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samedi 30 juin 2018

Autoédition : « Où sont les fa-a-ans ? »


J'ai la chasse en horreur, notez-le bien.
Je n'ai choisi cette photo que parce qu'elle me semblait refléter la démarche de certains auteurs.


Aujourd'hui, nous allons nous pencher sur différents aspects d'un vaste casse-tête : comment trouve-t-on des lecteurs ? À quoi mesure-t-on le succès ? Par quels moyens l'obtient-on ? Et ce que l'on désigne ainsi, est-ce vraiment ce qui vous motive ?


« Où sont les fa-a-ans ? » (bis)


Voilà une chanson que fredonnent tristement beaucoup d'auteurs. Pas seulement autoédités, rassurez-vous.

Une fois de plus, je vais être caustique, parce que c'est beaucoup plus drôle et que je n'y vois aucune méchanceté. D'abord, les lecteurs que je brocarde ne lisent pas mon blog ; ensuite, j'ai horreur de la langue de bois, et la bien-pensance à la mode m'exaspère ; enfin, je trouve beaucoup plus agréable, pour vous comme pour moi, de traiter de nos préoccupations sur un ton farceur.


On pourrait dire qu'il y a en gros, de part et d'autre, deux catégories de lecteurs (nous ne parlerons pas du milieu, c'est moins rigolo) :

– La bécasse, élevée massivement pour les parties de chasse en Sologne ou ailleurs. Façon de parler, parce qu'en réalité cette pauvre bestiole est très protégée ; les garde-chasse lâchent des faisans, des perdreaux, des canards… J'ai choisi « bécasse » parce que les autres noms d'oiseaux sont encore plus péjoratifs, alors ne m'accusez pas de mépriser les lectrices.

– Le phénix, zoziau mythique, donc supposé introuvable.

● Dans le monde du livre, les bécasses, ce sont les lecteurs que les auteurs de blockbusteurs engraissent (enfin, c'est l'inverse, mais passons !) pour les flinguer à vue à chaque publication.

Comme tout gibier bien agrainé, le lecteur ainsi fidélisé accourt dès qu'on lui jette une poignée de daube. Le premier réflexe de bien des auteurs est d'envier les heureux propriétaires de ces réserves de chasse. Chacun son rêve.

● Les phénix, ce sont les lecteurs idéaux que tout auteur non daubiste caresse en pensée (honni soit qui mal y pense) ; ceux qui entreront en résonance avec son livre.

À force de les chercher, on finit par croire qu'ils relèvent de la légende. En tout cas, pour les indés ! Les bonnes maisons d'édition ont réussi à en conserver de nombreux spécimens en semi-captivité, même si cela se perd de nos jours.

On conclut trop facilement que cette espèce sauvage ne volette guère que de libraire en libraire et ne consent à picorer que du Goncourt. Faux. Ce lecteur-là, c'est vous, moi, toute personne un tant soit peu exigeante qui sera touchée par votre prose.

N'allez donc pas croire que le phénix ne se hasarde jamais sur Amazon : il y fait son shopping livres comme tout le monde, parce que c'est à portée de clic et de tous les budgets. La différence, c'est qu'il vient chercher des classiques et des écrivains de bonne réputation, plutôt que de se laisser séduire par la dernière romance bas de gamme de Lola de Winter (ne la cherchez pas, j'invente) ou par Musso, Coelho et consorts.

Tout le problème est là : le phénix, celui qui nous intéresse, se déplace rarement en bande, se méfie des appâts, et ses goûts sont difficiles à satisfaire. Il se cantonne discrètement dans un territoire bien balisé, où il sait trouver la pitance qui lui convient.

J'entends la question jaillir de vos gorges nouées par l'angoisse : comment décider le phénix à découvrir des auteurs inconnus mais talentueux ? J'ai bien des idées – je ne suis pas la seule – mais aucune réponse toute faite.

En attendant des jours meilleurs, nous allons donc nous contenter d'étudier un à un certains paramètres.


Le commentaire ne fait pas le lecteur


Parmi les questions qui nous préoccupent en autoédition, il y a celle des retours. Comment savoir si nos livres plaisent ?

On a tendance à croire que les lecteurs satisfaits ont à cœur de l'exprimer. Par conséquent, l'auteur dont le livre continue à se vendre malgré l'absence de commentaires conclura que c'est seulement parce qu'il grouille sur les réseaux sociaux et/ou fait beaucoup de promotion : attirés par son battage, un turn-over de nouveaux lecteurs viendraient jour après jour goûter son texte – sans pour autant que la mayonnaise prenne et que leur curiosité se transforme en engouement… Cela semble logique, surtout lorsqu'il s'agit de phénix, volatils (sans jeu de mot) par nature.

Eh bien, rassurez-vous : mon expérience atypique et une observation assidue de l'indésphère prouvent le contraire.


1) Les lecteurs commentent peu.

● Les commentaires après lecture sur Amazon sont, peut-on lire, de l'ordre de 1 à 2 %. C'est très peu. J'imagine qu'il en est de même sur les autres plateformes de vente. Qui commente ? Nous en reparlerons plus loin.

● Les bibliothèques en ligne : Babelio, Goodreads, Booknode, Livraddict, etc, relèvent d'un autre comportement : les commentaires n'y sont pas à proprement parler des avis client, mais des notes de lecture ; celles et ceux qui les publient vont exprès sur ces sites pour y déposer leur conclusion. Ce sont donc beaucoup plus souvent des blogueurs (certains le font systématiquement) ou des étudiants, que des lecteurs lambda.

● Certains auteurs ont initié sur leur blog une communication intensive avec leur lectorat. C'est intéressant, mais seule une certaine visibilité peut amener des lecteurs sur un blog. Elle s'obtient essentiellement lorsqu'un livre se retrouve en bonne place dans un Top. Si l'auteur a pris soin de mettre en fin de livre l'adresse de son blog, un dialogue pourra s'instaurer.
Les chances d'atteindre ce niveau de classement, et par conséquent, d'attirer un lectorat nombreux et réactif qui s'intéressera aussi au blog, concernent surtout les ouvrages grand public ; nous aborderons ci-dessous le second terme de cette équation. Quoi qu'il en soit, espérer capter une masse de lecteurs via un blog, c'est mettre la charrue avant les bœufs.


2) Ceux qui commentent le plus ne sont pas ceux qui nous intéressent.

Tout le monde a constaté que beaucoup de daubes affligeantes attirent les commentaires comme une fleur mellifère : ils se comptent par dizaines, souvent par centaines.

Avant de me faire d'autres ennemis (ce dont je me moque d'ailleurs éperdument), je préciserai qu'encore une fois, je ne donne pas dans la généralité. Ce n'est pas parce que je vais établir un lien entre basse qualité et nombre de commentaires que je définis comme nuls tous les livres très commentés. D'autres facteurs entrent en jeu : la popularité de l'auteur, l'ancienneté de son lectorat, sa qualité de communication, etc. Tout ce que je dis, c'est qu'un livre de grande qualité peut être très peu commenté, alors que beaucoup de livres très bas de gamme obtiennent pléthore de réactions positives.

Que faut-il en conclure ? Peut-être que c'est comme en sport : le foot remplit des stades entiers ; il peut y avoir dans la masse des amateurs d'équitation, d'escrime ou de jeu de go (ou autres ; je ne veux vexer personne), mais ce n'est tout de même pas la majorité. En revanche, le tournoi d'échecs du quartier, ou même un championnat, échouera à drainer les foules. L'idée d'un jeu de stratégie devenu aussi populaire que dans Triumvirat, passionnant roman de Bouffanges (merci d'avoir remis tes livres en ligne, Nicolas ! Signé : tes fans reconnaissants 😁) relève hélas de l'utopie.

Ajoutons que, dans notre vie au rythme effréné, prendre le temps d'un commentaire est un luxe rare. Seuls s'y adonnent régulièrement les lecteurs qui :

● Connaissent personnellement l'auteur. Deux cas :

– Les amis facebook (ou autre). C'est un faux bon côté des réseaux sociaux : il permet de sortir de l'ombre, mais ensuite, il brouille les cartes, puisque l'on ne sait plus si l'on est lu par plaisir ou par sympathie.

– Le vrai lectorat fidélisé ; il suppose de l'ancienneté, une communication « pro » et une large base de lecteurs (autrement dit, sauf exception, d'écrire pour le grand public 😢).

