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dimanche 28 octobre 2018

Autoédition : analyse critique d'un succès – 1




Chers amis auteurs et lecteurs, je vous avais promis une nouvelle rubrique consacrée à l'analyse critique d'un extrait d'un roman choisi un peu au hasard. Cet exercice aura pour but de mettre en lumière les défauts plus ou moins courants qui peuvent décrédibiliser un ouvrage. J'espère que cela sera utile à ceux d'entre vous qui ressentent le besoin d'être aidés à prendre du recul sur leurs propres textes (mais ne sommes-nous pas tous dans ce cas ? Il est très difficile de juger objectivement notre écriture.)

J'ai choisi pour cette première analyse le début d'un roman en format Kindle qui est classé numéro 1 de sa catégorie sur Amazon : cela n'en sera que plus édifiant.

Les malfaçons que nous allons explorer ensemble aujourd'hui ne sont pas de grossières fautes d'orthographe ou de syntaxe, mais surtout des formulations maladroites et des invraisemblances, typiques des romans écrits vite et sans assez de relectures. Cette démarche relève parfois du parti-pris : l'auteur a du succès, son objectif est maintenant de publier souvent pour bien gagner sa vie. Un point de vue qui se défend, même si je trouve cela très regrettable.

Remarque : dans le cas présent, certains défauts relevés tiennent à la traduction. Mais il y a aussi des problèmes intrinsèques. Oh, rien qui mérite le fouet en place publique ! Et peut-être que votre propre ouvrage sera un succès même s'il est truffé des mêmes imperfections. Ça n'arrête pas le grand public, la preuve… En revanche, si vous avez à cœur de produire un manuscrit aussi correctement rédigé que possible, ce qui suit pourra vous aider à éviter certains écueils.

C'est parti.


« Je ne tiens jamais pour acquis l'éclat jaune d'une ampoule ni la lueur bleue saccadée d'un écran de télévision. Chercher des signes de vie, c'est une habitude innée chez les gens comme moi, les gens qui vivent dans la peur. Arrivée au coin de la rue, je me dévisse le cou pour observer notre étage. Et brusquement, je m'arrête net. Le rectangle de notre fenêtre m'apparaît. Noir. Sombre.

Oh, mon Dieu.

Charlie !

Mes paumes deviennent moites. Je les essuie sur ma blouse et je gravis quatre à quatre les marches jusqu'au premier étage, manquant trébucher tout en haut. Un coup sur la poignée me confirme que la porte est fermée à clé. Dieu soit loué. Personne n'est entré par effraction pour attaquer Charlie et le laisser pour mort. Les clés m'échappent deux fois des mains avant de trouver la serrure. À l'intérieur, Puff se met à aboyer.

Bon sang, la serrure résiste. Un de ces jours, le nickel trop fragile va se briser à l'intérieur de la porte. Je force jusqu'à parvenir à tourner la clé. Dans mon empressement, je me prends les pieds contre Puff qui accourt pour m'accueillir. Il détale avec un glapissement, la queue entre les pattes.

L'obscurité est menaçante. J'allume, mais ça ne suffit pas à chasser la sensation de vide et de malaise qui m'obstrue la gorge. Un creux s'installe dans ma poitrine tandis que je découvre le bol de Rice Krispies à moitié et le verre de lait sur la table.

— Charlie !

J'ai beau savoir ce que j'y trouverai, je me précipite dans la salle de bains.

Personne.

Et merde.

Je m'adosse contre le mur, me couvre les yeux et m'accorde une seconde pour retrouver mes forces. Quelque chose d'humide et de chaud m'effleure le mollet. C'est Puff qui me regarde avec des yeux à la fois tristes et pleins d'espoir, agitant la queue dans son innocence bienheureuse.

Je caresse son pelage hirsute comme si c'était moi, et non lui, qui cherchais du réconfort dans la présence de son petit corps chaud. »


On s'arrête là, parce que ça continue dans le même ton, avec les mêmes effets bidon.


Le style

Celui qui est à la mode, et se veut à la fois moderne et pas trop compliqué pour le lecteur lambda : à base de phrases courtes, avec peu de ponctuation. Trop peu : nous y reviendrons.

Les rejets à la ligne – un procédé théâtral auquel je ne répugne pas, surtout en fin de chapitre ou dans la chute d'une nouvelle – sont bien trop nombreux. Quand on utilise ce procédé, il doit servir à mettre en relief une idée forte, une phrase essentielle, un élément de suspense. Là, on est dans l'excès, ça sent la manipulation à peu de frais, le roulement de tambour systématique.

Les clichés sont innombrables. Le lecteur les aime, nous dit-on, ça le sécurise de retrouver toujours les mêmes poncifs, comme il aimait à tripoter son doudou avant de s'endormir. Moi, je les abhorre, mais je reconnais qu'ils contribuent à induire directement la phase de sommeil profond. L'image du doudou prend tout son sens.

Au bout de ce passage, je ne veux surtout pas savoir ce qui est arrivé à Charlie : c'est trop dur. La lecture, je veux dire. Faire « Puff ! », pardon, « pfff » à chaque phrase tellement on est navré, ça casse l'ambiance. La seule émotion que cet extrait aura soulevée en moi, c'est de la compassion pour le pauvre chien que la narratrice a piétiné comme un rhinocéros en pleine charge, et qui – ils le font tous – ne songe qu'à venir lui demander pardon.


Le contenu

On voit d'emblée comment et pourquoi l'auteur essaie d'installer un suspense, tout en mettant en scène le côté « tranche de vie » qui, paraît-il, plaît aux lecteurs (il s'y voient, ça pourrait être eux, là, dans l'escalier…).

Seulement, avec un lecteur exigeant, la mayonnaise ne prend pas. Pour deux raisons :

● Une foule de grosses négligences tue l'atmosphère. Personnellement, ça me fait décrocher au bout de dix lignes. Pour avoir continué, il faut vraiment que je vous aime !

● De mon point de vue : le but n'est pas atteint. Bon, on comprend que la narratrice s'inquiète pour Charlie et qu'ils vivent dans un contexte tout sauf sûr. Le problème, c'est que cette introduction consiste en ce qu'on appelle « tirer à la ligne ». Sous prétexte de poser le contexte, l'auteur veut faire durer le plaisir – mais lequel ? C'est fade, maladroit, ça ne sonne pas juste, malgré tous ses efforts pour plonger le lecteur dans une ambiance tangible.

Une introduction réussie, c'est celle qui, non seulement pose le problème, donne envie de connaître la suite, mais se débrouille pour offrir en peu de lignes des éléments assez forts et originaux pour retenir l'attention, pour se démarquer tout de suite du flot des publications. Voilà l'une des nombreuses différences entre un nanar et un chef-d'œuvre.

De ce livre-là, que restera-t-il qui puisse résonner dans l'esprit du lecteur ? Qu'est-ce que cela lui aura apporté de marquant ? Rien, j'en ai peur, sinon une parenthèse de lecture passée à courir à travers un texte inspide, vers une chute qu'on peine à imaginer fracassante au vu de l'entrée en matière.


L'analyse détaillée.

