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dimanche 16 septembre 2018

Autoédition : l'affaire Koskas. Raisons, enjeux, questionnements



De quoi s'agit-il ? De la menace, proférée par certains libraires, de boycotter les livres en lice pour le Prix Renaudot. La raison de ce coup de sang ? La présence, parmi les présélectionnés, d'un roman de Marco Koskas autoédité via KDP.

Accepter qu'il figure parmi les postulants à un prix littéraire reconnu, ce serait soutenir le grand méchant Amazon… « On ne va pas payer le concurrent qui veut notre mort. » En clair : acheter à Amazon le livre lauréat (surtout s'il advenait que le prix soit décerné à Koskas) pour répondre à la demande de leurs clients, boostée par le rentissement médiatique du Renaudot. Oui, ça leur ferait mal ! parce qu'en l'occurrence, et c'est là que le bât blesse, l'éditeur est aussi libraire en ligne…

Cette histoire a déjà fait couler beaucoup d'encre numérique dans les médias et sur facebook, et presque tout le monde s'est déjà fait une opinion, j'imagine ! Mais je ne pouvais pas laisser passer certains commentaires sans vous proposer un petit billet récapitulatif et rappeler que, là encore, les choses ne sont pas aussi binaires que l'on pourrait le croire. 

Remarques :

• Je n'aborderai pas la question du boycott d'un écrivain israélien par la grande édition, phénomène qui, Koskas dixit, l'aurait amené à s'autoéditer. En revanche, j'en profite pour prévenir, à tout hasard, que les antisémites ne sont pas les bienvenus sur mon blog. Ni les intolérants en général, tant qu'on y est.

• Je n'évoquerai que brièvement, ci-après, une question surgie dans le fil des discussions : le livre de Koskas, tel que proposé sur Amazon, serait entaché de coquilles et d'erreurs de mise en page. Je n'ai pas pris le temps de vérifier (à ce propos, navrée de ne pas avoir respecté le délai de publication annoncé : ma fin de semaine fut dure sur le plan santé). Toutefois, je fais confiance aux auteurs qui en ont témoigné.

De toute évidence, seul le fait que Marco Koskas est habituellement un auteur édité et reconnu a permis à son livre autopublié d'en arriver là. On a un peu les boules en pensant à tous les indés qui publient des livres d'une qualité professionnelle optimale, au moins en termes de présentation, et qui n'auront jamais cette chance…

N'empêche : pour la première fois, un livre autoédité se retrouve en lice pour un grand prix littéraire. On aimerait qu'il soit impeccable, afin de mieux contribuer à revaloriser l'image déplorable de l'autédition. Si ce n'est pas le cas, quel dommage !

Cela dit, la chose ne m'a pas étonnée. Dans la grande édition, un auteur se contente de faire le job : écrire. Les correcteurs et l'équipe éditoriale s'occupent de mettre le livre au propre et dans sa forme finale ; c'est d'ailleurs une partie de ce qui fait rêver les indés…
À mes débuts en autoédition, j'ai moi-même publié des manuscrits mal mis en page (il en reste sûrement des traces). Il m'a fallu acquérir par la suite des compétences que je ne m'étais jamais souciée de posséder.

L'aspect qu'il faut retenir – vous le trouverez sûrement intéressant, vous aussi –, c'est qu'à l'heure où le budget correction des maisons d'édition fond comme neige au soleil, où beaucoup publient à tour de bras de la daube mal rédigée ET mal présentée, l'indésphère aurait une occasion en or de se faire remarquer du grand public et des amateurs de littérature en mettant un point d'honneur à peaufiner sa production sur tous les plans. Parce que : non, la situation n'est pas immuable ; tôt ou tard, les indés auront leur chance de sortir de l'ombre si, dès à présent, ils se décident à jouer le jeu de la qualité.


Avant de poursuivre : suis-je partie prenante ?

Mes parents étaient libraires, j'en ai déjà parlé sur ce blog. Ma tendance serait donc plutôt à la neutralité.