● Espèrent un retour d'ascenseur.

J'ai déjà beaucoup évoqué ce phénomène délétère, impossible à éviter complètement dans l'indésphère – sauf à prendre des mesures radicales, comme je l'ai fait avec cette mise au point.

● Veulent exister en donnant leur opinion.

On voit ce phénomène à l'œuvre un peu partout : les avis consommateur fleurissent, pas toujours judicieux. Comme si, dans un monde où le lien social se dilue, où l'avenir se fait mençant, chacun se consolait de sa solitude et de son impuissance à régir sa propre existence en laissant en abondance ces minuscules traces de son passage sur Terre. Ne nous leurrons pas : le partage de lectures par les blogueurs et l'expansion de l'autoédition ont plus ou moins la même origine. 

● N'ont rien de mieux à faire.

Oui, ce constat peut paraître cruel. Pourtant, il est évident que les gens qui croupissent dans l'ennui et l'insatisfaction sont naturellement portés, non seulement à donner leur avis comme tous ceux évoqués ci-dessus, mais aussi à se chercher des idoles. Ce phénomène sociologique est à l'origine de la plupart des grands succès populaires contemporains, dans tous les domaines.

Sans vouloir risquer bêtement ma vie en affirmant que la palme de l'insatisfaction personnelle revient aux lectrices de mauvaises romances (et en particulier de mauvaises romances érotiques, cela tombe sous le sens… 😏), j'oserai tout de même avancer qu'il y a peut-être un lien de cause à effet. À vous d'en tirer vos propres conclusions.


3) Le nombre de commentaires ne reflète pas toujours le succès d'un livre.


Pour commencer, si votre livre n'est pas commenté, n'allez pas croire que c'est parce qu'il ne plaît pas, ou peu. Tous les types de lectorats ne réagissent pas de la même manière.

● Des facteurs analysés plus haut, on peut déduire par raisonnement inverse qu'un lecteur qui a vraiment aimé un livre ne prendra pas toujours le temps de le commenter. Au contraire, pourrait-on dire. Plus il est immergé dans la vie active et moins le livre est « grand public », moins il le commentera, sauf affinité particulière avec l'auteur.

● De ce dernier point, on tendra à conclure qu'à chaque nouvelle publication, un auteur atypique a fortement intérêt à battre le rappel de ses proches, collègues et relations, pour amorcer aussi bien les ventes que les commentaires.

Pourtant, c'est une chose que je n'ai jamais pratiquée, aussi bien pour des raisons éthiques que parce que je compartimente strictement ma vie d'auteur et ma vie privée. Cela n'a jamais empêché mes romans d'être commentés (pas en grand nombre, mais tel n'est pas mon vœu), ni, pour certains, de bien se classer dans les tops – y compris général.


Et que dire des ventes, alors ?

1) Le succès ne se mesure pas non plus au nombre de ventes.

Surpris ? C'est pourtant une évidence ! Nous savons tous que les livres qui se vendent le mieux soooonnt… (roulement de tambour)

● Ceux taillés pour un public aussi large que possible.

Pour faire court : sujet porteur, ou encore mieux, racoleur + écriture simpliste = fans à gogo (si j'ose dire). C'est un truisme.

Je dis bien « simpliste » et non « simple », ce qui n'a rien à voir – même si de mauvais esprits s'ingénient à faire l'amalgame. Un exemple ? Oui-da.

– Voici un extrait d'un manuscrit de votre humble servante rédigé d'une manière classique. (Ce n'est pas ma gamme stylistique de prédilection ; j'écris plus volontiers dans des styles modernes, comme dans Propos d'homme à homme, Zone franche, Spi ou Une nuit très noire.)
Il s'agit en tout cas d'une version littéraire, de celles qui délivrent au lecteur la vision personnelle que l'auteur se fait de la scène – et ont l'avantage de camper une atmosphère, de préfigurer la suite.
En revanche, ce genre de style a l'inconvénient de faire détaler, mieux qu'un feu de brousse, les lecteurs désireux de ne pas se compliquer la vie.

« Paul se lève à regret pour aller jeter une bûche dans la cheminée. Les braises se tassent avec des chuintements de chat qu'on dérange, puis quelques coups de tisonnier font surgir de courtes flammes qui lèchent timidement l'écorce. Bientôt elles s'étirent, s'émancipent. Commence alors le rituel de mise à mort. Les flammes ont pris possession de leur victime : elles l'enveloppent de cent mains persuasives, le mordent de cent bouches insinueuses et provocantes. Complice, le manteau en marbre sculpté devient le théâtre d'un meurtre avec préméditation. À présent, le feu presque immobile, tendu, frémit d'extase. Et c'est la bûche qui semble se tordre pour crier grâce, siffle de douleur, crache des injures, sue une vapeur d'agonie. »

On aime ou pas, la question est ailleurs.

– Voici une variante en style simple, c'est-à-dire épuré, comme dans Le jour où Maman s'est endormie (dans ce recueil de nouvelles).  L'auteur n'a rien de particulièrement évocateur à tirer de ce feu de bois, il s'agit juste d'un élément d'ambiance :

« Paul se lève à regret pour jeter une bûche dans la cheminée. Quelques coups de tisonnier pour tasser les braises, et les flammes reprennent vie. »

On pourrait dire : nécessaire et suffisant, mais c'est un autre débat.

– Voici une version simpliste. Le feu n'est plus qu'un décor conventionnel, planté là pour meubler un peu :

« Paul se lève pour remettre une bûche dans la cheminée. Les flammes se raniment. »

La bécasse est sensible au son de cet appeau-là : en imitant son propre chant, il la rassure et réchauffe son petit cœur solitaire. Sans compter qu'il n'est pas du genre à lui compliquer la vie.

D'aucuns affirment qu'un style simpliste sert mieux l'histoire : foutaise. Qui peut se vanter d'avoir conçu une histoire si originale, si palpitante, et construit l'intrigue avec une telle maestria, que ce chef-d'œuvre peut s'accomoder d'un style journalistique ?… La réalité, c'est que ceux qui pratiquent ce non-style, soit n'en ont pas d'autre à leur disposition, soit ont décidé de pondre à une cadence industrielle, en n'y consacrant qu'un minimum de neurones. C'est un choix technique et tactique que l'on peut admettre, mais difficilement respecter sur le plan littéraire. 

– Enfin, pour le plaisir, voici une version simpliste à gros clichés et effets de manches, de celles qui font croire aux lecteurs que leur auteur préféré est un vrai grand écrivain :

« Paul se lève et, d'un pas vif, s'approche de la cheminée. Il y lance une bûche choisie avec soin. Les flammes pétillent, dansent follement. Leurs ombres mystérieuses font trépider son cœur. »

(Pourquoi d'un pas vif et non lent ? Parce que les héros jeunes et fringants remportent tous les suffrages, voyons ! Pour la même raison, le héros se doit d'être expert en sélection de bûches : c'est un fort en tout, paré à faire fondre la ménagère. Et un philosophe accompli, comme Paulo Coelho et autres petits malins ; raison pour laquelle, tel un chien de la police des douanes, ce Paul-là nous renifle une atmosphère révélatrice à travers une pleine valise de lieux communs.)

● Les livres qui bénéficient d'une promotion féroce, parfois basée sur des méthodes plus que discutables.

Qu'est-ce que je considère comme discutable ? Eh bien, toutes sortes de manœuvres, depuis les échanges de bons procédés jusqu'à la grimpette dans un classement à coups de véritables ventes organisées. Lesquelles consistent à vous donner l'impulsion de départ en faisant acheter un maximum de livres en un minimum de temps. Des sociétés peu scrupuleuses vendent ce genre de services (voir ce lien, par exemple) : c'est « l'achat de clics ». Mais le rameutage d'une claque peut remplir le même office : amis désintéressés, étudiants rémunérés… Certains auteurs consacrent avant tout à cet aspect-là leur imagination fertile !

Moche, n'est-ce pas ? Enfin, si vous voulez vendre et vous autoétiqueter écrivain sans souci de le mériter ou non, libre à vous. Mais si votre préoccupation, c'est de savoir ce que vaut votre écriture et de séduire des lecteurs exigeants, laissez tomber : comme dit plus haut, cela ne ferait que vous empêcher d'y voir clair.