« Je ne tiens jamais pour acquis l'éclat jaune d'une ampoule ni la lueur bleue saccadée d'un écran de télévision. »

Maladresse : elle ne les tient pas pour symptomatiques d'une présence de vie, voilà ce que veut dire l'auteur. Raté. « Tenir pour acquis » signifie « considérer comme certain, comme assuré ». Un sens très différent, et pas du tout approprié dans le contexte ci-dessus.
Il aurait fallu écrire : « Je ne me fie jamais à l'éclat… »

« Chercher des signes de vie, c'est une habitude innée chez les gens comme moi, les gens qui vivent dans la peur. »

1) Pourquoi « habitude innée » ? « Une habitude » aurait suffi. Inné suppose qu'elle est née avec, que c'est génétique… On s'égare.
2) « Les gens comme moi, les gens qui vivent dans la peur » : effet de répétition. Une figure de style qui fonctionne toujours (à condition de ne pas en absuser non plus) : en l'occurrence, rien à redire.

« Arrivée au coin de la rue, je me dévisse le cou pour observer notre étage. »

1) « Se dévisser le cou » : cliché. Enfin, si c'était le seul, tout irait bien…
2) Pinaillons un peu plus : elle est au coin de la rue, pas au pied de l'immeuble : pourquoi se dévisser le cou, à moins d'être entourée de gratte-ciels ? Je ne saurai jamais si c'était le cas, vu que ce début m'a dégoûtée d'aller plus loin. Mais s'il était question de gratte-ciels, le fait qu'elle ne monte qu'au premier étage fait… pschittt !

« Et brusquement, je m'arrête net. »

Mince alors, nous venons d'apprendre qu'elle courait tout en se dévissant le cou. Notre narratrice est contorsionniste ! (Et téméraire, à moins que ses pieds ne soient équipés de radars anti-collision – ce que démentira l'incident avec l'infortuné Puff.) Nul doute, ce détail inattendu revêtira par la suite une importance stratégique. 😉

« Le rectangle de notre fenêtre m'apparaît. Noir. Sombre. »

1) Si la fenêtre n'était pas encore visible, on se demande pourquoi elle se dévissait le cou si longtemps à l'avance, à moins de s'attendre à voir Charlie tomber du haut d'un toit.
2) « Noir. Sombre. » Passons sur ce puissant effet de style façon Angot (Mot. Mot.) : quelle force, nom d'un bestseller ! En revanche, on ne peut pas passer sur le pléonasme ; noir et sombre, comment dire, n'est-ce pas un chouia kif-kif la même chose ? Et dans cet ordre-là, c'est encore plus déplacé. Parce qu'à la rigueur, passer du sombre au noir pourrait exprimer une gradation du désespoir. Bé, même pas… 
Mon niveau d'intérêt pour cette histoire vient de m'apparaître. Nul. Zéro.

« Oh, mon Dieu.
Charlie ! »

1) « Oh, mon Dieu » sans point d'exclamation, ça fait vraiment « moi madame, j'écris moderne, comme Marguerite Duras et Christine Angot » (oui, encore elle). Trouvez-moi un seul personnage qui, dans la vie réelle, s'écrierait dans un accès de panique « Oh mon Dieu, point. »
2) Haro sur le procédé emphatique du passage à la ligne, complètement bateau dans ce cas-là. Genre « attention lecteur, gros suspense ! », ou, pire : « si je fais ça assez souvent, ça fera bien quelques dizaines de pages lues supplémentaires dans le programme KENPC d'Amazon ».

« Mes paumes deviennent moites. »

Sans déc' ? L'héroïne a peur. Comme chez tout animal, réflexe conditionné : elle sue comme un porc. Et pas seulement de cet endroit-là ; je me demande bien pourquoi tant de romanciers font une fixette sur les paumes quand ils veulent décrire le phénomène.
Pendant que j'y pense, c'est fou le nombre de parties du corps qui deviennent moites à un moment ou un autre dans les daubes. Au vu de la présentation du truc sur Amazon, on subodore que d'autres recoins de la narratrice ne tarderont pas à suinter aussi… Oh mon Dieu, j'en suis toute moite. 😂
Petit conseil : vous pouvez utiliser ce cliché-là de temps à autre, mais n'en abusez pas, surtout au début ou à la fin d'un roman (= ce qu'on feuillette en premier chez les éditeurs). Et encore moins au milieu d'un florilège d'autres clichés.


« Je les essuie sur ma blouse et je gravis quatre à quatre les marches jusqu'au premier étage, manquant trébucher tout en haut. »
1) « Je les essuie sur ma blouse » : pour le coup, cliché  + invraisemblance. Croyez-vous que la narratrice, qui croit son Charlie mort ou en danger d'être tué, va prendre le temps de s'essuyer les mains avant de courir voir ce qu'il en est ?
2) « Je gravis quatre à quatre » : re-cliché. Absurde, en plus, parce qu'à moins d'avoir des jambes de basketteur, monter marche par marche est beaucoup plus rapide. Expression à n'utiliser que de façon parodique, donc.
3) « Je gravis quatre à quatre les marches » : disgracieux. « Je gravis les marches quatre à quatre » coulerait mieux, et puisque la fluidité est devenue un critère qualitatif de première importance…
4) « Manquant trébucher tout en haut » : pourquoi « tout en haut » ? Superflu, lourdingue et même pas justifiable par une quelconque logique.
Ah oui, aussi : je ne suis pas Frédéric Soulier, je ne chasse pas les participes présents au bazooka, mais tout de même, mieux éviter d'en semer là où c'est évitable.

« Un coup sur la poignée me confirme que la porte est fermée à clé. »

Pourquoi « un coup » ? Vous, je ne sais pas, mais moi, je n'ai pas coutume d'ouvrir une porte en frappant sur la poignée : j'appuie dessus (béquille) ou je la tourne (bouton), à moins de penser qu'elle va me mordre et qu'il faut l'assommer avant. Si la narratrice est dans cet état d'esprit, on tient la clé de l'énigme : Charlie a été embarqué par les services sociaux.

« Dieu soit loué. »

Voir « Oh mon Dieu. »

«  Personne n'est entré par effraction pour attaquer Charlie et le laisser pour mort. »

Exemple typique d'une phrase trop longue et laborieuse qui vise à faire passer deux messages d'un coup :
1) « Personne n'est entré par effraction ». Ce soit dit en passant, ma belle, tout ce que tu pourrais constater, c'est « personne n'a défoncé la porte » ou « elle est toujours fermée ». Si quelqu'un était entré par effraction, il pourrait très bien n'y en avoir aucune trace.
2) Pourquoi, nom d'un os à moelle, « pour attaquer Charlie et le laisser pour mort » ? Ne peut-on concevoir qu'on l'ait attaqué pour le tuer, selon un usage bien établi chez les méchants qui se respectent ? Le laisser pour mort (donc, vivant), quel raffinement de sadisme ! Disons, pour rester sympas, que cette fin de phrase constitue un raccourci des plus hasardeux.

« Les clés m'échappent deux fois des mains avant de trouver la serrure. »

Faute de syntaxe : avec cette formulation, ce sont les clés qui trouvent la serrure d'elles-mêmes, et non la narratrice. Il est vrai que de la part d'objets qui ne songent qu'à l'évasion (vous avez remarqué, bien sûr, que ce n'est pas l'héroïne qui les laisse échapper), c'est seulement un preuve supplémentaire d'autonomie.

«  À l'intérieur, Puff se met à aboyer. »

Rien à redire. Ouf ! On aura au moins sauvé une phrase de la dissection.