C'est ce que j'ai fait remarquer à une facebookienne qui tirait sur Amazon à boulets rouges. Elle m'a rétorqué qu'en réalité, je prêchais pour ma paroisse, étant donné que mon image de profil n'est autre que l'annonce de la sortie sur Amazon du prochain Livre d'Élie et l'Apocalypse, L'Oracle vaudou.

Cela m'oblige à commencer par rappeler que je suis l'un des rares indés à ne pas faire la promo de mes livres, en dehors du fait de signaler leur parution sur mon profil facebook et la page livre concernée.
Cette annonce est la moindre des choses pour tenir mes lecteurs au courant, étant donné que je n'utilise pas d'autorépondeur (outil jugé incontournable, qui liste les visiteurs d'un site ou blog et permet l'envoi de mailings) : je me refuse à spammer mes contacts.

Dans le passé, j'ai expérimenté la plupart des méthodes de promotion : exemplaires gratuits, promo dans les groupes, annonces facebook, etc. Dans le cas de L'Oracle vaudou, je teste la prévente. Non pas en m'attendant au moindre succès (il faudrait pour cela un battage intensif), mais pour m'informer : je tiens à savoir quelles possibilités s'offrent aux auteurs, afin de pouvoir leur faire des comptes-rendus à ce sujet.

Tout cela pour expliquer – je ne me contente jamais d'affirmer – à celles et ceux qui ne me connaissent pas, que je suis tout sauf un auteur qui soutient Amazon et ses propres intérêts du même coup.

Suis-je seulement une indé ? Bonne question. Indé de cœur, solidaire de mes camarades auteurs, sans aucun doute. Mais, comme je l'ai déjà dit, mon passé de réécriveur a pour conséquence que j'ai davantage un comportement de lecteur, voire d'éditeur, que d'auteur tel qu'on le conçoit d'habitude ; activité à laquelle je m'adonne en dilettante – quoique dans le plus grand respect des lecteurs – lorsque je l'exerce pour mon seul compte.

Donc, je ne roule pas pour Amazon. J'ai alerté les lecteurs de mon blog sur certains de ses objectifs, de ses modes de fonctionnement, et sur les limites de ce que l'on peut en attendre en tant que plateforme d'édition.
Mais la croisade anti-Amazon qui ressurgit avec l'affaire Koskas est aussi simpliste que désastreuse.


Résumé de l'affaire




En vérité, les problèmes liées à cette affaire vont très au-delà du « cas Koskas ». C'est pourquoi nous allons examiner, un à un, les tenants et aboutissants qui méritent notre attention.


1) L'HOSTILITÉ DES LIBRAIRES ENVERS AMAZON

Elle s'exprime dans deux registres différents.


Registre éthique : « Amazon, c'est le mal. »

Les arguments :

● On lit partout que la façon dont Amazon traite ses employés laisse beaucoup à désirer. Je n'ai aucune information de première main sur la question, aussi, je me contenterai de dire que c'est très possible – probable, même – et bien triste. Cela dit, je vois mal en quoi boycotter un candidat à un prix littéraire changera la donne pour les salariés d'Amazon. Si les anti-Amazon réussissaient à porter un coup considérable à l'entreprise, cela ne ferait même qu'aggraver leur précarité d'emploi. Je sais, c'est le genre de remarque qui paraît justifier les abus, etc. Si vous le voulez bien, évacuons ce débat : il est hors sujet.

● Ensuite, il y l'accusation de volonté hégémonique. Là, les libraires sont directement concernés : Amazon, disent-ils, leur ôte le pain de la bouche en pratiquant une concurrence déloyale. Ce problème-là mérite un examen attentif.

En France, la concurrence entre librairies est très relative.

Pourquoi ? Parce que le prix unique du livre (loi Lang) empêche les librairies physiques et les grosses plateformes de vente de se livrer au dumping, à coups de rabais sur lesquels les petits commerces ne pourraient pas s'aligner.