Les ouvrages qui combinent les deux, style simpliste et battage plus ou moins orchestré, remportent le pompon. Ça vous tente ? Pas vraiment, au fond, sinon vous ne me liriez pas.


Que faut-il en conclure ?


1) Que ce qui doit vous rassurer, c'est la persistance des ventes.

Lorsque j'ai cessé de faire la promo de mes romans, j'ai obtenu incidemment la preuve que le volume de commentaires ne constitue pas un indicateur fiable de la satisfaction des lecteurs : Élie et l'Apocalypse a continué à être lu ou téléchargé. Pas seulement volume après volume (témoignage de fidélisation des lecteurs) ; les lectures et téléchargements de la première Intégrale continuent aussi à faire boule de neige.

D'autre part, l'offre éclair qui a lancé le processus n'est plus en cause, puisqu'elle remonte à plus d'un an et demi. Cela prouve la persistance d'un phénomène beaucoup plus simple : le bouche-à-oreille.

Autrement dit, n'écoutez pas ceux qui vous disent que le succès d'un livre se joue à son lancement. C'est vrai dans l'édition. En autoédition et pour des livres autres que « grand public », c'est tout le contraire. Certes, il faut que quelque chose les fasse remarquer ! Cela peut être tout simplement une offre éclair.


2) Que vous devez aussi vous préoccuper de la qualité des commentaires.

Un « Super, j'ai adoré ! » fait peut-être un plaisir fou quand on débute et qu'on se sent invisible, mais souvenez-vous : vous chassez le phénix, pas la bécasse. Seuls les commentaires émis par des lecteurs visiblement compétents, autrement dit les avis argumentés (y compris les critiques constructives) et correctement rédigés, vous feront savoir que vous avez su toucher le genre d'oiseau dont vous rêvez.


Petits conseils pour la (longue) route

En attendant de bénéficier d'une offre éclair ou autre coup de pouce décisif, peaufinez vos ouvrages pour combler vos lecteurs et construisez-vous une œuvre, comme je l'ai déjà conseillé.

● D'abord, les lecteurs séduits voudront lire autre chose de votre plume, alors mieux vaut avoir plus d'un livre en rayon. (Ne faites pas comme moi, qui publie dans trop de styles pour fidéliser un lectorat précis. Ce petit jeu que je pratique par pur plaisir n'est guère à conseiller, sauf en tant qu'exercice.)

Ne comptez pas trop que lesdits lecteurs guetteront la sortie de votre prochain livre, dans six mois ou un an. Les annonces de publication se perdent dans le flot quotidien des plateformes et dans l'océan des réseaux sociaux. D'ici votre prochain roman, vos lecteurs seront passés à autre chose – même si, plus organisés que moi, vous avez pris soin de mettre en place un blog avec autorépondeur et newsletter pour pouvoir avertir d'un coup toute la liste des souscripteurs. Les blogueurs lisent souvent un livre par jour, les lecteurs sont submergés par une offre surabondante ; vous risquez d'être oubliés.

Bref, si les réseaux sociaux ne permettaient pas de trouver de la chaleur humaine et des bêta-lecteurs, je conseillerais d'écrire dans son coin un pack de romans bien solides avant de commencer à vouloir fourguer sa came.

● Ensuite, vous aurez d'autant plus de chances de faire l'objet d'une offre éclair que vous serez un auteur relativement prolifique (sans aucune considération de qualité, hélas).

– Mathématiquement, plus vous avez d'ouvrages en lice, plus grande sera la probabilité que cela tombe sur vous.

– Que cela vous plaise ou non, un auteur prolifique est potentiellement plus « rentable » pour Amazon : les lecteurs captés par une offre éclair iront sans doute goûter à ses autres publications. Pour la plateforme, bingo !

Vous savez ce qu'il vous reste à faire, mais n'allez pas imaginer que je vous encourage à produire à une cadence infernale : la qualité exige de prendre son temps, et si vous visez un lectorat exigeant, vous courrez les plus grands risques en le décevant.


La morale de l'histoire

Elle n'est ni neuve, ni de mon cru. En fin de compte, nous venons de souligner une évidence ; la première chose qu'un auteur autoédité doit faire pour se rendre visible, c'est travailler : améliorer son écriture, augmenter son œuvre.
Ce n'est qu'ensuite, à tête reposée, qu'il pourra se mettre à battre la campagne pour trouver des lecteurs, s'ils ne sont pas encore venus à lui.

Bien écrire exige concentration et disponibilité d'esprit. Seuls les auteurs qui ont déjà un lectorat (c'est le cas des pionniers de l'autoédition) et ceux qui chassent la bécasse – ou, du moins, qui publient des ouvrages peu littéraires –, peuvent se permettre de rédiger vite fait, tout en jouant les promoteurs et les chefs d'entreprise.

Un auteur soucieux de qualité littéraire ne peut pas se permettre de se disperser, ni soutenir une grosse cadence de publication. Quiconque dira le contraire est un menteur. Si certains auteurs célèbres ont laissé une œuvre énorme, rappelons qu'ils étaient à la fois expérimentés et libérés de toute autre contrainte.

Autrement dit, courir après le succès est le meilleur moyen de ne pas le mériter. 😕 Mais, et c'est là que cela devient vraiment réconfortant, le succès ne constitue en rien un parcours obligé, et encore moins un prérequis.

L'amour ne récompense pas des efforts pour maigrir, le fait d'avoir appris à faire la cuisine ou autres stratégies de capture, au point qu'il soit plus urgent de faire tout cela que d'être heureux. Il découle du fait d'être soi-même et d'une rencontre avec la personne qui convient. Quand on sait être heureux en toute autonomie, un jour ou l'autre ce bien-être attire quelqu'un.

Il en est de même en écriture. Vous démener pour vendre ne fera pas de vous un écrivain. Le bien-écrire, en revanche, vous fera immanquablement sortir du lot tôt ou tard.

Par chance, le bonheur d'un auteur ne réside pas dans le succès ; ça, c'est l'image productiviste et imageolâtre que cherche à vous inculquer une société axée sur les apparences et la merchandisation. (Je sais, je me répète.)

Le bonheur d'un auteur, c'est d'écrire avec passion et le mieux possible. Nous reviendrons sur cette notion une autre fois.

Excellente écriture ou lecture à toutes et à tous !

dimanche 24 juin 2018

Autoédition - Paroles d'auteurs : "La signora Wilson", de Patrice Salsa



Comme je l'ai expliqué dans ce billet, je lis et chronique très peu mes pairs. Faute de temps et de santé, mais aussi parce que, si j'ai des goûts très éclectiques, je suis difficile à combler en matière de qualité littéraire.

La joueuse de théorbe, un petit bijou à la fois joliment écrit, érudit et passionnant, m'avait laissée sur une excellente impression ; alors je me suis volontiers rembarquée dans l'œuvre de Patrice Salsa pour découvrir La signora Wilson.

Conformément à la nouvelle formule annoncée dans cet autre billet, je me bornerai aujourd'hui à rapporter brièvement mes impressions de lecture avant de donner la parole à Patrice Salsa, qui nous confiera en détail comment il a pensé, vécu, réalisé son roman.
C'est ce que brûlent de savoir tous les fans d'un auteur ou d'un livre ; et quiconque s'interroge sur le travail d'écriture en tirera également profit.


Mon sentiment sur cette lecture

Aucun doute : Patrice Salsa, transfuge de l'édition, est l'un des auteurs qui font honneur aux indés.

Il a signé en l'occurrence un mince roman qui fourmille de pistes et de références. (Par exemple, lorsque survient ce que l'on pourrait voir comme une longueur, il s'agit en fait d'un hommage érudit à Jean des Esseintes, personnage central de À rebours, de Huysmans.)

On trouve là du mystère, de la poésie, du suspense, de la psychologie, de la sensualité, de l'esthétique, une touche fantastique et une touche fantasque, voire excentrique. Tout ce que l'on aime – enfin, tout ce que j'aime. Et toujours ce ton original, cette écriture presque parfaite, cette atmosphère baroque qui caractérisent l'auteur, du moins d'après ce que j'en ai lu à ce jour.

