n'est plus la seule forme d'injustice. Nous vivons une époque où la dictature du nombre impose une pensée alignée sur le plus petit dénominateur commun.
Qu'est-ce que cela signifie ?

Qu'on voudrait obliger tout le monde à penser que monsieur ou madame Untel, dépourvus de compétence particulière dans un domaine, peuvent s'exprimer sur ce sujet aussi légitimement qu'un expert.

Sans être complotiste, on peut soupçonner très fort cette posture démagogique d'être conçue pour caresser les électeurs dans le sens du poil et, au-delà, pour amoindrir l'esprit critique des consommateurs.

Elle se fonde sur une habile confusion de principes.


L'égalité en droits…

Le principe légitime, c'est que nulle « élite » ne doit oppresser quiconque : tous les individus sont égaux en droits.

Par exemple, il est évident qu'un amateur de bière, une amatrice  de chamallows, ont la même valeur humaine et méritent le même respect qu'un adepte de grands crus et de haute gastronomie. Le contraire serait inadmissible.

De même, un lecteur de Gérard de Villiers (SAS) ou une fan de Musso ne sont pas « inférieurs » à un fin lettré, amoureux de La Pléiade.

D'ailleurs, les uns et les autres auraient peut-être de tout autres goûts s'ils avaient été, au cours de leur éducation, imprégnés d'éléments de culture différents.

On ne juge pas un individu sur les chances qu'il a eues, ou non, de se frotter à l'art ou à la culture. On le respecte pour sa valeur intrinsèque, c'est un truisme. (Pas celui de Marie Darrieussecq, que je trouve très « bof ». 😏)


… cela n'équivaut pas à dire que tout se vaut

Le principe non légitime consiste à prétendre que les SAS et autres, aussi distrayants soient-ils, « valent » les romans des grands écrivains. Ou que ce que l'on produit en pinçant vaguement sa guitare le soir pour se détendre, comme le fait mon fils, « vaut » la musique de Mozart ou une chanson de Brassens. 

En plus de ce que nous disions plus haut – enfumer les masses en les flattant –, le « tout se vaut » vise à diminuer l'influence des « détenteurs de culture », contre-pouvoir potentiel. (L'ironie de la situation, c'est que pour ce faire, des gens de pouvoir intrumentalisent, par le biais de l'obédience politique, des intellectuels censés protéger la culture…)

Le meilleur moyen d'empêcher l'hégémonie d'une caste sociale, c'est, au contraire, d'offrir à tout le monde un accès maximal à la culture et au savoir.

Entendons-nous bien : pas seulement à un joyeux picorage de toutes les cultures, tous les savoirs sans distinction, mais aussi à ce que l'on appelle l'excellence. C'est, en particulier, la mission de l'Éducation nationale. Pour de nombreuses raisons, cette mission a partiellement échoué, et cela désespère les enseignants.

Bref, une volonté cynique de manipuler les foules a pris le dessus sur le beau projet humaniste de tirer tout le monde vers le haut. Les déclarations de principe telles que « tout se vaut » font plaisir à leurs destinataires, les décomplexent – c'est une excellente chose –, mais au prix d'un certain brouillage des réalités.


Prière de ne pas confondre égalité des chances et nivellement par le bas

Si tout se valait, pourquoi le hamburger n'incarnerait-il pas la gastronomie française ?
Pourquoi Hanouna n'obtiendrait-il pas un prix Nobel ?
Et pourquoi, pour l'épreuve de philosophie au baccalauréat, ne validerait-on pas le suivi assidu de l'émission Les anges de la téléréalité ?
Après tout, les uns et les autres rencontrent un grand succès populaire !

Je ne doute pas qu'il y aurait des partisans de ce genre de révolution, vu la rancœur exprimée par certains « oubliés de la culture » et la jouissance avec laquelle certains idéologues leur vendent l'idée que toute culture populaire est légitime et suffisante.

Alors qu'au contraire, c'est la culture de l'excellence qui constitue un important facteur d'égalité des chances.


Le mythe des facilitateurs d'accès à la culture

Certains « auteurs de masse » (expression non péjorative, calquée sur « produit de masse » pour traduire un choix plus commercial que culturel) font valoir qu'en s'adressant à un vaste public avec des mots très simples et des intrigues stéréotypées, ils ont le mérite d'introduire la culture là où l'on n'y est pas familiarisé.