« Bon sang, la serrure résiste. Un de ces jours, le nickel trop fragile va se briser à l'intérieur de la porte. Je force jusqu'à parvenir à tourner la clé. »

On a bien compris que l'auteur tient à faire durer les choses, à la fois pour teaser son lecteur et pour tirer à la ligne. Mais, nom d'un Puff, peut-on me dire pourquoi elle a choisi de nous décrire une serrure qui, juste ce jour-là, décide d'entrer en résistance ? Pourquoi elle nous parle du nickel, détail technique dont la précision extravagante n'aboutit qu'à casser le suspense ? Et « un de ces jours », vraiment ? Alors qu'on est en train de se demander ce qu'il y a de l'autre côté de la porte ? Tu veux que je te dise, ma chère ? On s'en fout, de ce qu'il se passera un de ces jours ! On veut trembler là, tout de suite, et pas en pensant au jour fatal où ton héroïne devra appeler un serrurier en rentrant de faire ses courses !

« Dans mon empressement, je me prends les pieds contre Puff qui accourt pour m'accueillir. Il détale avec un glapissement, la queue entre les pattes. »

1) « Empressement » est pour le moins inapproprié. Définition : « Action de s'empresser auprès de quelqu'un. Enjouement, entrain. » Le mot « hâte » aurait mieux convenu…
Et ne parlons pas de la consonance malvenue empressement-glapissement.
2) « Je me prends les pieds contre Puff » : je pinaille, mais on se prend les pieds « dans » quelque chose, pas « contre ». Pourquoi ne pas dire simplement « je bute contre Puff » ?
3) « Il détale avec un glapissement, la queue entre les pattes » : si Puff réagit comme ça alors qu'il l'accueillait avec empressement (lui !), c'est qu'elle ne s'est pas contentée de le bousculer : elle lui  a carrément marché dessus.

« L'obscurité est menaçante. »

Cliché, ultra-cliché, est-il besoin de le dire ?
Arrivé là, mon esprit tordu me souffle une question malveillante : dites, puisqu'elle a trouvé la porte fermée à clé, pourquoi tant d'angoisse ? Pense-t-elle que quelqu'un a pu entrer, tuer Charlie et ressortir en refermant avec soin ? (Sait-on jamais, avec les pervers… Surtout que, souvenez-vous, celui-là a également éteint la lumière.) Ou bien, que personne n'est entré, mais que, tant qu'on y est, Charlie pourrait s'être étouffé avec son chewing-gum ou assommé en glissant dans sa douche ?

« J'allume, mais ça ne suffit pas à chasser la sensation de vide et de malaise qui m'obstrue la gorge. »

Waow, là, c'est le feu d'artifice.
1) Ah tiens, allumer la lumière ne suffit pas à la réconforter, elle qui s'attend à trouver son Charlie dans une mare de sang ? Mauviette, va !
2) « La sensation de vide et de malaise » : voilà ce que ça donne quand un auteur ne se met pas dans la peau de son personnage. L'héroïne vient de grimper un escalier en courant, elle se fait un sang d'encre (cliché, pardonnez-moi) pour Charlie… et elle n'éprouve qu'une « sensation de vide et de malaise » ? Désolée, c'est un peu faible.
3) « Qui m'obstrue la gorge » : ah. Pourquoi pas, me direz-vous. Certains, ça les prend aux tripes. Ou bien, très souvent, on évoque le cœur qui « cogne à tout rompre ». Là, le drame se noue dans la gorge, et il l'obstrue ; peut-être qu'une petite manœuvre de Heimlich fera l'affaire ? Soyons sérieux : une panique pareille, ça produit des effets dans tout le corps. Localiser précisément la réaction, en un point même pas évident, et essayer de rendre un effet « gorge nouée » – en moins court et moins efficace – pour esquiver le cliché in extremis (à quoi bon, maintenant qu'on en a pris l'habitude ?), ben ça fait… flop.

« Un creux s'installe dans ma poitrine tandis que je découvre le bol de Rice Krispies à moitié mangé et le verre de lait sur la table. »

1) « Un creux s'installe dans ma poitrine » : « un creux », c'est bien plat, si j'ose dire, pour décrire une telle angoisse. « S'installe », c'est carrément malvenu. Le mot caractérise un état de repos, implique que l'on prend ses aises.
2) « Tandis que » correspond à une notion de simultanéité (ex : Il s'est préparé tandis qu'elle allait chercher la voiture). Là, l'auteur veut dire « au moment où ».
3) « Le bol de Rice Krispies à moitié mangé » : désolée, cocotte ! Telle que tu l'as orthographiée, ta phrase signifie que Charlie a mangé le bol et non les Rice Krispies. Il fallait écrire « mangés ».
4) « Et le verre de lait sur la table. » : on m'accusera de pinailler encore, mais étant donné que les Rice Krispies sont conçus pour être consommés dans du lait, on ne comprend pas bien pourquoi l'auteur sépare les deux produits dans sa description de la scène. Le verre de lait (on ne nous dit pas s'il est à moitié bu : insoutenable mystère…) incarne-t-il le symbole de l'innocence, veut-il nous murmurer à l'oreille que Charlie est un enfant ? Impossible : au vu de tout le reste, on peine à croire l'auteur aussi subtile !

« — Charlie !
J'ai beau savoir ce que j'y trouverai, je me précipite dans la salle de bains.
Personne.
Et merde. »

1) Bravo pour le point d'exclamation, que seule l'horreur de cette scène a pu arracher à l'auteur. Tant pis, elle ne sera pas la Duras made in USA (et ce n'est pas plus mal, de mon humble point de vue).
2) « J'ai beau savoir ce que j'y trouverai » : ah bon ? Comment le sait-elle ? Et alors, à quoi bon la suite ?
Autre question : pourquoi fonce-t-elle en priorité dans la salle de bains ? se demande le lecteur. Est-ce l'endroit logique où trouver, mort ou vif, quelqu'un qui vient d'abandonner son repas à peine entamé ? Charlie est-il sujet aux nausées, atteint de dysenterie ? Je ne supporte plus ce suspense… 
Accessoirement, la formulation inverse serait moins maladroite : « J'ai beau savoir ce que je trouverai dans la salle de bains, je m'y précipite. » Inutile de repousser une précision en fin de phrase juste pour égarer le lecteur.
3) « Personne. » Tadaam ! Sonnez, trompettes et clairons ! Chère auteur, je ne veux pas gâcher ta joie d'avoir concocté cette chute éblouissante… mais tu vois, on s'en doutait un peu.
4) « Et merde. » Formulation très « tranche de vie crue et fumante » que l'on retrouve en abondance dans les daubes actuelles. Dommage que la narratrice n'ait pas réellement marché sur un étron tout frais plutôt que sur son chien : au moins, elle aurait engrangé de la veine pour la suite de sa quête.
Sérieusement : penses-tu pour de bon, auteur qu'on imagine quelque peu fatiguée d'écrire, que « et merde »  (sans point d'exclamation, notez bien) est vraiment ce qui jaillit de sa gorge, même obstruée, quand ton héroïne constate avec désespoir que son Charlie adoré a disparu ?