Patrice m'a fait parvenir une liste d'œuvres musicales correspondant aux différents passages et ambiances de son roman. Ce fut une expérience très intéressante que d'être plongée dans les lignes de l'auteur tout en baignant dans les ambiances sonores qui l'avaient inspiré.

Pour ce qui est du suspense, les lecteurs attentifs comprendront vite ce qu'il arrive au héros/narrateur. Mais cela n'enlève rien au suspense, car reste la question du choix final… entre autres aspects qui tiennent le lecteur en haleine.

La chute est telle qu'on les apprécie le plus : émouvante mais non sans malices, à tiroirs, à la fois implacablement logique et pleine de résonances propres à squatter notre mémoire, signe indiscutable de qualité littéraire. Le héros aurait-il pu faire un autre choix ? L'auteur nous répond que non, mais l'on ne peut s'empêcher d'y songer…

En lisant à l'instant les notes de Salsa (si je puis dire) pour les ajouter aux miennes, je constate qu'il a reçu d'autres témoignages de la rémanence de son histoire dans l'esprit des lecteurs.
Je me souviens avoir été très émue par le commentaire de Jean-Christophe Heckers sur Propos d'homme à homme, roman littéraire (donc sans grand succès 😕) qu'il dit avoir relu plusieurs fois en y trouvant toujours de nouveaux échos. La signora Wilson fait partie, c'est certain, de la catégorie des livres à redécouvrir encore et encore.

Il est clair, hélas, qu'un ouvrage aussi abouti n'intéressera que les amateurs de bonne littérature, disposés à en apprécier les finesses et à savourer comme il se doit le savoir-faire de l'auteur. À ceux-là, hélas minoritaires, je recommande chaleureusement La signora Wilson.
Je le recommande aussi à tous les auteurs ou blogueurs qui s'interrogent sur la différence entre un livre ne visant qu'à divertir et un véritable travail littéraire. Ce petit roman pourra leur apporter d'utiles éclarcissements.


Ce que nous confie Patrice Salsa


« La Signora Wilson est le deuxième roman que j’ai écrit (et réussi à faire publier par un éditeur).

Quand j’y repense, tout d’abord, il est probable que j’ai voulu mettre trop de choses dans ce texte.
Le premier roman, publié ou non, est souvent un jaillissement ; il répond parfois à une urgence personnelle, une nécessité interne qui peut être constitutive du sujet même – je n’échappais pas à ce principe.
C’est le second roman qui fait entrer dans l’écriture, dans ce que devrait être l’écriture : une forme au service d’un contenu, un fond qui commande une structure, une organisation.

J’ai voulu passer cette épreuve « brillamment », au risque de la lourdeur démonstrative.
Je voulais prouver, me prouver que je n’étais pas l’homme d’un seul texte, mais qu’il y avait en moi l’étoffe d’un écrivain ; que si inattendu – voire surprenant – qu’était mon premier roman, il n’était pas un « coup de chance », mais qu’il obéissait, malgré ce qu’on pouvait penser de son contenu – ça doit être autobiographique ! – à une « intention » littéraire, et que sa forme ne devait rien au hasard.
Mon second roman était la preuve, rétrospective, de ce projet d’écriture.

Dans La Signora Wilson, la situation du narrateur n’est jamais explicitement décrite, c’est la forme même du récit et son contenu qui renferment les informations et les indices de ce qui est en train de se passer pour ce narrateur, ce périple qu’il entreprend dans sa propre histoire où se trouvent certaines des clefs qui commandent son passé, un souvenir traumatisant mais non refoulé, et un autre, refoulé.
C’est au moment où il revit ce souvenir que le protagoniste est confronté à un choix. Choix qui en fait n’en est déjà plus un, puisqu’il n’est que la répétition du choix déjà fait précédemment dans le récit.

En sept jours (un chiffre à la symbolique chargée), le narrateur explore la ville italienne où il vient d’arriver – elle n’est jamais nommée – et remonte son histoire en différentes séquences dans un trajet où se multiplient, jusqu’au vertige, les allusions à sa situation, actuelle et plus générale.
Titres, extraits d’œuvres populaires ou savantes, citations explicites ou cachées, tout renvoie au thème principal du récit, et à ses harmoniques, mais aussi à un dispositif en spirale qui remonte et s’enfonce dans le temps.

En tant qu’écrivain, j’acquitte aussi dans ce texte mon tribut à mes maitres et à mes modèles, chaque fois que je peux faire coïncider une référence au service du récit avec une autre qui balise mon univers littéraire : le nouveau roman avec la citation de L’Année dernière à Marienbad (« Je m’avance, une fois de plus, le long de ces couloirs, à travers ces salons, ces galeries, dans cette construction — d’un autre siècle ») ; celles en tiroir des boutiques obscures, le roman de Modiano qui lui a valu le Goncourt (un détective amnésique qui enquête sur son propre passé), mais aussi le récit que Perec fait de ses rêves ; à des textes qui ont Rome pour toile de fond (Tempo di Roma, La Modification).

La trame du récit se bâtit donc en partie sur des séries (récit/série, n’est-ce pas) entrecroisées, comme celle des références musicales hyper précises, qui forment la toile sur laquelle viennent se dessiner des motifs plus narratifs qui leur sont liés et qui sont eux-mêmes sujets à des variations, des reprises, des échos. Les tissus, les étoffes, sont d’ailleurs un de ces thèmes, par un effet de mise en abyme.

Peu importe, finalement, que le lecteur saisisse toutes les références ou seulement une partie ; saturant le récit, elles sont assez nombreuses – et prises dans des registres très variés, donc susceptibles d’être familières de façon différente à divers lecteurs – pour fonctionner même si elles ne sont qu’en partie décodées, car elles participent aussi, factuellement, à la simple « économie narrative » ; ou « comment un récit tient debout ou pas, en lui-même ».

Comme dans la musique répétitive, ou la peinture du courant Op-art, où l’enchevêtrement des motifs répétés fait surgir des images au départ absentes, j’ai eu la surprise de découvrir, alors que j’avais soigneusement expurgé le texte de toute allusion, y compris topographique, au catholicisme (je l’ai même inscrit noir sur blanc : acattolico), je n’ai fait que rendre plus évidente la seule qui s’est faufilée à mon insu dans le récit : le lys blanc de l’Annonciation.


Enfin, l’ensemble est inscrit dans une idée qui aurait peut-être fait un bon roman policier, car pour moi, il n’y a aucun doute dans la « résolution » de l’intrigue. Si le narrateur a compris ce qui lui est arrivé, alors son choix final s’explique très bien. L’a-t-il compris, même confusément, ou non ? Là est la vraie alternative d’interprétation laissée au lecteur ; au lecteur qui est aussi, le temps de sa lecture, le narrateur. Certains récits ne s’épuisent pas d’une seule lecture, d’un seul parcours. Dans une absence totale de modestie et une folle présomption, je voulais que La Signora Wilson soit de ceux-ci. Je voulais que le lecteur, la dernière phrase lue, ait l’envie de recommencer da capo. Je sais que certains l’ont fait. »

Lecteurs, auteurs, si les éclaircissements apportés par Patrice Salsa vous donnent envie d'aller plus loin, de lui poser des questions ou d'aborder d'autres aspects de son ouvrage, n'hésitez pas à le faire ci-dessous, dans les commentaires.


La signora Wilson est disponible ici  


vendredi 15 juin 2018

Autoédition : une histoire de choix



Mes chers ami(e)s, aujourd'hui nous allons, sinon refaire le monde, du moins revisiter les figures imposées de la chronique et du conseil en écriture.
Sortir la tête du guidon en me libérant des tâches quotidiennes liées à mes nombreux groupes facebook m'a permis non seulement de me remettre à écrire, mais aussi de clarifier 2 projets qui n'étaient encore qu'embryonnaires dans ma tête. Grâce à cela, je tente maintenant une modeste révolution sauce Elen 😊 au niveau de ce blog, en inaugurant deux nouveau rendez-vous.


Chroniques : « Paroles d'auteurs ».

Je n'ai jamais caché ma frustration sur un point : n'étant pas critiques littéraires, les blogueurs ont pour vocation de partager leurs impressions de lecture, non de disséquer et commenter les écrits. On ne saurait le leur reprocher. Cependant, admettons-le : nous sommes en manque ! Les auteurs autoédités auraient grand besoin de retours détaillés (j'en parle ici, entre autres), mais ce n'est pas la norme et ne le sera sans doute jamais.