Quelle culture ? Là est la question. Est-ce qu'on peut parler de culture s'agissant, par exemple, de 50 nuances de Grey ? Qu'est-ce que ce genre d'ouvrage apporte à ses lecteurs, même si (chacun ses goûts) ils se régalent à le lire ? On imagine sans peine des des plaisirs et des distractions bien plus enrichissants. Ce plaisir-là n'enrichit que l'auteur…

Et que l'on ne vienne pas prétendre que le lecteur qui a adoré la prose d'E.L. James se passionnera un jour pour Schopenhauer.

Le plaisir, c'est déjà ça ? OK, mais ce n'est pas de la culture.

Conclusion : réconcilier des gens avec la lecture en leur donnant à lire de la littérature de loisir, très bien ! Mais à condition de mettre en avant, par ailleurs, d'autres catégories d'ouvrages, qui permettront aux volontaires d'aller plus loin.
S'en dispenser, c'est faire comme les empereurs romains : donner au peuple du pain et des jeux, pour qu'il s'y consacre et se tienne tranquille.


La culture mal-aimée

En fait, tout se joue sur le mot « populaire », ô combien symbolique.

En réponse au mépris des uns pour quiconque n'a pas bénéficié d'une éducation culturelle approfondie (attitude devenue très marginale de nos jours, et c'est heureux), on essaie de flatter un certain esprit de revanche en dévaluant méthodiquement ce qui relève de cette éducation : la notion d'excellence, c'est de l'impérialisme culturel ! Seule la culture dite populaire serait légitime et égalitaire…

Rappelons, ce n'est pas inutile, que sous le masque de ce discours pointe un objectif presque unanime : faciliter la gouvernance en réduisant les citoyens à une masse déculturée, autrement dit, facile à manœuvrer.

De leur côté, les faiseurs de profit, qui préféreraient avoir affaire à un troupeau de consommateurs décérébrés, poussent à la roue lorsqu'il s'agit d'affaiblir la lucidité des citoyens.

L'argent et les possessions matérielles ne garantissent pas l'épanouissement. S'ils sont le « nerf de la guerre », c'est aussi de façon littérale, puisqu'ils constituent la principale cause de conflits.

Or, depuis l'émergence du concept de lutte des classes, tous les projecteurs sont braqués sur des facteurs de richesse : le contrôle de l'outil de production est un enjeu politique majeur, la finance focalise les critiques, etc.

Paradoxalement, on a vu peu à peu les aspirations de la population changer de cible : d'une quête d'élévation sociale par le biais du savoir, on est passé à un matérialisme effréné. 

Dans le même temps, était dépeint comme un symbole des anciens privilèges (autant dire un épouvantail), le seul bien capable d'affranchir un individu, fût-il enchaîné : la culture, source potentielle de sagesse et de paix intérieure.

Circonstance aggravante, ce viatique ne peut pas être absorbé de façon passive, comme des UV. Il faut un minimum d'effort, auquel tout le monde n'est pas prêt à consentir.



Si Voltaire entendait ça…

La culture est le patrimoine de tous les individus, au-delà du milieu social comme au-delà des frontières. Mozart, Shakespeare, Dali, Brel ou, dans un autre domaine, le Château-Margaux (auquel Hemingway rendit hommage en prénommant sa fille Margaux) appartiennent à l'humanité, qui peut en être fière à juste titre.

Au sein de ce gigantesque patrimoine, tout ne peut pas se valoir. Affirmer le contraire est un non-sens et une duperie.

Dire que le plus utile, ce sont les livres que les gens plébiscitent en masse ; que l'essentiel, c'est qu'ils lisent – peu importe quoi, « même Martine à la plage » (je cite), cela revient à dire qu'il suffit que les gens regardent NRJ12 pour accéder à la culture.

(Celui qui me répondra que les inepties d'NRJ12 valent mieux que des reportages sur des guerres et autres horreurs, je lui demanderai pourquoi il se complaît à lire ou écrire des thrillers sanglants.)

Nom d'un chien, la culture représente pourtant un enjeu crucial ! L'humanité a besoin de s'épanouir pleinement à l'échelon individuel, mais aussi de promouvoir le talent – qui sert d'exemple, d'encouragement, de repère, de phare dans la tempête.