Dès le départ, Amazon s'est posé comme un concurrent redoutable en proposant la gratuité des frais d'envoi : pourquoi se déplacer en librairie quand on peut recevoir ses lectures chez soi pour le même prix ? Condamné, il a prétendument obtempéré en facturant… 1 centime. OK, c'est retors ! Mais on pourrait aussi considérer que cela contribue à abaisser le coût de l'accès à la culture pour les personnes défavorisées. Comme toujours, rien n'est tout blanc ou tout noir.

« Volonté hégémonique », sérieusement ?

Parfois, on se demande dans quelle bulle vivent les protestataires. Est-ce que Google, Facebook, Microsoft sont plus respectueux de la concurrence qu'Amazon ? Ou les grandes sociétés françaises ? Revenez sur Terre, les amis. Une entreprise n'est pas un être humain : c'est une structure dont le rôle est de prospérer – si possible sans limites, dans sa logique économique ! Que ce soit bien ou mal n'est pas la question ; il s'agit d'un fait que l'on ne changera pas d'un claquement de doigts.

Comme la grande majorité des pays, la France et l'Europe disposent d'outils législatifs pour encadrer la voracité des entreprises. Si l'on estime que c'est insuffisant – et c'est souvent le cas –, alors il faut se battre pour faire évoluer les lois et renforcer les contrôles. Pas lancer des campagnes hargneuses qui déplacent complètement le problème et impriment une seule chose dans l'esprit du public : les libraires n'aiment pas l'autoédition (pas tous les libraires, heureusement).


Registre touche-pas-à-mon-blé : « Amazon est en train de tuer les librairies »

Nous voilà dans le vif du sujet.


Encore une fois, soyons sérieux.

Ce déclin ne date pas d'hier, ni de l'arrivée d'Amazon sur notre territoire. Les librairies sont en grave difficulté pour plusieurs raisons :

• Même si l'on veut faire croire que tout va bien, nous sommes encore dans une période de crise économique – à bas bruit, mais non moins réelle.

• Les commerces de proximité sont de moins en moins rentables, parce que leurs charges (impôts, taxes, salaires, frais de gestion…) ne cessent de s'alourdir.

• Les gens lisent de moins en moins et, même addicts à la lecture, ils ont aussi de moins en moins de moyens à y consacrer.

• Ils achètent de plus en plus en ligne ou en grande surface : c'est vrai pour tous leurs achats, pas seulement les livres. Il procèdent ainsi faute de temps libre et/ou parce que les centres-villes deviennent inaccessibles en voiture, et le stationnement, hors de prix. Du coup, ils préfèrent, soit grouper leurs courses dans un centre commercial où l'on se gare facilement, soit commander tranquillement sur leur ordi, le soir en rentrant du travail ou le week-end sans sortir de chez eux.

• Étant donné que beaucoup de lecteurs ont un budget limité et que l'usage de la liseuse se répand – c'est tout de même bien pratique –, ils optent de plus en plus pour l'achat de livres numériques. Dommage pour les libraires… (Quant aux éditeurs, on ne va pas les plaindre sur ce coup-là : non seulement ils ont pris le train avec un retard aberrant, mais, histoire de marger au maximum pour compenser le coût du format papier, ils s'obstinent à appliquer aux ebooks des tarifs disproportionnés avec leur prix de revient.)

• Il y a de plus en plus de convives autour du même gâteau.
Si Amazon cessait d'exister d'un coup d'un seul, le petit libraire du coin, pauvre de lui, n'en serait pas moins concurrencé par la FNAC, Cultura et des centaines de sites qui vendent des livres neufs ou d'occasion – de Decitre à RecycLivre ou Gibert, sans oublier les particuliers via PriceMinister, Momox ou autres – et par quantité de points de vente physiques, des hypermarchés aux kiosques Relay…
Et ne parlons pas du fait que l'extinction d'Amazon amènerait au sommet de la chaîne alimentaire une autre librairie en ligne géante, au lieu de répartir entre les vertueux libraires de centre-ville la manne d'un lectorat en raréfaction constante.