« Je m'adosse contre le mur, me couvre les yeux et m'accorde une seconde pour retrouver mes forces. »

1) « Je m'adosse contre le mur ». Debout ou assise ? Petite confidence : quand on se trouve plongé dans un climat de peur et de menace, on reste debout, prête à fuir ou à se battre. Nous dirons donc qu'elle ne se laisse pas tomber assise, comme dans tant de daubes. Doit-elle pour autant s'étayer à l'aide d'un mur, telle une personne du troisième âge ? 
2) « Me couvre les yeux » : de mieux en mieux ! Et avec quoi, s'il vous plaît ? Elle sort son mouchoir, elle rabat son voile islamique, elle ôte son pull ? Ah mais non, suis-je bête, elle couvre ses yeux d'une main tragique, à la Sarah Bernhardt ! (Je sais, je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…) M'enfin, madame l'auteur, vous la voyez vraiment comme ça, cette scène de détresse ? Comme dans une pantomime de cinéma muet ?
3) « Et m'accorde une seconde pour retrouver mes forces. » : c'est le pompon. Charlie n'est pas dans la salle de bains, il n'est donc nulle part ailleurs, la narratrice l'a vu dans sa boule de cristal : ni dans la cuisine, ni dans la chambre, ni caché dans un placard. Moyennant quoi, il devient urgent qu'elle se repose d'avoir gravi un étage en courant (pour une jeune femme, quel exploit…). Mais pas plus d'une seconde, hein ! Au-delà, elle serait en danger. Et puis, elle a son Charlie à retrouver, nonmého.

« Quelque chose d'humide et de chaud m'effleure le mollet. C'est Puff qui me regarde avec des yeux à la fois tristes et pleins d'espoir, agitant la queue dans son innocence bienheureuse. »

Encore un petit pack de clichés pour la route. Je vous l'emballe, m'sieur-dame ?
1) « Quelque chose d'humide et de chaud »… Quoi, bon sang ? Encore une fois, suspense insoutenable ! Ben oui, comment notre héroïne devinerait-elle que c'est Puff, alors que, rappelez-vous, elle a les yeux couverts ? Ça pourrait être : a) Charlie, b) le tueur, c) une agression sexuelle perpétrée par le voisin…
Amis auteurs, prenez note, svp : distiller les informations graduellement pour faire languir le lecteur est un procédé d'écriture non dénué d'intérêt, mais seulement quand ça se justifie.
2) « C'est Puff qui me regarde avec des yeux… » : On a eu beau tester d'autres méthodes dans les laboratoires secrets de la CIA, rien à faire : pour regarder, les yeux restent l'équipement le plus fiable.
3) « … Des yeux à la fois tristes et pleins d'espoir » : des yeux de chien, quoi. Mais dit comme ça, c'est trop banal pour un auteur qui veut se la jouer écrivain sérieux.
Accessoirement, je gagerais que les yeux de Puff, qui vient de se faire écrabouiller par sa maîtresse, sont sans doute plus tristes que pleins d'espoir. À moins qu'il ne veuille lui dire « Tu ne m'écraseras plus, hein ? »
N'empêche, 
« C'est Puff qui me regarde, à la fois triste et plein d'espoir » aurait largement suffi. Oh, j'oubliais, il faut décrocher la queue du Mickey en utilisant, chaque fois que possible, dix mots plutôt que cinq…
4) « Agitant la queue dans son innocence bienheureuse. » : les bons chiens agitent la queue, tenez-vous-le pour dit. Et ils sont innocents, les veinards, d'où ce morceau de bravoure à connotation évangélique : « l'innocence bienheureuse ». Voilà qui promet d'attendrir la lectrice lambda, grande amatrice de poilus sans défense (les bestioles, pas les vétérans de WW1 – tous couic, pauvres d'eux).
On pinaille plus avant ? OK : il est permis d'écrire « se tordant les mains dans son désespoir » (autre cliché, je vous l'accorde), parce que se tordre les mains est une conséquence du désespoir. On peut admettre aussi que le fait que Puff agite la queue est une conséquence de son innocence bienheureuse, mais j'aurais plutôt tendance à penser que c'est un réflexe naturel : « ma maîtresse est là, je suis content, j'agite la queue. » L'analyse psychologique de l'innocence bienheureuse me semble un peu tomber comme un cheveu sur la soupe, histoire de susciter des commentaires du genre « rhooo, en plus elle écrit si bien ! » Cela dit, je suis sûrement mauvaise langue.

« Je caresse son pelage hirsute comme si c'était moi, et non lui, qui cherchais du réconfort dans la présence de son petit corps chaud. »

1) Dans les mauvais romans, un chien est toujours hirsute, c'est une loi de la nature.
2) « Comme si c'était moi, et non lui, qui cherchais du réconfort » : wouah, la petite note psychologique, glissée là mine de rien ! Et originale, avec ça : le genre d'idée forte qu'on ne rencontre que dans les plus grands chefs-d'œuvre…
3) « Son petit corps chaud » : subtile symétrie inversée avec l'image, lancinante, du grand corps peut-être froid de Charlie chéri ? On sait jouer avec ses lecteurs, ou on ne sait pas !
Heu, réflexion faite, je crois que c'était juste un cliché supplémentaire. Les chiens, les chats, les bébés ont toujours un « petit corps chaud » dans les romans (mauvais, encore une fois) ; c'est ainsi. Et heureusement pour eux, quand on y songe ! Rappelons-nous que Charlie n'a peut-être plus cette chance…


Peut-être vous demandez-vous pourquoi je ne me suis pas contentée de jouer le jeu, d'avaler le texte comme il venait. Cela m'est impossible : dès les premiers mots, la décortiqueuse se met en marche. Déformation professionnelle, ou disposition d'esprit… En tout cas, n'allez pas croire que ça m'empêche si peu que ce soit de profiter de l'histoire et d'éprouver toutes les émotions possibles. Il suffit que ce soit bon et bien écrit. Quand c'est mauvais, je n'adhère pas, point.

Il fut un temps où énormément de lecteurs distinguaient d'instinct entre un bon et un mauvais texte : on le constate en listant ce qui avait du succès. Aujourd'hui, presque aucun chef-d'œuvre connu ne donnerait lieu à de gros tirages ; mais des dizaines de millions de femmes ont acheté 50 NG, une niaiserie irresponsable et écrite avec les pieds. On peut dire ce qu'on veut, ce n'est ni à l'honneur desdites lectrices, ni à celui des éditeurs qui se font ainsi marchands de soupe.

Mais peut-être a-t-on tout bonnement glissé d'une conception de la littérature en tant qu'art à l'idée qu'elle ne constitue qu'une industrie du loisir. Un peu comme les photos destinées aux calendriers – en encore plus mauvais, techniquement parlant. Nous évoquerons un autre jour cette piste-là.

Vous m'avez trouvée dure ? Les lecteurs exigeants le sont aussi, et ne parlons pas des éditeurs sérieux (j'insiste sur l'adjectif). Cela dit, pour un auteur qui  vise seulement les grosses ventes, qui se contrefiche que ses bouquins soient lus avec 1/2 neurone et aussitôt oubliés, ce genre de bouillie pour chats – sans vouloir offenser la gent féline – fait très bien l'affaire.

Attention, aucun d'entre nous n'est à l'abri de l'une des maladresses que j'ai épinglées. Un jour, je vous soumettrai un extrait d'un texte de mon cru, avec les modifications successives avant parution. Personne n'écrit à la perfection du premier coup ; et quand on tombe sur des nanars comme celui d'aujourd'hui, on peut en déduire que l'auteur ne s'est pas foulé pour améliorer son premier jet (bon, il arrive aussi que ce soit au-dessus de ses moyens).


Petit exercice de réécriture


Il est intéressant de voir ce que ça donnerait avec quelques retouches. Vous pourrez vous y essayer vous aussi, c'est toujours utile de faire ses gammes. Je vous préviens, je ne me suis pas non plus cassé la tête ; mais même en faisant au plus simple, quelques minutes de réécriture permettent de montrer ce que cela aurait pu donner si l'auteur avait pris cette peine.