Le règne du « tout se vaut » porte un vilain nom : médiocratie

Pourrait-on sérieusement affirmer à Brigitte X. que sa connaissance des huiles essentielles, ou à Laurent  Z. que son habileté à créer des maquettes, valent la science d'un médecin ou d'un ingénieur ? Les enverrait-on soigner des gens ou bâtir des ponts ?
Une hiérachie des savoirs et des talents est inévitable, dans tous les domaines.

Certes, elle ne doit pas conduire à la domination des peuples par ceux qui possèdent ces savoirs ou ces talents. (La voilà, la véritable définition de « l'élitisme », mot qu'on ne cesse de nous jeter à la figure : la domination de la société par une minorité, même pas forcément « sachante ». Rien à voir avec le goût d'une culture de qualité.)

Mais à notre époque, le savoir ne donne pas droit au pouvoir, ça se saurait. Et l'incompétence, la cupidité, l'aveuglement, l'esprit de chapelle, etc, font infiniment plus de dégâts dans la société que le culte de la grande culture.

Tout mélanger, prétendre que les compétences de chacun valent autant que n'importe laquelle, cela conduit au règne de la « médiocratie », c'est-à-dire que le plus petit dénominateur commun (la compétence la moins pointue, le savoir-faire le plus basique, l'aptitude que possèdent le plus de gens) devient la norme.

On imagine le résultat… et en fait, on voit déjà cette dérive à l'œuvre dans pas mal de domaines !
Malheureusement, il en est de même en matière d'art et de culture.


Mozart et l'amateur de tambourin

Pas question de dire que Francis Untel doit avoir honte de « seulement » jouer du tambourin en amateur enthousiaste. C'est une activité emplie de sens pour quiconque connaît le pouvoir des rythmes, des vibrations, sur l'équilibre et le bien-être.

Il est seulement question de dire, sans pour autant passer pour méprisant, que :

– si Francis se croit l'égal de Mozart, non pas sur le plan humain mais sur le plan artistique ;

– s'il refuse d'admettre que des musiques certes plus « difficiles », peut-être, plus complexes, parlent aussi à l'âme, et d'une façon particulièrement remarquable ;

– s'il refuse d'écouter Mozart sous prétexte que c'est de la musique « élitiste », ou Brassens parce que « il y a trop de mots qu'on ne comprend pas » ou que « ça raconte des choses du passé qui ne nous parlent pas » (extrait des discussions de ces derniers jours sur facebook) ;

– pire : s'il s'obstine à dire que sa séance de tambourin « vaut » tout ce que la musique a produit de meilleur au cours des Âges, et que la grande musique n'a plus aucun intérêt dans la mesure où elle parle moins aux gens de sa génération,

alors il flatte son ego, sans aucun doute ; mais, ne vous déplaise, il se ridiculise.


Libérez l'esprit !


Plus grave : Francis se prive d'un accès à une infinité de chefs-d'œuvre qui enrichiraient son univers personnel et décupleraient son ouverture au monde (Mozart et Brassens ne sont qu'un exemple. Peut-être pas ceux qui lui conviendrait, à lui).

Cette ouverture au monde, on l'appelle « ouverture d'esprit ».

Elle signifie, entre autres, que l'on se ressent comme un modeste élément d'un immense, d'un passionnant ensemble culturel où rien n'est à jeter, si l'on veut (ça se discute), mais où certaines éléments vous apportent davantage que d'autres.

Chaque sensibilité et chaque intelligence se nourrissent de ce qui passe à leur portée. Il est d'autant plus important de leur donner accès aussi à autre chose que du simple loisir, pour permettre à l'individu d'enrichir son mode de pensée et d'étendre ses capacités.


Se nourrir plutôt que simplement consommer

L'enjeu, c'est l'indépendance d'esprit, la capacité critique, la perception du bonheur, de l'équité, l'image que l'on se fait d'autrui, etc. Tout ce grâce à quoi nous sommes des êtres humains, et non des brutes uniquement préoccupées de nous-mêmes.

C'est ce qui nous permet d'avoir une vie riche en expériences individuelles ou collectives, une vie au meilleur sens du terme, au lieu d'être seulement des consommateurs coincés dans leur vie quotidienne comme un cobaye dans sa roue.

Une telle vision ne choque peut-être pas les pouvoirs qui nous cornaquent, intéressés avant tout par notre bulletin de vote et/ou notre participation à l'économie à travers le travail, les impôts et la grande consommation.