Par ailleurs, j'ai discerné le désappointement de mon amie Nila Kazar lorsque, en chroniquant Platonik, j'ai omis de faire état de ses références littéraires. Sans elle, je n'aurais pas songé à cette possible attente des auteurs nourris de lectures fondamentales, lesquelles pourraient aussi intéresser leurs lecteurs et d'autres auteurs.

Nous devons écrire pour nous-mêmes et non pour plaire, sauf à perdre notre âme, comme je l'ai exprimé par exemple dans ce billet.
Seulement, d'un autre côté, nous écrivons aussi dans l'espoir d'un accusé de réception. Ce dernier ne s'exprime pas au moyen d'un déferlement de commentaires dithyrambiques du genre « géniââl, j'ai adoré ! », ni par le fait de « cartonner » sur les plateformes de vente, mais par le constat que certains lecteurs nous ont devinés, perçus, qu'ils partagent nos pensées, nos émotions ; comprennent nos références, nos messages, nos approches.

La lecture de La signora Wilson, de Patrice Salsa (un petit roman particulièrement riche, truffé de références), a cristallisé mon sentiment qu'à défaut d'offrir à chaque auteur une critique littéraire en règle – c'est un métier en soi –, on peut au moins lui donner la parole pour qu'il exprime lui-même ses intentions et dévoile ses choix d'écriture, comme je l'avais fait ici, dans l'autoanalyse de mon Apéribook Une nuit très noire.

Il en sera désormais ainsi : je ne proposerai plus qu'un bref résumé de mes impressions, puis je laisserai l'auteur exprimer tout ce qu'il désire au sujet de son ouvrage.

Je pense que cela représenterait une triple opportunité :

● À l'auteur concerné, cela permettra de prendre la parole : acte libérateur, étant donné la solitude inhérente à cette activité.

 À ses lecteurs, cela procurera des pistes complémentaires et une vision plus approfondie de son travail.

 Aux autres auteurs, cela pourra donner l'occasion d'enrichir leur savoir-faire par l'étude de celui d'autrui.

 Aux blogueurs dans leur ensemble, cela pourra offrir l'opportunité de découvrir les dessous de l'écriture, ainsi que des aspects qu'ils n'envisagent peut-être pas lorsque, pris par l'histoire, ils dévorent un livre en suivant le fil de l'intrigue.

Ma première chronique dans cette nouvelle série « Paroles d'auteur » aura pour sujet La signora Wilson.


Billets pédagogiques : « Écriture, questions-réponses ».

Je ne renonce pas à publier des billets à thème sur le bien-écrire, puisqu'on les dit utiles ; mais je n'ai pas le goût des cours magistraux et je préfère, dans la même logique que pour les chroniques, proposer à l'avenir un travail interactif :

 Je vous livrerai un extrait de l'un de mes textes, inédit ou non.

 J'y joindrai quelques explications sur mes choix de formulation et/ou mes remaniements successifs.

 Celles et ceux d'entre vous qui le désirent pourront me demander à tout moment des éclaircissements supplémentaires, directement en commentaire du billet sur ce blog. Pour contribuer à des échanges aussi nourris que possible, pensez à interagir dès la publication.

J'espère que cette nouvelle approche amènera un débat plus vivant, plus diversifié et nous permettra d'aller plus loin dans l'étude des techniques d'écriture.

Je suis consternée lorsque je vois des auteurs confier qu'ils ont détesté les explications de texte pendant leur cursus scolaire. De toute évidence, certains enseignants n'ont pas su faire passer un message essentiel, surtout pour qui veut écrire et publier : le but de l'exercice, c'était d'apprendre comment s'exprimer au mieux, de manière à être compris et à délivrer efficacement ses messages.

Car il existe toujours mille façons de tourner une phrase, à l'écrit comme à l'oral, et toutes ne se valent pas… Être auteur ne consiste pas à raconter une histoire comme ça vient, mais à savoir communiquer avec le savoir-faire requis pour en faire ressentir aux lecteurs les moindres aspects, avec le plus de cohérence et d'intensité possible.

Voilà ce qu'est le style, quel qu'il soit ; c'est à cela qu'il sert. Et là réside la différence entre les écrivains qui ont marqué la littérature et les rédacteurs de fast books comme celui dont Cyril Godefroy, pionnier de la publication sur Kindle, s'est récemment ému. Au contraire de votre humble servante, cet auteur d'ouvrages techniques sur l'autoédition n'a pourtant pas pour vocation première la défense de la littérature.
Je le cite : « La conséquence ? Kindle = romance à deux balles avec trope milliardaire. » [Dans le sens présent, tiré du cinéma et non de la rhétorique, un trope est un code, un cliché scénaristique.]
Bravo, Cyril ! En effet, quand ce genre d'ouvrage caracole en tête des ventes, la boutique d'Amazon semble réduite à des ersatz de romans d'amour pour lectrices trop faciles à satisfaire… 

Bref ! Je ne veux pas dire que le style d'un auteur vaut mieux, dans l'absolu, que celui d'un autre (en dehors des cas extrêmes où cela saute aux yeux), mais que chaque auteur doit sans cesse choisir entre plusieurs voies, plusieurs formulations qui contribueront à déterminer la qualité du résultat final. Nous en reparlerons.

Le premier des billets « Écriture, questions-réponses » sera publié ce week-end.


Dans un cas comme dans l'autre, j'espère bien que vous ne pécherez pas par timidité 😉; que vous lâcherez tout ce que vous souhaitez dire dans « Paroles d'auteur » et poserez dans « Écriture, questions-réponses » toutes les questions qui vous sembleront pertinentes.

Excellente écriture ou lecture à toutes et à tous, et à très bientôt !


dimanche 10 juin 2018

Autoédition : arrêt de jeu – quelques réflexions en passant.




Chers ami(e)s auteurs, blogueurs, lecteurs, voilà déjà un bon moment que je me fais rare sur facebook : quelques passages quotidiens pour répondre aux messages et gérer les demandes. À présent que j'ai l'impression d'avoir fait de mon mieux pour aider, je songe de plus en plus à me retirer pour de bon, ou presque. Non pas à fermer mon compte, ce qui fermerait du même coup des groupes qui, semble-t-il, sont utiles aux auteurs et aux blogueurs, mais à me faire plus que rare, dès lors que j'aurai pu trouver assez d'admins pour gérer tous ces groupes à ma place.

Depuis quelque temps, je sens qu'une page est en train de se tourner. L'heure est sans doute venue pour moi de prendre du recul, sinon de passer à autre chose. Je n'ai publié que 2 ouvrages en un an. Je fournissais régulièrement des billets didactiques à mBS, mais voilà des mois que je peine de plus en plus à respecter le rythme que je m'étais fixé ; Christophe Lucius l'a si bien discerné qu'il n'ose même plus me demander si j'ai quelque chose à lui envoyer. Je publie aussi beaucoup moins souvent sur mon blog.

Ma santé serait un motif suffisant pour tirer ma révérence : je suis sous traitement assez lourd depuis plusieurs mois, je souffre de multiples symptômes très invalidants et j'ai déjà du mal à assumer les petites tâches quotidiennes ; dépenser du temps et de l'énergie sur facebook revêt un air d'aberration.

L'écriture serait un autre bonne raison : ce temps et cette énergie, je devrais les consacrer à remplir mes devoirs envers les lecteurs qui attendent une suite, notamment celle d'Élie et l'ApocalypseHélas, surtout dans l'état ou je me trouve, il m'est parfois impossible de travailler, et j'ai pris le pli de considérer facebook comme le seul lieu de réunion convivial où, sans quitter mon lit, je peux aller passer un moment sympa.

Mais s'agit-il véritablement de moments sympa, ou d'une complète illusion ? Ou, pire encore, d'un stress supplémentaire ? Je ne parle pas du petit groupe où sont réunis des auteurs et lecteurs avec lesquels j'ai des affinités particulières : ces échanges-là sont incontestablement bénéfiques à la santé et au moral.

Je veux plutôt parler du fait que je me sens plus ou moins étrangère à la plupart des publications que je vois passer.