« Je ne me fie jamais à l'éclat d'une ampoule, ni à la lueur bleutée d'un écran de télévision. Chercher des signes de vie, c'est un réflexe chez les gens comme moi – les gens qui vivent dans la peur. Arrivée au coin de la rue, je cherche des yeux notre immeuble. La fenêtre du studio est là, au premier étage. Aucune lumière.
Oh mon Dieu, Charlie !
Tout mon corps se couvre de sueur. Je monte l'escalier en courant jusqu'au premier étage. La porte est verrouillée, personne n'a pu entrer. Pourquoi est-ce que ça ne parvient pas à me tranquilliser ? À l'intérieur, Puff se met à aboyer.
Mes mains tremblent si fort que j'ai du mal à tourner la clé. Quand enfin je me précipite à l'intérieur, je bute contre Puff qui accourait vers moi. Il détale avec un glapissement, la queue entre les pattes. Il est arrivé quelque chose ! Avec un hoquet de détresse, j'aperçois sur la table de la cuisine le bol de Rice Krispies à moitié mangés.
« Charlie ? Réponds ! »
Vite, faire le tour du studio en regardant dans les placards, sous le lit… Personne.
Je reste au milieu de la pièce, vidée, les bras ballants. Le galop anxieux de mon cœur résonne jusque dans ma tête. La truffe du chien vient m'effleurer les mollets ; il me regarde avec inquiétude, en agitant la queue pour m'assurer de son soutien. Je le caresse sans parvenir à nous réconforter, ni l'un ni l'autre. »

Évidemment, c'est beaucoup plus court, donc ça paye moins.
(Remarque : vous comprenez maintenant que quand les grands auteurs vous invitent à élaguer, cela ne veut pas du tout dire « faites bref et simpliste » mais « supprimez tout ce qui nuit ». Et ça n'a rien à voir.)


Bas les masques !

Maintenant qu'on a bien rigolé (pleuré, en ce qui me concerne), je vous livre la présentation du bouquin sur Amazon – en trois parties, dont la dernière vous sera dévoilée en fin de billet :

« Je suis un requin de la pègre. Écraser les autres, c’est dans mon sang. La mission Haynes devait être facile. Entrer, appuyer deux fois sur la détente. Une balle pour Charlie, une pour sa sœur. Mais dès que j’ai vu Valentina, je l’ai désirée. Malheureusement, dans notre monde, ceux qui nous doivent de l’argent n’ont jamais droit à une seconde chance. Ma mère n’acceptera jamais de lui laisser la vie sauve. Je dois concevoir un plan pour la garder. »

Sans commentaires, n'est-ce pas ? Rien que « le requin de la pègre », ça ferait rire un chien. La seule chose positive, c'est « appuyer sur la détente », au lieu du sempiternel et impropre « appuyer sur la gâchette ».

« Il est vicieux.
Il est immoral.
Il est ambigu.
Il est parfait.
Tout comme elle. »

Là, vous avez compris : c'est vraiment de la daube pur jus. Je ne vous inflige pas l'analyse de tout ce pitch désastreux, vous pourrez vous y amuser vous-même.

Bon, l'heure est venue de cafter !

L'auteur est américaine. De nos jours, beaucoup d'auteurs français choisissent de se faire passer pour anglo-saxons, surtout dans la romance et le thriller. Je n'ai pas pris le temps de vérifier, mais dans ce cas, cela semble s'avérer.

L'extrait que je viens d'avoir le déplaisir de décortiquer est issu d'un roman intitulé « En eaux troubles » (« Le requin de la pègre », tome 1), par Charmaine Pauls, Laura Valentin – la seconde étant la traductrice.

Rappel à l'intention de ceux que cela n'a pas traumatisés sur le coup : ce livre se trouve actuellement classé n° 1 des ventes Amazon de la catégorie « autres littératures étrangères ».
Vous voyez, il y a de l'espoir… Sans doute pas pour les auteurs consciencieux, cela dit.


Le coup de grâce…

… pour nous autres amoureux de bonne littérature, c'est la première partie de la présentation sur Amazon.

« Une écriture savoureuse, torride et perverse. L’histoire de Valentina et de Gabriel est l’une de mes dark romances préférées ! Ensemble, Valentina et Gabriel sont magiques. Ils partagent une alchimie volcanique hors du commun. » – Anna Zaires, auteure de best-sellers internationaux classés au New York Times.

À première vue, un lecteur pressé pourrait croire que le texte entre guillemets est une critique du New York Times – ce qui décrédibiliserait à jamais ce dernier. 
Non point ! C'est l'avis d'une autre romancière. On appelle ça un trompe-gogos.


Conclusion

Chers amis auteurs, vous savez ce qu'il vous reste à faire (ou plutôt, à ne pas faire) si l'estime de vous-même compte davantage à vos yeux qu'un succès passablement infamant. Permettez-moi de vous inviter une nouvelle fois à graver dans vos mémoires cette sentence d'Aldous Huxley, qui n'était pourtant pas un écrivain littéraire au sens stylistique du terme :
« Ne seriez-vous pas humilié de gagner de l'argent en vous livrant au genre le plus vil, le plus malhonnête de contrefaçon littéraire ? J'avais du succès parce que j'étais irrémédiablement médiocre. » (A. Huxley, Île)
Tout est dit.

Excellente lecture et écriture à toutes et à tous !


samedi 13 octobre 2018

Autoédition et société : polémiquons !



Ne vous fiez pas à la longue introduction de ce billet : il va taper dur, au point qu'on voudra peut-être me contredire vertement. Je l'espère, pour tout dire… 😏


Je viens de découvrir Aldous Huxley – enfin, sa prose. J'entends d'ici votre effarement ! Amateurs de littérature blanche et de polar, mes parents n'étaient pas portés sur la SF ; seul un heureux hasard me fit rencontrer assez tôt le grand Theodore Sturgeon. De Huxley, je n'avais lu qu'un extrait du Meilleur des mondes au lycée : je n'en gardais aucun souvenir.

Pourtant, cet écrivain partageait avec mes parents nombre de préoccupations. Comme pas mal d'auteurs de l'entre-deux-guerres, il pouvait être défini comme à la fois lucide quant aux travers de l'humanité, mais profondément humaniste ; athée, mais non dénué de spiritualité ; vacciné contre toute forme d'idéologie (revenu du communisme au vu des crimes commis en son nom, il était devenu pacifiste et rêvait aussi aux chemins vers la paix intérieure) ; fier du génie de l'espèce humaine, mais préoccupé par son impact sur l'environnement… Bref, un penseur pragmatique, très impliqué quoique sans parti-pris.

Moins auteur de science-fiction, en vérité, que féru de sciences sociales (entre autres choses), Aldous Huxley a fait part de sa vision du monde et de ses craintes pour l'avenir en les projetant dans des dystopies – et une utopie : Île. Anticipation, donc ; contes philosophiques, réflexions tous azimuts sur le devenir de l'humanité… Autant dire qu'en tant qu'auteur d'Élie et l'Apocalypse, cela m'a passionnée de rattraper mon retard en avalant quelques-uns de ses chefs-d'œuvre, grâce à la petite anthologie (publiée par Omnibus) qui m'avait fait de l'œil à la bibliothèque municipale. À raison de quelques pages au coucher et pendant mes insomnies, j'ai dû renouveler quatre fois l'emprunt pour en venir à bout, mais je ne regrette pas cette entorse à mes habitudes.