Il est tout de même préférable que l'Homme moderne ne soit pas condamné à galoper toute sa vie en passant d'une cage à l'autre, uniquement pour acheter une nouvelle voiture ou un nouveau volume de Lévy ou Musso – c'est-à-dire acquérir des produits industriels conçus pour se vendre en masse.

Tandis que la qualité et l'originalité des ouvrages dits littéraires pourraient se comparer à celles de la haute couture, la littérature de loisirs est assimilable au prêt-à-porter : des produits à faible prix de revient, standardisés pour convenir à un très grand nombre de consommateurs.

Dire cela, ce n'est pas mépriser ces consommateurs, mais leur rappeler qu'en matière de lecture, ils pourraient, s'ils le souhaitent, accéder à autre chose.

Et s'ils ne le souhaitent pas, ils pourraient assumer en toute sérénité le fait qu'ils ne jouent pas au meilleur niveau : dommage, à mon humble avis, mais c'est leur droit.

Répondre « je préfère Lévy à Montaigne. De toute façon, tout ça c'est pareil, c'est question de goûts. Même, Lévy, c'est mieux : la preuve, il s'en vend des tonnes », c'est juste pathétique.

J'ai vexé quelqu'un, là ? Toutes mes excuses. Je me sens obligée de taper un peu sec, parfois, parce que certains arguments méritent qu'on leur donne le nom qui convient : des conneries monstrueuses, pour ne pas dire criminelles.


La culture, c'est l'éveil

Au-delà des satisfactions matérielles, des distractions nécessaires, il serait judicieux de garder à l'esprit l'existence de ce trésor appelé culture, essentiel pour former des citoyens éveillés, vigilants, compétents, aptes à ne pas se laisser bouffer tout crus et à jouer leur rôle dans la société.

L'état du monde exige une prise de conscience urgente.

Il faut sortir de notre torpeur, de nos routines, comprendre ce monde et participer aux solutions. Il faut préserver ce qui peut l'être, à l'échelon individuel comme à l'échelon collectif.

Et cela nécessitera une certaine élévation par rapport aux petits loisirs ou préoccupations quotidiennes.

Peut-être que pour certains, Musso est la première étape. C'est un argument qu'on m'oppose souvent. Très bien. Je pense seulement que ceux qui ont en tête de passer aux étapes suivantes ne perdent pas leur temps à cracher sur la littérature. Ils écoutent ce qu'on en dit, lisent, s'ouvrent à autre chose et en tirent profit.

Quant à ceux qui nous accusent de mépriser les lecteurs, de 3 choses l'une :

– Soit ils ont mal compris nos intentions, et s'ils lisent cet article, le malentendu devrait être levé.

– Soit ils veulent se comporter en conciliateurs pour garder l'amitié de tous : démarche compréhensible, même si le temps passé à nous apporter la contradiction, ils pourraient le consacrer à découvrir et partager de bonnes lectures.

– Soit ils sont de mauvaise foi et c'est une posture. Pour ceux-là, les formules un peu cinglantes que j'ai écrites çà et là sont amplement justifiées.


Éloge de l'humilité

Comment ne pas être atterré lorsque, à propos de littérature, on voit des personnes en mal de reconnaissance individuelle se laisser prendre au mirage du « tout se vaut » ?

Bien sûr, cette idée fausse les conforte agréablement dans l'idée de leur propre valeur. Tout le monde a bien compris que ceux qui la défendent le plus fort sont les auteurs et lecteurs qui n'ont pas envie de se sentir tout petits. Mais chacun de nous est plus petit que d'autres dans ce qu'il fait, c'est ainsi.

Si les personnes en question sont rebutées par la confrontation avec un vocabulaire un peu soutenu, des phrases un peu longues, des raisonnements qui exigent un peu de réflexion, il est compréhensible qu'elles aient un peu de mal à l'admettre. Dans ces cas-là, on risque de ressentir de l'humiliation plutôt que de l'humilité. C'est pourtant la seconde qui amène à découvrir son potentiel, à s'épanouir, à progresser, à se sentir fort et autonome.

L'humilité ne consiste pas à proclamer « je suis chercheur en physique quantique, mais mes réflexions sur la physique ne valent pas davantage que celles de ma concierge. » Ça, c'est du bourrage de crâne.