• Les diffuseurs-distributeurs sont de plus en plus gourmands, et le système de plus en plus dément.


2) AH OUI, TIENS, ET SI ON PARLAIT DE L'OFFICE ?…

Je crois que ça s'impose, parce que cela va éclairer certains aspects de l'affaire Koskas.


Hachette, le Frankenstein de l'édition

Comme le monstre de Mary Shelley, l'office est une invention louable au départ (les éditeurs s'engagent à reprendre les invendus), mais qui a totalement échappé à son créateur. Ce dernier, l'éditeur Hachette, l'avait mis en place au XIXe siècle, c'est-à-dire dans un contexte très différent. Hélas, la créature n'a pas évolué dans le bon sens.

Le système de l'office n'a rien à envier aux maux jaillis de la boîte de Pandore : il a embarqué le monde du livre dans un cercle vicieux qui incite les éditeurs à publier à un rythme infernal, tandis qu'il transforme les librairies en locaux de stockage et toute la chaîne de distribution, libraires inclus, en comptes de trésorerie.

Et cette fuite en avant a pris de folles proportions depuis que les grands groupes d'édition ont leur propre réseau de diffusion-distribution – non plus simple prestataire, mais filiale ou proche partenaire. D'où l'apparition d'une autre forme de monstre, une hydre à deux ou trois têtes que l'on pourrait intituler « édiffdistrib » pour faire court.
Vous voulez en savoir plus ? Lisez par exemple ceci.


Un seul mot : financiarisation

En ces temps difficiles, la machine s'emballe allègrement, faisant preuve d'autant de légèreté, et comportant autant de risques de krach, que la Bourse avec les subprimes avant le grand badaboum de 2007. (Et aujourd'hui encore, pour bien d'autres (dé)raisons : la course aux profits fait partout et toujours le même genre de dégâts, lorsque la production et la vente deviennent secondaires par rapport à un but complètement artificiel : déplacer de grosses masses d'argent virtuel d'un point à l'autre en nourrissant au passage certains acteurs du système.)

Voilà pourquoi, aujourd'hui, l'édition produit toujours plus massivement, avec de moins en moins de valeur ajoutée. Le grand éditeur voué à découvrir des talents et à amener des ouvrages à leur plus haut niveau de perfection est trop souvent devenu un industriel de la daube, qui cherche le retour sur investissement au moyen de procédés comptables à la frontière du douteux. On n'a pas affaire à une chaîne de Ponzi, certes ; mais d'un point de vue littéraire, le système de l'édiffdistrib est tout aussi malsain.

Dans ce mode de fonctionnement pervers, qui se consacre tout entier à faire tourner des stocks et surtout des fonds virtuels, le traitement réservé aux libraires « de troisième niveau » (les petites libraires chères à notre cœur, celles que l'on voudrait sauver) est bien évidemment un traitement… de troisième zone.

Autrement dit, l'un des problèmes rencontrés par ces petites librairies, bien avant la concurrence, c'est que non seulement la grande édition et sa branche ou alliée de diffusion-distribution ne les soutiennent pas, mais qu'au contraire, elle les pressurent. Et lorsque le système de l'office est détourné à des fins de profit immédiat par quelques libraires sans scrupules, c'est l'arbre qui cache la forêt.

Pour approfondir la question, voir par exemple cet article.
Ou celui-ci, témoignage d'un petit éditeur que je ne connais pas, mais qui balance (plutôt les libraires que les éditeurs, forcément, même s'il est clair que la critique vaut pour le système entier) ; tout en ayant le mérite de rappeler que, contrairement à ce que croient beaucoup d'auteurs, le métier d'éditeur n'est pas fondé sur une vocation de vampire – en dehors du compte d'auteur et des grands groupes d'édition qui se sont éloignés de leur véritable rôle.


Libraires : le syndrome de Stockholm.