Au fil de nos échanges sur facebook, j'ai vu se renforcer l'impression que parmi vous, auteurs indépendants, je suis une sorte d'imposteur. De même que je l'étais dans l'édition tradi. Pourquoi ? Parce que, contrairement aux aspirations de presque tous les auteurs de ma connaissance, édités ou autoédités, être lue ne m'importe que de façon marginale. Ce qui m'intéresse, c'est l'expérience, sur le plan humain et, bien sûr, sur celui de la liberté d'écriture.

Au contraire de beaucoup d'entre vous, je ne suis pas auteur dans l'âme, même si j'écris comme je respire. Malgré les espoirs familiaux, jamais je n'ai rêvé d'une carrière d'écrivain ; même immergée dans ce milieu, même dotée pendant longtemps d'une activité professionnelle de réécriveur, j'ai toujours pris soin de rester un électron libre et je me sens plutôt comme une dilettante très expérimentée. En outre, je cultive par-dessus tout la discrétion ; et lorsque je romps le silence radio, souvent de façon polémique, c'est toujours par conviction et non pour atteindre à un quelconque rang, statut ou fonction.

Or, je ne vois guère autour de moi que des auteurs qui s'agitent très sérieusement, qui se montrent anxieux de promouvoir leurs textes et de se faire un nom. Leurs attentes, leurs espoirs, sont normaux et souvent très légitimes ; je les comprends ô combien, mais je suis incapable de les partager. Quelle que soit ma sympathie pour nombre d'entre vous, je reste en partie étrangère à votre communauté.

J'y découvre assez peu de démarches comparables à la mienne, de lectures à mon goût ; et, si je trouve réconfortant de rencontrer d'autres amoureux de la bonne littérature et de l'écriture (en tant qu'activité qui exige autant de sérieux que de passion), une partie de mon plaisir est gâché par l'attitude des opportunistes, des égotiques, des atrabilaires, des idéologues de comptoir qui pervertissent le moindre débat, et autres habitués de l'indésphère ou de la blogo dont les valeurs sont à mille lieues des miennes.

Depuis mon arrivée, je me suis bornée à apporter mon aide en essayant d'aider directement les auteurs, et aussi de déverrouiller certains tabous ou de faire bouger quelques lignes : décomplexer les autoédités par rapport à l'édition, tout en rappelant que l'on ne peut pas écrire n'importe quoi et que l'intérêt général exige une réflexion sur la qualité.
Mission accomplie ? Je n'en sais rien, mais j'ai fait de mon mieux et je crois avoir contribué à faire un peu avancer les choses.


Au cours de ma vie, je n'ai pratiqué que peu d'activités de façon continue. J'ai aimé travailler en tant que réécriveur, mais, comme dit plus haut, sans être tentée par une vie d'auteur, encore moins d'auteur à succès. Mes priorités sont ailleurs. J'ai toujours préféré me mobiliser sur le mode « on liquide (la tâche prévue) et on s'en va. » 😁 Je suis très éclectique, et être monotâche – comme l'exige une carrière littéraire – n'est pas dans ma nature ; aussi n'ai-je pas pour objectif de m'accrocher où que ce soit sur le long terme, mais seulement de vivre une belle expérience en apportant toute l'aide possible en un minimum de temps.

L'important pour moi, ce n'est pas la tâche elle-même, mais les convictions que j'y investis. Quand j'ai créé un centre équestre « pilote », j'ai mis en œuvre des méthodes éthiques, respectueuses des chevaux et des élèves, et formé un maximum de chômeurs sans qualification. Quand j'ai fait de l'immobilier, j'ai fourni un toit à plus de personnes sans conditions de ressources que tous les bailleurs de la ville réunis. Quand je séjournais dans des pays en voie de développement, j'ai, entre autres, œuvré pour procurer à des mères de famille les moyens de se mettre à leur compte. Etc. Et si j'ai toujours eu d'autres activités en arrière-plan, elles étaient fondées sur l'engagement personnel et la conviction de faire quelque chose d'utile.

Ici, dans l'indésphère, mes prises de position sur la qualité littéraire m'ont valu ce que certains considèrent comme des représailles : par exemple, plus de commentaires sur mes livres. Cette réaction m'a attristée, bien sûr ; cependant, curieusement, je me suis sentie soulagée. Je ne m'attendais pas, je l'avoue, à réagir de façon aussi positive : nous sommes tous des êtres sensibles, et être boycotté fait tout de même un peu de peine. Ce fut le cas pour moi, bien sûr, mais…

Permettez-moi de vous conter une petite anecdote.
Il y a plus de vingt ans, alors que je m'occupais du centre équestre que j'avais fondé, ma mère fut victime d'un AVC : je dus demeurer à 500 km de là pendant sa convalescence. J'étais moi-même en voie de divorce et très malade (j'ai eu une embolie pulmonaire quelques mois plus tard), mais abandonner chevaux et élèves n'est pas dans ma nature : je projetais donc de mettre mes installations à la disposition de ma monitrice et de l'aider de mon mieux à poursuivre l'activité.
Je convoquai les adhérents en vue d'expliquer que ma mère et moi avions consenti de gros sacrifices pour créer et mécéner une structure reconnue au niveau national, mais qu'à présent, nous n'étions plus en mesure de continuer. À peine en étais-je arrivée là qu'ils se déchaînèrent. Réflexion du père d'une élève que j'emmenais gratuitement en concours depuis 2 ans (elle était talentueuse et passionnée, comment ne pas m'impliquer ?) : « Si vous avez été assez bêtes pour payer jusqu'ici, vous n'avez qu'à continuer ! » Comme d'autres parents, le pauvre homme ne me laissa pas le temps d'expliquer la situation, les enjeux, et de prouver que je n'avais pas l'intention de laisser tout le monde en plan ; contrarié, il céda à l'impulsion de se défouler sur moi.
Cette ingratitude fut stressante, mais libératrice. Édifiée, la monitrice déclina mon offre, je vendis la propriété au lieu de la lui confier, je plaçai tous les chevaux de club en retraite ou chez des élèves et amis qui en prendraient soin, et je refermai sans regrets le livre de cette aventure. D'autres parties, plus cruciales, étaient déjà en cours.

S'il y a une morale à tirer de cette histoire, c'est la suivante : il ne faut jamais rien faire dans le seul but d'attendre des retours, quels qu'ils soient ; c'est un principe qui s'applique très bien à l'écriture. Nous y reviendrons.

Justement parce que j'agis toujours par conviction, bien que sans illusions sur la nature humaine, j'aurais peut-être été assez imprudente pour m'investir dans l'indésphère plus que souhaitable, au détriment de ma santé, si, par chance, l'hostilité de certains ne m'avait rappelé que nul n'est prophète en son pays – encore moins dans celui des autres. Je fais partie de l'indésphère, mais ce n'est pas ma « maison » : c'est la vôtre. Au nom de quoi prétendrais-je y appliquer mes propres concepts ? Non, je ne dis pas cela pour vous laisser tomber : je serai toujours là pour certains, j'espère qu'ils le savent.


Une écrasante majorité d'auteurs se démènent sur facebook pour faire la promotion de leurs livres. Leur but est de trouver le succès, je respecte ce point de vue. Les moyens mis en œuvre (je ne les critique pas : à chacun ses méthodes), sont pour moi inenvisageables. Rien au monde, pas même la misère, ne pourrait me contraindre à écrire des livres conçus pour se vendre.

Pourtant, croyez-moi, rien n'est plus facile. Qu'un livre devienne un best-seller, cela comporte une part d'aléatoire, de facteurs extérieurs ; mais rédiger un ouvrage grand public apte à connaître un joli petit succès, c'est à la portée de quiconque maîtrise sa plume et a assimilé les règles du jeu. Avis à ceux qui en rêvent !

L'obstacle, c'est que cette démarche nécessite une vision des choses qui n'est pas la mienne, ni celle d'un certain nombre d'auteurs rencontrés en autoédition. D'abord, je le répète, je ne trouve aucun attrait au succès. La notoriété est un risque et non une chance, la fortune n'entraîne que stress et contraintes, et mon mode de vie quasi monacal, durement acquis après une vie, disons très intense, constitue un luxe auquel je ne saurais envisager de renoncer.

J'insiste lourdement là-dessus, parce que j'aimerais convaincre les auteurs qu'ils ont bien mieux à faire que se démener pour vendre : se démener pour devenir des écrivains (au sens littéraire du terme ; le côté professionnel viendra avec le succès.) Commencer par vouloir vendre, c'est mettre la charrue avant les bœufs.