Elle consiste à se dire « il y a encore meilleur, plus compétent que moi, et je pourrais beaucoup mieux faire. »


Le top, ce n'est pas le nombre de ventes

La valeur intrinsèque de l'être humain, sa capacité au bonheur, sa place dans la société, ne tiennent pas si peu que ce soit à un nombre d'exemplaires vendus ou au classement dans un top Amazon : ça, cela ne peut procurer qu'une petite bouffée de vanité.
Elles tiennent à sa capacité d'humilité, à son désir de se grandir en prenant les meilleurs exemples possibles.

Des exemples choisis en fonction des goûts de chacun, nous sommes d'accord…

Mais dire que Musso vaut Camus (exemple parmi bien d'autres, encore une fois), ce n'est pas exprimer ses goûts ; c'est tourner le dos à tout ce que l'humanité possède en héritage, le nier au nom de la facilité d'accès, du moindre effort.

On pourrait voir là le genre de chemin qui mène au renoncement devant la difficulté, à la confusion des valeurs et à la perte de l'estime de soi.


Petite histoire de grenouilles

Les oubliés de la culture restaurent cette estime de soi en se gargarisant de « ah, mais ce que je fais, moâ, ça vaut bien tout le reste ! »… Ce n'est plus de la soif d'égalité, mais l'erreur fatale de la grenouille qui veut se faire aussi grosse qu'un bœuf.

Attention, encore une fois, le bœuf n'est pas « supérieur » en soi à la grenouille. N'empêche que prétendre être aussi grosse que lui, voire « plus légitime » en tant qu'animal de grande taille, sous prétexte que des centaines d'autres grenouilles sont du même avis, c'est absurde.

Le seul résultat, c'est que les conflits engendrés par cette crise d'ego font le jeu des mangeurs de cuisses de grenouilles et de côtes de bœuf. En clair : de l'édition.

Si, au contraire, les grenouilles veulent s'accomplir en tant qu'êtres humains et en tant qu'auteurs, explorer à fond leur talent, leur monde intérieur et le monde qui les entoure… alors elles seraient avisées de changer de logiciel, ne serait-ce qu'en admettant que tout ne doit pas être évalué à l'échelle de leur feuille de nénuphar.

En admettant cela, elles atteindraient déjà une toute autre dimension. Et en ayant le curiosité de regarder ce qui se passe à l'échelon de la prairie voisine, du chêne sous lequel se repose le bœuf, elles finiraient par acquérir une hauteur à laquelle elles n'auraient osé songer.

Ne m'accusez pas de traiter de grenouilles les auteurs « de masse » et leurs lecteurs, ce n'était qu'une métaphore afin de détendre l'atmosphère.


Lire pour mieux être soi, plutôt que pour s'oublier

Ma préoccupation de fond, vous l'avez compris, est d'ordre général : comment allons-nous résoudre les problèmes qui s'annoncent, si un nombre croissant de citoyens s'abîme (c'est le cas de le dire) dans la romance industrielle et les émissions de téléréalité, au lieu de s'offrir les moyens d'un sursaut de conscience, dans tous les sens du terme ?

Nous disions plus haut que le bonheur individuel, aussi bien que l'avenir de l'humanité, passent par l'élévation des mentalités et l'ouverture d'esprit, qui elles-mêmes passent par le savoir et la culture.

De tous temps, ces derniers ont été le ferment qui a ensemencé l'imagination, la compréhension, le sens des valeurs, la capacité d'améliorer son sort et le sort collectif. (Je sais, je radote. L'expérience a prouvé que je ne le fais jamais assez).

Il est navrant qu'autrefois, savoir et culture aient été confisqués par une minorité privilégiée ; mais, aujourd'hui que chacun peut y accéder, il serait encore plus navrant que certains s'en privent en croyant, par leur mépris de la culture « des nantis » (!), s'offrir une revanche sur leur condition humaine.


Ne pas cracher sur les auteurs minoritaires

Plus immédiatement, je me préoccupe du sort des auteurs qui autoéditent une littérature, disons, « peu commune » : ils mériteraient de trouver leur lectorat, et leur lectorat mériterait d'y avoir accès. Il y a de la place au soleil pour tout le monde, dans notre belle mare aux grenouilles ! 😊

Hélas, sur toutes les plateformes de publication, le système de classement est basé sur le volume des ventes, donc sur le critère « facile à lire ».

Cela fait complètement sortir des radars non seulement beaucoup d'ouvrages illisibles, mais aussi la quasi totalité de ce qui constitue la crème de la littérature autoéditée aux yeux des lecteurs exigeants.