En vérité, les libraires n'ont pas les moyens de mécontenter l'édiffdistrib. Ils dépendent de ce partenaire aussi vital qu'imposant – pour au moins deux raisons. Se fâcher avec l'édition, cela signifierait ne plus pouvoir  :

• proposer à leurs clients les livres dont on parle : ceux qui font l'objet d'une pub massive, qui sont présentés par les médias, qui reçoivent des prix littéraires… (Tiens tiens ! Nous voilà au cœur du problème.)

• faire tourner leur stock sans réinvestir, puisque le système de l'office permet de renouveler le contenu de ses rayons grâce aux « avoirs » correspondant aux retours. Or, beaucoup de libraires sont cruellement désargentés. Souvenez-vous, je vous ai parlé de fuite en avant…

Voilà pourquoi si peu de librairies acceptent de prendre en dépôt des livres indés : lors de sa tournée, le représentant de l'édiffdistrib ne manquerait pas de s'en apercevoir. Et le libraire « infidèle » serait sommé de choisir entre ses puissants fournisseurs attitrés et des auteurs isolés, membres d'une communauté taxée de médiocrité littéraire (parfois à raison) et de non-professionnalisme (et pour cause : les autopubliés sont majoritairement des amateurs. Ce n'est pas péjoratif en soi, mais cela l'est aux yeux d'un commerçant qui devrait pouvoir tabler sur une production suivie, de qualité régulière).

Résultat, les libraires soutiennent les éditeurs, qui les soutiennent… en paroles. Et surtout, les manipulent afin de contrer l'objet de leur véritable hantise : un essor de l'autoédition qui finirait par vider les écuries de l'édition et compromettrait un monopole sur lequel est basée la prospérité des grands groupes (car, encore une fois, il s'agit de ces derniers, non du petit éditeur ou micro-éditeur indépendant amoureux de son métier).
Eh oui, elle est là (aussi), la volonté hégémonique.


3) CE QU'IL FAUT EN DÉDUIRE


Mais où sont les libraires d'antan ?

Résumons : la persistance absurde des offices sous une forme financiarisée, à mille lieues du concept d'origine, éloigne ce beau métier de ce qu'il était au départ.

Du temps de mes parents, une librairie constituait encore un point de rencontre entre amoureux de la lecture, où un libraire passionné faisait partager avec ferveur ses goûts littéraires… Aujourd'hui, à part quelques résistants, le libraire est un commerçant comme un autre, qui n'a plus le temps de connaître ce qu'il vend.

Au fond, je crois que l'une des raisons de la colère des libraires, c'est avant tout la souffrance – fondée, et dont il faut tenir compte – provoquée par ce changement de statut et les pressions auxquelles ils sont soumis, eux qui ne rêvaient que de vivre heureux au milieu des livres.

Ce n'est pas une raison pour prendre Amazon comme bouc émissaire, quels que soient ses torts. Parce que là, très injustement, c'est l'autoédition qui en fait les frais.

Et l'autoédition, ce sont des millions d'auteurs qui, eux aussi, méritent le respect. Enfin, peut-être pas tous, vu les sales combines qu'on peut observer çà et là ; et pas tous non plus, d'un point de vue purement littéraire. Mais on ne va pas pour autant laisser jeter le bébé avec l'eau du bain.


Libraires, arrêtez de nous casser les… oreilles et prenez vos responsabilités.

Vous voulez qu'Amazon évolue ou cesse d'exister ? Frappez donc un grand coup en refusant tous les livres des éditeurs qui vendent aussi sur le géant américain.
Cette concurrence-là est sans aucune commune mesure avec celle représentée par l'autoédition ; parce que le livre des Éditions Machin acheté sur Amazon (ou n'importe où ailleurs, comme vu plus haut) ne sera pas acheté chez le libraire du coin.

Oh, mais… mince alors, si les libraires faisaient une telle chose, ils n'auraient presque plus rien à mettre en rayon…
Ben oui, parce que les éditeurs ne vont pas se priver d'une partie de leurs ventes en refusant le débouché que représente Amazon !