Profitons de l'occasion pour rappeler une petite chose aux auteurs autoédités qui ont peu lu, comme on en rencontre pléthore en autoédition. Mes amis, quand vous croyez avoir trouvé une idée originale, exprimé un concept inédit, ne perdez pas de vue que quelqu'un l'avait sûrement fait avant vous. Je ne suis pas une érudite, très loin de là, mais j'ai été élevée par des libraires qui ont favorisé ma boulimie livresque ; eh bien, vous le voyez, malgré plus plus de sept mille lectures au compteur, je tombe encore sur un auteur qui a traité – magistralement – certains sujets atypiques que j'aborde dans mes ouvrages. Tout cela pour dire qu'il ne faut pas trop nous illusionner sur notre créativité : à son insu, chacun de nous enfonce des portes ouvertes. Le tout est de le faire à sa manière, en essayant d'apporter sa voix propre, à défaut d'une voie novatrice…


« MacDonaldisation »

Revenons aux livres d'Aldous Huxley contenus dans la compilation. Comme je l'ai fait dire tout dernièrement à des personnages de L'Oracle vaudou, je ne suis guère emballée par son best-seller Le meilleur des mondes. Île et Temps futurs, que j'ai trouvés remarquables, ont fait un flop à leur sortie. Ne parlons même pas de Retour au meilleur des mondes, qui disserte sur les avancées des sciences sociales et leurs perspectives quant à la manipulation des masses (là encore, l'auteur se trompait assez largement, mais quel brillant esprit !).

Ces insuccès n'ont guère dû étonner Huxley, qui évoque de façon récurrente un triste constat : la majorité des gens ne souhaitent pas réfléchir, seulement se distraire. Je le cite (son propos vise les policitiens, mais il s'appliquerait aussi bien à un succès littéraire) :
« Il faut aussi qu'il soit distrayant et n'ennuie jamais un public endurci à la télévision […], habitué à être diverti et qui n'aime pas qu'on lui demande un effort intellectuel prolongé. » (in Retour au meilleur des mondes)
Nous le savons aussi, hélas, nous autres auteurs indés qui avons choisi de vendre du sens et/ou du style plutôt qu'un petit tour de manège ! Est-ce une raison pour céder aux sirènes de la facilité ?

Allez, une autre citation d'Aldous Huxley, précisément sur la littérature stéréotypée, le copié-collé si « vendeur » que j'ai souvent dénoncé :
« Ne seriez-vous pas humilié de gagner de l'argent en vous livrant au genre le plus vil, le plus malhonnête de contrefaçon littéraire ? J'avais du succès parce que j'étais irrémédiablement médiocre. » (in Île)
Outch, ça ne donne pas envie de se faire marchand de daube…

Et on dirait qu'en cinquante ou soixante ans, la situation s'est considérablement aggravée. Pire : le processus s'accélère. En témoigne cette très récente réflexion d'un éditeur :
« Il s’est passé ce que j’appelle la “ macdonalisation (sic) de la société et donc de la culture. On veut maintenant des littératures sans aspérités, sans danger pour le lecteur, comme on veut des plats sans goûts ».

Autant préciser tout de suite – cela introduira le cœur du sujet –, que cet éditeur, fils de Régine Deforges (oui, la plagiaire d'Autant en emporte le vent), est spécialisé dans la publication de textes provocants.


Le règne de l'abêtissement

De plus en plus de voix s'élèvent pour oser dire que la culture fout le camp, que l'on gave de lectures ineptes des lecteurs à l'intellect procrastinateur, et que tout cela finira en catastrophe. En ce sens, Le meilleur des mondes n'est pas dénué d'intérêt, surtout dans sa première partie : ce qu'il montre, c'est moins une fiction dystopique (la tyrannie « douce », mais terrible, d'un gouvernement mondial sur ses citoyens conditionnés à rester soumis) qu'une réalité sociale : la tendance individuelle, dramatiquement répandue, à occulter toute réflexion pour se contenter de plaisirs faciles.

Dans le monde actuel, pas besoin de dictateur ni de conspiration pour que tout aille en ce sens : industrie, commerce et finance ont besoin de consommateurs aussi influençables que possible ; les politiciens, d'électeurs dénués de recul. Et ça leur tombe tout rôti dans le bec : pris dans la spirale stressante de la vie moderne, anxieux pour l'avenir à très juste titre, abandonnés par un système d'enseignement et des médias respectivement plus soucieux d'égalitarisme et de tirages (sans même parler de propagande) que d'œuvrer à l'émancipation et au libre-arbitre, les consommateurs-électeurs n'ont d'autre ressource que de se « vider la tête » en s'adonnant à des loisirs abrutissants. Lesquels, avouons-le, représentent le fin du fin pour une bonne partie d'entre eux.

Oui, mes propos sont « politiquement incorrects ». J'y tiens !


La bien-pensance, un fléau très comme-il-faut

Dans un pays comme les USA, la pression bien-pensante tend à s'exercer dans un sens patriotique et religieux ; en Europe, dans un sens progressiste et humaniste.

Le premier cas est perçu de façon tragique par l'opinion européenne. En tant qu'athée, je partage en partie cette inquiétude, même si l'on peut constater que dans les milieux intellectuels nord-américains, l'expression est beaucoup moins univoque que chez nous : la diversité d'opinions se fait encore entendre avec force, quels que soient les efforts des gouvernements ou des lobbies pour formater la pensée des citoyens.

En Europe, la déroute de l'individu pensant face au collectif censeur est à peu près totale : les voix divergentes se retrouvent clouées au pilori, et l'on essaie ouvertement de réduire au silence les intellectuels assez téméraires pour se rendre coupables d'une pensée « déviante ».

Dans un cas comme dans l'autre, c'est une insupportable atteinte à la libre expression.


Tous gardiens de la révolution ?

La grande force de cet endoctrinement, c'est de transformer nombre de citoyens en assistants zélés : chacun censure son entourage avec l'agréable certitude de se montrer sous son meilleur jour – sans se rendre compte qu'il ne fait que servir de gendarme pour le compte de la morale officielle.

Cela ne vous rappelle rien ? De tous temps, en tous lieux, on a voulu imprégner les gens d'un dogme religieux ou idéologique pour les faire collaborer au maintien de l'ordre social.
Je n'ai rien contre l'ordre social, bien entendu ; simplement, je trouve qu'inciter la population à confondre éducation morale et lavage de cerveau, c'est jouer avec le feu. Pourquoi ? Parce que cela conduit tout droit à… mince alors, l'intolérance ! « Si les autres ne se comportent pas comme moi, s'ils ne pensent pas comme moi, c'est mal »…

Oui à la prise de conscience, non à l'instrumentalisation. Être tolérants nous rend meilleurs, aucun doute. Imposer la tolérance à autrui ne nous rend pas angéliques, mais moralisateurs.


La polémique, activité salutaire

La vertu d'une société ne peut pas, ne doit pas consister en un arasage forcé des opinions, ramenées à ce qui est considéré comme juste et approprié. Elle se traduit, au contraire, par un respect scrupuleux du droit à la libre expression. Sinon, où s'arrête la censure ? Où s'arrête l'autocensure – invisible, mais non moins pernicieuse ?

C'est tout à fait volontairement que le contenu d'Élie et l'Apocalypse, bien que toujours nuancé, peut prêter à polémiques. Au pluriel.