À propos de cette notion de « crème », ou toute autre expression impliquant une hiérarchie qualitative (aïe, deux mots qui fâchent à la suite !) :

Les lecteurs en question ont bien le droit de considérer ces livres comme meilleurs que d'autres.

Leur jugement ne s'appuie pas sur une simple question de « goûts », mais sur de nombreux critères objectifs, validés par des générations d'histoire de la littérature et par nombre d'experts incontestés.

On pourrait en discuter sans fin, ce serait vain ; car c'est ainsi, qu'on le veuille ou non. Seules les personnes qui ne disposent pas d'un bagage de références littéraires peuvent prétendre le contraire.

Ah oui, petite précision : les références en matière de qualité littéraire ne sont pas, bien au contraire, des ouvrages « prétentieux »« alambiqués », « pompeux », « vides » ni même « compliqués », et pas davantage des classiques « poussiéreux » à la mode d'autrefois. Cela peut être un roman sorti le mois dernier, au style très moderne et qui traite un sujet d'actualité.
Ça vous étonne, ami contradicteur ? Alors il faut lire davantage… en choisissant mieux vos lectures.


Harry Potter, Cristal qui songe, Candide, Les Essais, tout pareil ?

Bien sûr que non. Ce sont différents accès à la lecture, à la culture, qui procurent différents bienfaits. Et dont le style et les contenus se situent à différents niveaux.

Refuser leur hiérarchisation, ne pas voir qu'elle ne fait que traduire une réalité préexistante, ce serait comme réclamer l'arbitrage de Nabilla en tant que ministre de la Culture : il faudrait pour cela n'avoir aucune notion de ce qu'est un critère d'exigence littéraire et intellectuelle.

Comme vous, sans doute, j'aime lire de la bonne littérature de gare, ce qui ne m'empêche pas de faire la différence avec la littérature proprement dite.

Je trouve Harry Potter très bien fait et plaisant à lire, même si, parmi les ouvrages jeunesse, je préfère par exemple La croisée des mondes pour sa métaphysique très poétique et sa critique subtile des pouvoirs politiques et religieux.

N'empêche que je ne comparerais ni l'un ni l'autre à l'œuvre de Théodore Sturgeon (formidable auteur de fantastique/SF), et encore moins à celle de Voltaire ou autre grand écrivain…


Tous dans le même bateau

Au lieu de s'ériger en juges des opinions que nous avons en tant que lecteurs exigeants, 
d'essayer de nous culpabiliser parce que nous disons qu'il y a une hiérarchisation de la qualité en matière de littérature, et que la littérature de grande qualité est plus rare et plus précieuse que la littérature industrielle (ce qui ne signifie pas que l'on pense appartenir soi-même au gratin), 
il serait normal et équitable de prendre en compte le problème des auteurs « littéraires » orphelins de lecteurs, et des lecteurs exigeants en manque de livres qui sortent de l'ordinaire.

Ou alors, ne nous étonnons pas que ce lectorat pointilleux ait conclu – nul ne l'ignore – qu'on ne trouve rien de bon en autoédition : il se contente d'aller chercher satisfaction dans les collections littéraires de la grande édition.
Je trouve ça très regrettable, pas vous ?

Si vous faites partie des auteurs de romance à l'eau de rose, par exemple, vous vous dites peut-être que les lecteurs exigeants ne vous intéressent pas, étant donné que vos livres ne les intéresseront pas non plus.

Mais tout le monde, vous inclus, aurait à gagner si l'indésphère finissait par avoir la réputation d'un endroit où l'on peut trouver des trésors, plutôt que d'un monceau de tout et n'importe quoi où il faut fouiller interminablement pour tomber par hasard sur une pépite.
(Car, amis auteurs « grand public » blessés par mes propos parce que vous faites sérieusement votre travail, ne perdez pas de vue que les livres que vous rédigez avec amour, vous et les auteurs de vos cercles, ne sont qu'une goutte d'eau dans l'océan des autopublications… où flottent cent fois plus de déchets.)

En empêchant ceux qui le pourraient de servir de vitrine littéraire à l'autoédition, en réservant ce rôle aux seuls best-sellers grand public, qui ne satisfont pas les lecteurs exigeants, l'indésphère provoque dans le monde du livre des moqueries plus féroces que vous ne pouvez l'imaginer. Tout cela perce des trous dans la coque de notre navire commun.

Évidemment, chacun est en droit de penser « moi, tant que je vends, ça me va. » Ou de croire que les choses s'arrangeront d'elles-mêmes.