Commencez plutôt par maîtriser votre art. Publiez si vous voulez, mais seulement pour vous constituer une œuvre. On entend beaucoup dire qu'un ouvrage n'a sa chance que pendant une période restreinte après sa sortie. C'est un calcul opportuniste, basé sur le fait qu'une nouveauté acquiert une certaine visibilité, très éphémère. Et c'est faux, du moins lorsque l'ouvrage recèle des qualités de fond. Élie et l'Apocalypse en est la preuve. En 2012, il avait été tiré à 2 000 exemplaires. Le départ en retraite de l'éditeur m'a renvoyée à la case départ. J'ai autopublié la première trilogie, Les trois Sages, fin 2014. EELA n'a commencé à toucher son public sur Amazon que début 2017, à la suite d'une offre éclair, et son audience continue à faire boule de neige. Alors, ne renoncez pas à vos priorités de crainte de laisser passer votre heure. Faites ce que la maladie m'a souvent empêchée de faire : continuez à écrire. Prenez de la hauteur, préparez l'avenir. Il sera toujours temps de changer de tenue pour endosser le rôle commercial, le moment venu.

On m'objectera que certains auteurs sont sortis de l'ombre grâce à une communication tambour battant. Frédéric Soulier est dans ce cas. Un cas très particulier : non seulement il possède un art de la communication très réjouissant, qui fidélise son public, mais, il le reconnaît lui-même, son succès tient au fait qu'il publie surtout dans un genre très tendance : le thriller. S'il lâchait davantage la bride à son talent littéraire, il est peu probable que tout son lectorat suivrait. 😕


Je suis toujours épatée de voir combien d'auteurs courent après le succès comme si c'était quelque chose de réellement désirable. Je ne peux m'empêcher de penser que, ce faisant, on panse des plaies intérieures, on cherche une justification, on veut montrer ce que l'on vaut, rendre fiers les gens qui nous aiment ; mais à quel prix ? Souvent l'inverse : négliger ses proches, s'exposer au stress et à des interactions souvent négatives. C'est-à-dire s'éloigner du bonheur – du moins, tel que je le conçois : un équilibre intérieur propice à la sérénité.

Ce matin, j'ai vu un auteur se désoler publiquement d'avoir reçu des critiques. Je conçois très bien que cela fasse mal sur le coup, et je compatis ; mais si l'auteur lui-même est resté digne, la floraison de commentaires pseudo-solidaires du type « laisse tomber, ce sont des cons, de toute façon ton ouvrage cartonne », m'a donné envie de vomir.

Quels sont ces auteurs qui ne respectent pas assez le lectorat pour lui accorder le droit d'exprimer son avis, et, lorsque ce dernier est argumenté – c'était le cas – qui sont trop aveuglés par leur propre orgueil pour reconnaître que l'auteur visé pourrait en tirer profit ?

(Parfois, et c'est bien plus grave, des lecteurs se trompent dans leurs critiques, interprètent mal l'intention de l'auteur, n'ont pas la culture littéraire requise pour comprendre et apprécier telle ou telle formulation ; l'auteur peut tenter de s'expliquer ou choisir de se taire, mais en aucun cas vouloir qu'ils se taisent, eux !…)

Enfin, quelle légitimité auraient de prétendus artistes – écrire, c'est un art, n'en déplaise aux faiseurs de daube industrielle – qui prétendraient raconter le monde et se montreraient incapables d'autre chose que de tourner autour de leur nombril ? Oh, je sais que cela ne manque pas, et certains sont, depuis longtemps, adoubés par la grande édition. Ils lui font honte, osons le dire.

Le problème qui nous concerne, c'est la totale incompatibilité entre une majorité d'auteurs autoproclamés et la réalité des missions d'un auteur. Pour trop d'autoédités, publier est un business ou, au mieux, une manière d'attirer l'attention sur leur personne.

Je ne nie pas les complexes, les souffrances ou tout ce qui peut expliquer une telle démarche, et même la justifier. Je dis que cette démarche-là représente un univers à part, ou plutôt deux – l'écriture entrepreneuriale et l'écriture thérapeutique –, lesquels n'ont rien à voir avec le monde que je révère : celui où seuls comptent l'art d'écrire et la responsabilité de l'écrivain.


Si, au cours de l'Histoire, de grandes plumes ont bouleversé des milliers, des millions de lecteurs, ce n'est pas parce que ces écrivains, hommes et femmes, étaient avides d'argent et de succès ; ni seulement parce qu'ils crevaient du besoin d'exprimer leurs maux, ou de panser leurs plaies intimes en acquérant une dimension publique. C'était avant tout parce qu'ils avaient quelque chose à dire, un regard particulier sur le monde, une façon bien à eux de le ressentir, le comprendre et l'exprimer.

S'ils n'avaient pas écrit, ces choses-là les auraient étouffés, cela se ressent très bien. Ils ont écrit parce que c'était naturel, irrépressible, et non dans l'espoir de « percer » pour être reconnus dans leur quartier et signer des dédicaces de salon en salon.

Voilà ce qu'est, ce que doit être l'écriture : la conjonction du besoin d'exprimer quelque chose et de l'aptitude à le faire de façon singulière.
Et cela suppose que l'auteur ait en priorité pour objectif de dire ce qu'il entrevoit, ressent ou constate, ce qui l'exalte ou le ronge ; et se fasse un devoir de le transcrire le mieux possible.

S'il est avant tout préoccupé de réussite, s'il se soucie surtout de recettes, de modèles « vendeurs », de marketing et de tactiques, il perdra son âme en route ; il se bornera à publier de ces petites histoires, parfois bien faites, mais toujours plus ou moins creuses ou stéréotypées, qui deviennent facilement un succès sur les plateformes ou dans l'édition d'aujourd'hui.

S'il est avant tout désireux de caresser son ego dans le sens du poil en récoltant un maximum de louanges et un minimum de critiques, il se débrouillera pour réunir sur les réseaux sociaux une foule de lecteurs complaisants et se consacrera à les nourrir avec le genre de publications qui lui attireront un public aussi large que possible, aussi peu exigeant que possible. Confronté à des critiques, il invoquera des manœuvres de la concurrence ou la méchanceté gratuite de certains lecteurs. Pourquoi pas ? Chacun fait comme il l'entend. Mais c'est l'inverse d'une attitude exigeante vis-à-vis de soi-même, d'une vraie démarche littéraire, et il ne faut alors ni se prendre pour ce qu'on n'est pas, ni s'offusquer des critiques des amateurs de littérature.


L'autoédition possède, entre autres, deux grandes vertus :

● Permettre à des talents non commerciaux, par exemple trop atypiques ou multigenres, de s'exprimer et de trouver leur lectorat sans passer à la moulinette du formatage éditorial.

● Offrir aux auteurs une durée d'exposition impensable en édition, sauf pour les écrivains à succès : présent en librairie quelques jours ou semaines seulement, un ouvrage aura tout le temps qu'il faut pour trouver ses lecteurs sur les plateformes de publication.

Elle possède aussi 2 grands vices :

● Permettre à tout le monde de s'autoproclamer « écrivain » sans se soucier d'être réellement légitime sur le plan littéraire, et donner à croire que le verdict du nombre vaut, voire supplante, tout jugement sur la qualité.

● Pousser les auteurs à consacrer plus de temps au battage publicitaire qu'à la réflexion personnelle sur ce qu'ils ont à dire et au perfectionnement de leur écriture. Il s'agit là d'une véritable incitation à la facilité, voire au bâclage.


L'écriture est un art solitaire. Les grands écrivains, sitôt devenus célèbres, ont employé une énergie considérable à se tenir à l'écart du monde, des flatteurs, des groupies, des obligations mondaines, pour pouvoir se consacrer à ce difficile exercice. Leurs éditeurs avaient pour rôle de les libérer de presque toute autre contrainte.

Le grand danger de l'autoédition, c'est de faire de l'auteur un homme-orchestre mobilisé sur tous les fronts. Pas de problème quand on ne veut que vendre des histoires ; en revanche, c'est difficilement compatible avec l'art.