De par son étymologie (« disposé à la guerre »), le mot « polémique » revêt une connotation agressive. Pourtant, l'histoire de la littérature s'enorgueillit de dizaines de célèbres polémistes, comme Voltaire ou Zola, qui ont contribué à faire évoluer la société. Et si, parfois, certaines idées semblaient plutôt vouloir la faire régresser, ce n'était pas grave : pour qu'un débat soit dynamique et qu'on en sorte par le haut, il faut que toutes les voix puissent se faire entendre.

La polémique n'est qu'une forme énergique, donc efficace, de participation à la confrontation d'idées. Elle est vertueuse en soi, comme toute démarche qui consiste à exprimer ses opinions. Même si les « adversaires » se rallient très rarement à une argumentation contraire, celle-ci peut éclairer des indécis ; et, quoi qu'il soit, dire ce que l'on pense vaut mieux que de se mettre la rate au court-bouillon.


« Cachez ce malsain que je ne saurais voir »

L'Europe d'aujourd'hui préfère les eaux tièdes et sirupeuses de la bien-pensance. Seules peuvent être exprimées les idées pré-admises. Avec une intention de départ tout à fait louable – lutter contre les dérives, apaiser la société – on a fini par créer une forme de pensée unique qui, mine de rien, se pique de remplacer la morale d'antan et tourne à l'Inquisition en fustigeant ou châtiant toute parole ou écrit « non conforme ».

Il me semble évident que dans une société de liberté, tout devrait pouvoir être dit ; la sanction juridique devrait concerner des cas flagrants d'appels à la haine, pas des dérapages ponctuels, des théories (fussent-elles infondées, voire odieuses), ou encore l'expression d'un mépris qui, aussi révoltant soit-il, relève du droit d'avoir un avis et ne devrait être sanctionné que par… la réciproque.

On comprend très bien la tentation de réprimer ce que l'on considère légitimement comme infâme, pour préserver ceux qui en sont la cible et ne manqueront pas d'en souffrir ; de même que l'on comprend la volonté d'empêcher que des idées nauséabondes ne fassent école. Mais en fin de compte, c'est une erreur fatale, car rien n'aide davantage les cafards à proliférer que de les cantonner dans les égouts.

La société n'est pas un espace privé où empêcher toute intrusion malveillante, comme dans un domicile ou un profil facebook. Son intérêt est de laisser les idées, y compris les pires, s'exprimer au grand jour : au lieu de pouvoir se plaindre d'être proscrits, leurs proclamateurs seront acculés au débat et se feront ridiculiser sur la place publique en moult occasions.

Ils se débrouilleront quand même pour pervertir des esprits influençables ? Pas plus qu'à l'époque où régnait la liberté d'opinion – et il semble bien que la nôtre recèle cent fois plus de tensions ! Certes, on peut arguer qu'il faut précisément prendre des précautions en temps de crise sociétale, mais quelques comparaisons suffisent pour gager que c'est la liberté accrue de mal agir, non de mal s'exprimer, qui a déclenché les tensions susdites.


L'enfer est pavé de bonnes intentions

Au départ de la régression du droit d'expression, il y eut le traumatisme de la Shoah, qui entraînait un légitime « plus jamais ça ». Peu à peu, la répression de toute opinion choquante s'est généralisée, au nom d'une vertueuse indignation que l'on pourrait trouver désormais quelque peu ostentatoire… surtout lorsque l'on constate que tout cela se borne parfois à des déclarations d'intention ou des condamnations de pure forme. Aujourd'hui, si, en réprimant toute phrase malvenue, notre société essaie de tuer dans l'œuf les idées insanes, c'est peut-être parce que sa capacité à les contrer au stade le plus nuisible, celui de l'agression physique, a tellement décliné qu'elle n'est plus en mesure de sécuriser les éventuelles victimes.

Il est beaucoup plus facile de faire planer sur le moindre trouble-fête la perspective d'une plainte, que de sanctionner de façon exemplaire les délits avérés (a fortiori, de les prévenir). D'où un décalage inquiétant. La petite Sarah, âgée de onze ans, a été accusée d'incitation au viol ; mais un plaisantin peu subtil écopera d'un licenciement pour harcèlement sexuel après une blague de mauvais goût.

Soyons honnêtes : de la réprobation devant un propos déplacé – réaction normale et souhaitable –, on est passé à une verbalisation du verbe. Le message implicite, c'est « pensez ce que vous voulez, pouvu que vous ne le disiez pas ». Et, très logiquement, tout cela est en train de produire l'inverse de ce qui était espéré : parmi nos concitoyens, les moins faciles à inhiber non seulement disent, mais passent à l'acte ; certains par exaspération, certains par certitude d'impunité. Le rêve d'éduquer les masses au « vivre ensemble » se heurte à de dures réalités.

Bien sûr, nous aimerions nous épanouir dans un monde où personne n'agresserait quiconque avec des propos malvenus. Mais ce que je trouve inquiétant, ce ne sont pas tant les propos que les faits. Je n'ai pas besoin qu'un homme me crible d'allusions condamnables pour décrypter un regard libidineux ou une attitude machiste ; et j'en fais mon affaire. En revanche, l'heure approche où je ne serai plus capable de me défendre en cas d'agression physique. En pareil cas, la réaction de la société sera-t-elle à la hauteur ? J'en doute.


Mise en balance

Mais, haut les cœurs ! tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes (celui de Pangloss, pas de Huxley) : bientôt, on sera peut-être passible d'une amende pour avoir dit affectueusement « viens par là, mon gros ». Est-ce que les personnes en surpoids en seront mieux considérées ? Non, car seule l'éducation (au sens général) peut parvenir à ce résultat. Entre mille exemples : l'effet en termes d'image de Pénélope Garcia, de la série Esprits criminels, est sans commune mesure avec les sermons du genre « critiquer les obèses, c'est mal ».

La répression sociale ou pénale des dérapages inhibe peut-être l'expression de propos discriminatoires, mais en entraînant des rancœurs contre-productives. De mon côté, je préfère que les butors et les salauds s'expriment au grand jour, afin de pouvoir leur répondre ou les traiter par le mépris qu'ils méritent. Ce que je déteste dans la tyrannie de la bien-pensance, c'est qu'elle prétend se substituer à la pensée elle-même, à l'exercice du discernement par chaque individu. Non seulement chez l'agresseur, qu'elle infantilise au lieu de le responsabiliser, mais chez la victime, qu'elle dépossède de ses propres réactions. Dormez, braves gens, la censure veille et vous n'aurez qu'à porter plainte…

Voyons les choses en face : malgré le bisounoursisme et sa tentative symbolique d'épuration langagière, nous vivons encore dans une société où l'antisémitisme, le racisme, la xénophobie, l'homophobie, la misogynie, l'intolérance religieuse sont monnaie courante, qu'on le veuille ou non. Les préjugés, la malveillance, la bassesse et tout simplement la connerie sont là, tout autour de nous, loin d'être exceptionnels dans la nature humaine. Bien des gens n'aiment pas les gros, les vieux, les jeunes, les blondes, les « binoclards », les handicapés mentaux, tout ce qui défrise leur vision personnelle de l'ordre des choses.

Sans doute qu'une partie des intellectuels ou une certaine catégorie de population, dans leurs réserves urbaines encore situées en Utopie, ne s'en rendent pas clairement compte. Ils s'étonnent de certains durcissements dans l'opinion et ne comprennent pas qu'ils sont aggravés par le recul de la libre parole.