Pour commencer, admettre l'existence du problème

Des auteurs de talent végètent dans l'ombre parce que, leurs livres n'étant pas « grand public », ils ne seront jamais visibles des lecteurs. Certains, on l'a vu, vont jusqu'à dépublier leurs romans. 

Même moi qui consacre un temps non négligeable à l'exploration d'Amazon et autres sites, je ne connais qu'une infime partie des auteurs littéraires. Parce qu'il n'existe aucun moyen d'accéder directement à leurs publications via des critères de recherche tels que « style », « originalité » ou encore « qualité littéraire ».

Le seul moyen pour ces auteurs de se faire connaître, c'est de disposer d'un puissant réseau relationnel. Les auteurs de livres « grand public » le savent d'ailleurs très bien : le clientélisme va bon train. Autrement dit, l'indésphère, si fière de son image éthique et solidaire, est en train, mine de rien, de reproduire certains aspects du système en vigueur dans l'édition, et pas les plus admirables.

Je ne critique personne, et je ne prétends pas que la solution serait facile ! J'émets l'idée qu'une réflexion collective serait souhaitable.

Et je trouve très pénible que, chaque fois que l'on ose le suggérer, on nous tombe dessus en clamant que nous sommes d'affreux élitistes et que le verdict populaire est le seul qui vaille, puisqu'il couronne les livres qui plaisent : le classement par les ventes serait, nous dit-on, un système parfait, impartial grâce aux algorithmes, au contraire de la sélection (autre mot qui fâche) pratiquée dans l'édition…

Vraiment ? Aurait-on oublié que pour beaucoup d'auteurs à succès, l'aventure a commencé par un « coup de pouce » de MyKindex ? Qu'une star de l'autoédition a révélé, dans l'une de ses premières interviews, avoir atteint le top 10 en achetant ses propres livres ? (Pas de faux espoirs, cela ne fonctionnerait plus aujourd'hui.) Que la mobilisation massive de réseaux et les intérêts croisés jouent un rôle non négligeable dans l'émergence des inconnus ? Je ne reproche à personne d'avoir boosté sa chance, mais de grâce, ne faisons pas semblant d'être en présence d'un système équitable !


Mettre fin aux malentendus

J'ai repensé à tout cela lorsque l'une de mes contradictrices a exprimé ingénument le fond de sa pensée : « si vous [les auteurs littéraires] n'avez pas de succès, tant pis pour vous ».

Elle n'avait pas compris que le problème n'est pas « d'avoir du succès » (nous sommes nombreux à préférer le sentiment d'avoir bien travaillé au volume des ventes) mais de trouver le moyen de mettre en relation, comme dans une agence matrimoniale, ces auteurs et les lecteurs dont ils feraient le bonheur.

Les auteurs littéraires – minorité méritante de par son talent (encore un mot qui fâche, on se demande bien pourquoi), le soin qu'elle apporte à son travail et la bonne réputation qui peut en résulter pour l'indésphère – subissent, dès qu'ils s'expriment, une tentative d'intimidation de la part d'auteurs « grand public » intolérants à une autre conception que la leur, et qui ont le culot ou l'aveuglement de nous taxer, nous, d'intolérance.

À première vue, les personnes en question représentent une majorité d'auteurs « grand public » satisfaite de la situation actuelle.
Ce qui me donne l'espoir que ce n'est pas le cas et que tout va s'apaiser, c'est que ladite majorité s'exprime très peu : seuls quelques porte-paroles autoproclamés nous ont volé dans les plumes.

Il me semble qu'elles-mêmes se sont crispées par incompréhension de ce qu'il se passe vraiment : c'est pourquoi je m'efforce sans relâche de clarifier la situation, même quand on me reproche gentiment d'avoir l'air de me justifier.

J'espère, sans trop d'illusions, que cette nouvelle explication éclaircira enfin le débat et qu'il pourra s'élever d'un cran.


Tous ensemble… ou pas

J'ai peut-être vexé sans le vouloir ces personnes et d'autres auteurs de littérature « grand public » : j'en suis sincèrement attristée.

L'opposition des auteurs « grand public » et littéraires n'a pas lieu d'être : comme je ne cesse de le répéter, ils n'ont pas le même lectorat et ne sont donc pas en concurrence. Les auteurs « littéraires » ne méprisent pas les auteurs « grand public », ils aimeraient juste qu'on arrête de leur donner des leçons de morale populiste.