Écrire vraiment est une ascèse. Cela nécessite une totale disponibilité d'esprit. C'est face à lui-même, et non sur scène comme une pop-star, que l'écrivain mûrit ses réflexions, ses cheminements, rappelle ses souvenirs, appelle ses visions et, enfin, peaufine l'expression finale de toute cette matière.

Un jour que Bernard Fixot (le fondateur des éditions XO) me parlait de ses réécriveurs « maison », qu'il baptisait « écrivains », je lui répondis « disons plutôt : écriveurs ». Pratiquant le métier de réécriveur, quoique d'une façon plus littéraire, j'étais bien placée pour oser cette nuance, insolente mais nécessaire.

Pour Fixot et bien d'autres, la mission d'un réécriveur est de « bestselleriser » un manuscrit prometteur. Autrement dit, d'en réduire les aspects trop originaux pour le rendre compatible avec le plus large public possible ; c'est la recherche du « plus petit dénominateur commun » que j'ai déjà évoquée dans mes billets.

On est très loin de l'art d'écrire. Il s'agit plutôt d'un travail technique et commercial : présenter pour mieux vendre. Il ne faut pas s'étonner que Fixot ait choisi Musso comme cheval de bataille de sa maison d'édition (avant de se le faire souffler à prix d'or, comme s'il s'agissait d'un footballeur et non d'un écrivain). Nous sommes au cœur du problème.


La dernière newsletter de monbestseller ne fait que confimer ledit problème. Le dirigeant du site y réagit à l'intervention d'une personne (il ne révèle pas son nom) qui l'a interpellé, cavalièrement semble-t-il, à propos de fautes dans un article. Christophe Lucius en profite pour rappeler que son site met un point d'honneur à accueillir tous les auteurs, et qu'une discrimination sur la qualité de rédaction est contraire à sa vocation.

Monbestseller n'a jamais caché cette position, dont je partage le principe : je m'en suis expliquée souvent, et il est dommage que ma conviction sur ce point ait été zappée au profit du débat sur l'exigence littéraire. (À propos de laquelle je me borne à rappeler qu'il faut, d'une part, ne pas nier l'existence de critères de qualité, d'autre part, envisager des méthodes de mise en avant de cette qualité, pour ne pas pénaliser injustement les talents et pour restaurer l'image de l'autoédition.)

Par ailleurs, il est évident qu'aucun site commercial ne peut prétendre survivre sans ratisser large ; soutenir les auteurs littéraires devrait plutôt relever du mécénat, hélas en voie de disparition, ou d'une action collégiale de la minorité d'auteurs et blogueurs concernés par la défense d'une littérature aboutie.


Contrairement à bien des auteurs, je ne critique donc pas mBS. Néanmoins, je comprends le désappointement de cette inconnue confrontée à ce qu'elle considère comme un manque de rigueur et une trahison de son amour de l'écrit. Je comprends la frustration des transfuges du site, las de voir toutes sortes d'objectifs et de démarches inconciliables cohabiter contre nature.

Oui, d'une certaine manière, il est formidable que monbestseller, Amazon et toute l'indésphère rassemblent des auteurs d'horizons très différents, avec des pratiques, des buts, des qualités de plume d'une diversité à donner le tournis. Notre époque met la diversité à l'honneur. Mais la difficulté que représente, pour la société au sens large, l'enjeu d'unir des personnes qui ont de fortes divergences, devrait nous éclairer sur les problèmes de l'autoédition. Dans les deux cas, parce que certains s'obstinent à ne voir là qu'une merveilleuse avancée sociétale, l'omerta règne à propos des inconvénients et des situations à résoudre d'urgence. Cet immobilisme doctrinal est le meilleur moyen de tout gâcher.


Pour les auteurs autoédités, il existe au moins 4 sortes d'objectifs, parfois entremêlés : 
– témoigner de ses convictions et/ou de son expérience en un certain domaine ; 
– pratiquer l'écriture de loisir, ludique ou thérapeutique ;
– épouser une vocation littéraire ;
– réussir à tout prix, par un moyen qui (à tort) paraît plutôt facile.

Le fait que ces tendances plus ou moins antagonistes se retrouvent dans un même débat, chacune mettant en avant ce qui intéresse son camp, induit la confusion, l'affrontement et rend quasi impossible l'émergence de solutions communes qui soient aussi adaptées aux différents protagonistes. Pour trouver des voies efficaces, il faudrait beaucoup de loisir, de réflexion, de bonne volonté. À défaut, l'on marine dans le statu quo.

J'ai porté jusqu'à récemment un projet d'association qui voulait apporter à chaque catégorie d'auteurs un ensemble d'outils adaptés à ses besoins spécifiques.
Malheureusement, cela exige du temps, des moyens et des volontés autres que la mienne. Mais c'est dans cette direction-là qu'il faudra travailler un jour, si les indés ne veulent pas stagner au sein d'un chaos originel où seuls les forts survivent – sachant que ce sont rarement les meilleurs d'un point de vue littéraire : ce qui, avouons-le, pose tout de même un problème d'éthique et de crédibilité.

De nos jours, tout se fait dans l'urgence, ou ne se fait pas ; ce sont toujours les mêmes qui s'impliquent ; et l'évolution (hum) de la société toute entière la conduit à considérer que seul compte l'objectif pratique – rarement autre qu'égotique ou financier – et que, pour l'atteindre, la qualité des moyens est un élément négligeable.

On le constate dans les médias, où la majorité des journalistes parlent et écrivent aujourd'hui d'une manière qui aurait fait honte aux détenteurs du certificat d'études primaires au temps de mes grands-parents et de mes parents. On le constate aussi, hélas, en autoédition, où trop d'auteurs ne se soucient pas d'écrire proprement, mais seulement de vendre et de faire parler d'eux. Il est vrai que l'édition tradi donne volontiers l'exemple de cette vénalité.


Tout cela me fatigue, et, disons le mot, finit par me dégoûter. J'ai une tendresse sincère pour les auteurs, mais aucune indulgence pour ceux qui croient avoir mieux à faire que de se remettre en question. Quant à ceux qui rament, travaillent dur et ne « percent » pas, les voir se débattre en vain me navre profondément. Je ne peux guère que leur rappeler encore et encore qu'écrire le mieux possible porte en soi sa récompense, considérable, et qu'avoir ou non une audience doit être secondaire si l'on veut rester soi-même.

Autant de raisons pour me faire de plus en plus rare. Je ne dis pas que je ne publierai plus rien sur mon blog, mais j'ai grand besoin d'activités plus positives que contempler les perpétuelles doléances d'une partie des facebookiens : des lecteurs qui, dans des coms à dix fautes par ligne, se plaignent d'être pris pour des nuls ; des auteurs qui aimeraient qu'on crie au génie devant des publications dignes d'un – mauvais – devoir de collège. (Je ne vise personne en particulier, et je préfère préciser que j'ai écrit ces lignes-ci il y a plusieurs semaines : l'auteur mentionné plus haut et les commentateurs de son post sur les critiques  des lecteurs n'ont rien à y voir.)

J'ignore encore si je me tiendrai plus ou moins éloignée de facebook, ou si j'y passerai souvent les jours où je marinerai dans l'impuissance littéraire. J'agirai selon mon humeur, et non plus par implication personnelle.

Quoi qu'il en soit, j'ai pris la résolution de ne plus faire de commentaires, sauf en réponse aux commentaires sur mes posts (c'est la moindre des courtoisies), sur ceux de certains amis, ou lorsque l'on m'interpellera, mais sans plus me prêter à des débats stériles. Et, naturellement, je répondrai toujours aux messages sur facebook ou par email.

Aux auteurs qui ne partagent pas ma manière d'envisager l'écriture, je souhaite tout le succès possible, et c'est sincère. Chacun son trip !

Je continuerai sans doute à émettre de temps à autre un nouveau billet pédagogique pour aider les auteurs débutants. Et, histoire de clore ce chapitre avec toute la clarté souhaitable, je livrerai très bientôt sur mon blog un petit mémento de mes convictions en matière littéraire, sans animosité, mais sans ménagements non plus. Je sais que cela froissera encore des egos au passage, mais voulez-vous que je vous dise ? Je m'en bats l'œil, et pour cela, même pas besoin d'une clef de 16… 😉 *

Excellente fin de journée à toutes et à tous !

* Référence à une publication facebook du susnommé Fred Soulier.