En revanche, pour l'édition, l'autoédition est une réelle concurrence ; encore très relative, là aussi, mais indéniable. Résultat, les éditeurs joignent discrètement leurs voix à celles des libraires pour stigmatiser l'autoédition – et non pas Amazon – à travers l'affaire Koskas. Ni vu ni connu je t'embrouille, la rancœur commerciale des libraires envers Amazon devient un procès pour illégitimité à l'encontre des romans sans éditeur.

Le but est (presque) atteint : tout le monde focalise sur la vilaine autoédition, [réel ou prétendu] nerf de la guerre d'Amazon contre les pauvres libraires de quartier, et l'on oublie que les éditeurs utilisent allègrement le même Amazon pour cartonner davantage.

Alors qu'il y aurait d'autres voies à explorer pour sauver les libraires…


4) LES SOLUTIONS ENVISAGEABLES

Elles sont soit collectives, soit individuelles.


Le site commun

Un premier pas a été franchi avec la création d'un portail des librairies indépendantes : article de présentation et liens ici. Bravo !
Il existe aussi des sites régionaux
Et si le sujet vous intéresse, vous pouvez consulter ceci pour en savoir davantage.

Sans prétendre concurrencer Amazon, les libraires, en se fédérant, s'offrent une vitrine commune qui leur donne du poids et de la visibilité, tout en facilitant la vie des clients désireux de commander en ligne.

Excellente idée, bien qu'elle semble peiner à passer à la vitesse supérieure. Peut-être que si les libraires consacraient davantage d'énergie à la promotion de cette solution, et moins de temps à crier haro sur Amazon… ? Non, qu'ils me pardonnent ce mauvais esprit. Mettre en place une solution collective n'est pas tâche plus facile pour eux que pour l'indésphère, bien entendu.


L'Espresso Book Machine

J'en parle depuis longtemps sur ce blog. L'EBM, c'est une machine d'impression à la demande (POD, print on demand) qui permet aux libraires d'imprimer sur place les livres que leurs clients souhaitent lire en format papier, après les avoir choisis sur catalogue ou en ligne. Voir aussi cet article.

Le libraire conserve ainsi son rôle traditionnel d'expert-conseil, tout en disant adieu aux stocks volumineux et à la manutention requise, et en évitant le problème des retours.
Parfait, mais voilà… cela ne fait pas du tout l'affaire de l'édiffdistrib, dont le but, nous l'avons vu, est d'inonder les librairies d'exemplaires papier.
Sans compter que l'investissement est tout de même important : tous les libraires ne peuvent pas se le permettre.

Pourtant, adopter d'EBM leur permettrait de travailler aussi bien avec l'autoédition qu'avec l'édition… donc de les mettre en concurrence et de renégocier les conditions de distribution.
Et pourquoi pas, rêvons un peu, de peser sur la ligne éditoriale en réclamant davantage de livres de qualité… Bien sûr, cela resterait marginal, étant donné le goût du grand public pour le roman facile ; mais les petits libraires fondus de littérature avec un grand L pourraient espérer revitaliser cette niche en voie de disparition : au lieu de subir, ils deviendraient demandeurs, et lorsqu'il y a demande, une offre apparaît en réponse…


5) REPARLONS UN PEU DU STATUT DES AUTOÉDITÉS

Pour finir, deux aspects de notre travail d'indés doivent être étudiés à travers le prisme de l'affaire Koskas.


L'édition, un choix plus onirique que fondé

De plus en plus d'auteurs édités choisissent l'autoédition pour publier ce qu'ils veulent, sans se soumettre à une ligne éditoriale. Il me semble que la plupart des indés ne sont pas du tout conscients de ce phénomène.
À quoi bon fantasmer sur un passage à l'édition, quand tant d'édités rêvent de faire le chemin inverse ? C'est une question que j'ai déjà souvent abordée, forte de mon expérience personnelle.