Tous les autoédités connaissent les mêmes doutes, les mêmes espoirs, les mêmes affres devant leur page ou leur écran, et le même travail pour rédiger, publier, promouvoir leur « bébé ». Il y a plus d'éléments qui les unissent que de divergences qui les séparent. Si les uns veulent bien écouter le point de vue des autres et les aider à trouver une solution à leur problème, l'indésphère toute entière en sortira grandie.

Dans le cas contraire, amis auteurs « littéraires », ne nous décourageons pas. L'autoédition évolue, se diversifie, se décomplexe dans le bon sens du terme.

Sauf erreur, on voit débouler de moins en moins d'opportunistes attirés par un nouveau secteur d'activité : il commence à se savoir que, si l'on rêve de réussir sans travailler, l'autoédition de romans est tout sauf un bon plan.

À l'inverse, il arrive de plus en plus de lecteurs exigeants désireux de passer de l'autre côté du miroir. Les chantres de la qualité littéraire pourraient bien se retrouver majoritaires un jour ou l'autre.
Évitons, tout de même, d'attendre jusque là…


L'heure des solutions

Les auteurs « littéraires », de quoi auraient-ils besoin ?

Pas d'un moyen d'arriver dans le top 10 Amazon, ce serait trop simple : la majeure partie des lecteurs qui y font leur marché sont en quête d'ouvrages « grand public ».

Je suis bien placée pour le savoir, ayant vécu cette expérience avec plusieurs livres. Pour moi, le salut n'est pas venu des classements, mais du bouche-à-oreille, parce que l'atypisme d'Élie et l'Apocalypse a fait parler de lui au-delà de mes espérances. (Raison pour laquelle je recommande toujours aux autres auteurs littéraires de ne pas chercher à plaire au plus grand nombre – cela ne suffirait pas à les rendre « grand public » –, mais, au contraire, de lâcher la bride à ce qui les fait « différents ».)

Ce qu'il leur faut, c'est un moyen d'être visibles par les lecteurs exigeants, qui sont à la recherche de cette différence. Plusieurs pistes sont à l'étude, et d'autres ne manqueront pas d'être proposées si suffisamment de monde se penche sur la question. Il va de soi qu'une volonté commune de régler ce problème, au sein de l'indésphère, faciliterait les choses.
À défaut, les auteurs « littéraires » trouveront par eux-mêmes.

Personnellement, je ne m'impliquerai pas. En dehors même de mon état de santé, je suis quelque peu échaudée depuis que le projet de site multifonctions gratuit, conçu en 2016 pour servir de « maison commune » aux auteurs autoédités, a été torpillé par les opposants à une démarche qualité. Mais je continuerai bien sûr à vous soutenir, amis auteurs, et à participer au travail de réflexion.

Je vous le disais en introduction : les choses commencent à bouger. Il faut continuer à évoquer publiquement le problème de la visibilité, sans agressivité, mais sans nous laisser intimider au cas où quelqu'un s'obstinerait à nous traiter d'élitistes sur un ton d'insulte ou de reproche.

Si je suis tellement contente de voir les langues se délier peu à peu et des auteurs littéraires monter au créneau, c'est parce que beaucoup d'auteurs ou blogueurs convaincus que « tout ne se vaut pas » et qu'il faut sortir de l'ombre les ouvrages de qualité « littéraire », avaient néanmoins renoncé à s'exprimer publiquement, de crainte d'en payer le prix.

Je ne dirai qu'une chose pour vous rassurer : certes, mes prises de position sur le thème de la qualité littéraire m'ont valu de n'avoir presque plus de commentaires sur mes livres et mon blog. Une fraction de mes amis auteurs ne likent ni ne commentent plus mes publications, et j'en suis très peinée. Mais cela n'a eu aucun effet sur mes ventes et mes pages lues. Mes lecteurs, vos lecteurs, ne sont pas du tout ceux des auteurs « grand public » qui pourraient nous prendre à partie.


Là, tout de suite…

Ce que je veux retenir des récents débats, c'est la chose suivante : cette effervescence a permis à un certain nombre d'auteurs, talentueux mais isolés, de se rencontrer, d'échanger, de se soutenir et de prendre la parole.
Il ne pourra en sortir qu'une évolution positive.


Voilà, mes chers amis. Excellente fin de weekend à toutes et à tous !