Je ne dis pas que l'édition tradi disparaîtra complètement, mais l'autoédition vaut mieux que l'édition à compte d'auteur déguisé ou non ; qu'une micro-maison d'édition incompétente, comme il s'en crée de plus en plus (souvent pour mettre en avant les écrits de leurs fondateurs) ; ou encore, que de vaines tentatives auprès de la grande édition, propres à casser le moral des auteurs et leur faire perdre un temps qu'ils devraient plutôt consacrer à l'écriture.

Faut-il vraiment répéter que le très faible pourcentage d'acceptations par des maisons sérieuses ne justifie pas l'investissement des auteurs dans une course à l'éditeur ?
Sans compter qu'en édition, l'exposition – la visibilité – d'un livre n'est guère plus significative qu'en autoédition (sauf dans le cas rarissime d'un best-seller) et, surtout, toujours extrêmement brève ?

Ne vous faites plus d'illusions : sauf exception, je le répète, l'édition… c'est la mine.

• On n'écrit pas ce qu'on veut, on se fait retoquer, voire réécrire de fond en comble le cas échéant (avec pour objectif un contenu plus grand public, plus consensuel, plus conforme à la ligne éditoriale…). Même le manuscrit de l'auteur vedette d'une ME peut être refusé si sa publication est jugée inopportune. N'oubliez pas ce qui est arrivé à Marco Koskas.

• On est tenu par des délais impératifs. 

• On est soumis à une ambiance de concurrence interne, de coups de Jarnac et de foire aux egos auprès de laquelle l'indésphère a tout d'une planète Bisounours, parce qu'au moins, on y choisit ses fréquentations.

• On est contraint à des démarches promotionnelles épuisantes – et bien moins gratifiantes que ne se l'imagine un néophyte.

• On est obligé de courir après la reddition des comptes pour toucher enfin ses maigres droits d'auteur…

Tout cela pour pouvoir dire « je suis un auteur édité » ? Waow, ça fait très cher payer la petite vanité de se présenter comme tel(le) à ses amis ou chez son boulanger… et même la chance – toute relative – de réussir à vivre de sa plume.
Mais, bon, c'est vous qui voyez. 😁


La position du monde du livre sur l'autoédition : actualité et perspectives

À l'heure actuelle, l'autoédition suscite un franc mépris chez les professionnels du livre. En prime, elle est perçue comme une menace, une concurrence déloyale.

Ne vous en souciez pas. Cette attitude changera, de gré ou de force.

L'édiffditrib est en crise parce que son marché se raréfie. Les libraires sont menacés, du moins dans leur mode actuel de fonctionnement. Tout le secteur sera contraint d'évoluer, et si l'autoédition lutte contre sa réputation de grand n'importe quoi pour acquérir une image (même très partielle) de sérieux éditorial et de qualité littéraire, le rapprochement déjà à l'œuvre sous le manteau se fera ouvertement…

…Non plus sous une forme désinvolte – des éditeurs faisant leur marché dans l'autoédition pour réduire leurs coûts –, mais sous forme de partenariats basés sur le respect mutuel.

De plus en plus, les auteurs édités renégocieront leurs contrats pour acquérir davantage d'autonomie, ou s'émanciperont complètement ; tandis que l'autoédition, si elle se montre à la hauteur des enjeux, gagnera ses lettres de noblesse. Les éditeurs sérieux deviendront alors, pour tous ces auteurs en liberté, des spécialistes de l'optimisation de manuscrits et de la diffusion-distribution.

Cette transition est souhaitable, car elle profiterait à tous. Au lieu d'être ligotés à l'édiffdistrib par un système obsolète et délétère, les libraires pourraient retrouver pleinement un rôle d'interlocuteurs privilégiés – conseiller un livre en boutique et sur site, permettre l'achat en ligne (avec un outil de recherche plus approprié qu'Amazon et son classement par le nombre de ventes), imprimer sur place et organiser des événements promotionnels.

Issue bien plus satisfaisante, efficace et pérenne qu'une chasse aux sorcières autoéditées, ne croyez-vous pas ?


Excellente lecture et écriture à toutes et à tous !