Deux poids, deux mesures

On a remplacé les cours de morale laïque, incitation à la prise de conscience, par de l'instruction civique – avec le piètre résultat auquel on pouvait s'attendre ; et on veut maintenant nous pavloviser, remplacer la réflexion par un réflexe d'inhibition. Peut-être que moins de gens oseront insulter autrui, sous peine d'être regardé de travers ou traduits en justice (les irréductibles oseront encore, et ce sont eux qui représentent un danger ; enfin, passons). Mais ce réflexe conditionné n'incite nullement au recul, à la compassion, à l'empathie. Au contraire, il excite le ressentiment, favorise le rassemblement dans des groupes ou groupuscules où les idées malvenues sont partagées, ressassées, chauffées à blanc… jusqu'au passage à l'acte.

Nous sommes à l'heure des tribunaux débordés, des prisons bondées, d'une société étrangement laxiste où l'on remet en liberté des auteurs multirécidivistes de coups et blessures, où les violences conjugales ou les maltraitances sur mineurs sont rarement ne serait-ce que repérées. Il me paraît cruellement déplacé, ce phénomène parallèle – faussement compensateur – que représente l'inflation hystérique des injonctions à la bien-pensance !

Sans compter qu'elle choisit parfois étrangement ses cibles. On a reproché à Charlie Hebdo ses caricatures provocantes : monstrueuse justification a posteriori d'un massacre, et première étape déshonorante vers une mise au pas des polémistes, humoristes et auteurs de satires ; mais la machine à réprimer les excès reste assez impuissante face à des prédicateurs qui appellent à tuer les Juifs et organiser la dhimmisation des « sous-chiens » (Français de souche). Y aurait-il donc, implicitement, des permis d'intolérance ?

On veut bien comprendre que le but – officiel ; car le trouillomètre des autorités entre aussi dans l'équation –, c'est de « vendre » un système grand, noble, vertueux. Avec une naïveté sidérante, on espère, par la magie de l'exemple, une conversion généralisée à la tolérance. On espère aussi, c'est déjà plus cohérent, limiter les réactions violentes desdits souchiens pour éviter d'en arriver au face à face, comme dirait monsieur Collomb.

D'accord, mais est-ce un bon calcul que de serrer la bride aux uns sans oser freiner les autres ? À ce compte, des barbares pourront bientôt, sans grands risques, brûler un porteur de kippa ou flinguer un ambulancier dans une zone de non droit ; en revanche, quiconque les traitera de sauvages ou les menottera brutalement sera traîné en justice par les coupables, leurs parents ou une association quelconque. Oh, mais… zut, on en est déjà là… Elle est pas belle, notre civilisation exemplaire, si chatouilleuse sur les droits de l'Homme  ?


Malentendus

Une minorité dirigeante (ou influente), même bien intentionnée, ne doit pas imposer sa vision de ce qui convient ou non, jusqu'au point de brider les langues et modeler les pensées. C'est ainsi que procèdent les dictatures. Sans aller jusque là, c'est ainsi que flambent les excès. Ce n'est pas vraiment un hasard si dans nos sociétés aseptisées, lissées ad nauseam, le goût du public pour les jeux violents, les thrillers sanglants et les sensations fortes ne cesse de croître. On peut, à raison, craindre l'étincelle ; mais ce n'est pas en proclamant l'interdiction des briquets qu'on évitera l'incendie.

Un autre aspect du problème, très préoccupant : avec ses constants appels à la tolérance et au respect des différences, la bien-pensance est interprétée par les éléments les plus agressifs de la société, non pas comme un signe de force et de dignité, mais comme un symptôme de faiblesse. Sans doute faut-il avoir vécu à l'étranger et s'être imprégné d'autres civilisations pour s'en rendre compte. Le danger, c'est une montée en puissance des « incivilités » (terme pudique qui inclut jusqu'à des violences physiques), qu'encouragerait implicitement le spectacle d'une société « décadente » rongée par la cupabilisation et pétrifiée par la peur de mal faire.

Ne vous leurrez pas, c'est en cours. D'autant plus vite et sûrement que, par un raffinement de coquetterie aussi touchant que suicidaire, nos démocraties – un système imparfait, mais le plus respectueux des libertés qui soit ou ait jamais été – s'autoflagellent avec constance et s'accusent de tous les maux : invitation supplémentaire à les pourfendre…

En termes plus limpides : d'un côté, on exaspère des citoyens condamnés au silence – à tort ou à raison, le résultat est le même. De l'autre, on incite à l'escalade des fauteurs de trouble qui se croient intouchables ; qui, victimes officielles, se verraient mieux en bourreaux. Après, on s'étonnera qu'un ministre de l'intérieur se défile en prédisant que l'on court au face à face… Pas d'accord ? On en discute ! Il se trouve que c'est un sujet que je connais bien.


La vérité ? Laquelle ?

Dans Élie et l'Apocalypse, je me fais un devoir de ramer à contre-courant. J'aborde les sujets qui fâchent, comme la religion et l'idéologie ; des questions toujours brûlantes comme l'esclavage ou la colonisation ; des thèmes sur lesquels on s'étripe souvent, comme le font les zététiciens pro-science et les fondus d'ésotérisme… Et j'attends de pied ferme les critiques qui pourraient s'ensuivre : je suis prête à débattre, ô combien ! Tout ce que j'espère, c'est ouvrir quelques fenêtres, laisser entrevoir que la vérité n'est jamais monolithique.

Prenons la colonisation, par exemple : terrain mouvant par excellence ! Beaucoup d'idéologues, en leur infinie délicatesse, traitent les descendants d'esclaves et les anciens colonisés comme des enfants épidermiques plutôt que des individus sensés et des nations tournées vers l'avenir ; ils les cantonnent à plaisir dans un rôle peu gratifiant d'éternelles victimes, grattent sans cesse leurs plaies et les invitent à les gratter, empêchant toute catharsis et toute cicatrisation. Instrumentalisation délibérée, condescendance indigne, méconnaissance ? Le résultat est le même : dans un monde qui va très mal, ces doctes irresponsables aggravent les ressentiments et l'incompréhension mutuelle.

On pourrait me soupçonner d'opinions partisanes, mon grand-père ayant possédé une exploitation au Maroc. En chroniquant Les émigrés, inspiré de son histoire, l'auteur-blogueuse Mélanie Talcott a livré une conclusion assez sévère pour le « colon » ; verdict que je respecte et comprends, eu regard à ses convictions. (Profitez-en pour visiter son blog : Mélanie est l'un des rares auteurs et/ou blogueurs qui ont le courage de livrer des chroniques sans concession.)

Dans les années 2000, en France, j'ai rencontré sur un marché un vieil épicier marocain. Par un hasard extraordinaire – comme disent les trois Sages, le hasard n'existe pas 😉 –, il se trouvait être le fils de l'ancien contremaître de mon grand-père. Il m'a raconté tout le bien que sa famille pensait de lui et la façon dont le « colon » avait aidé son père à se mettre à son compte. Mélanie ignorait ce détail, cela va de soi ; ainsi qu'un autre, que j'ai découvert il y a peu : le village construit au Maroc par mon grand-père pour ses ouvriers agricoles porte aujourd'hui son nom, toujours dans les mémoires plus d'un demi-siècle après sa mort.

Telle est la leçon qu'une vie d'aventures à travers monde m'a inculquée, parfois rudement : on n'est jamais en possession de toutes les informations. Jamais. Et si, malgré tout, on applique un peu vite quelque sentence instinctive, on se méprend presque à coup sûr. Voilà pourquoi je m'attache à refuser à mes lecteurs les violons conformistes des idées toutes faites ; au contraire, j'entonne des trompettes qui jouent à tue-tête un tout autre air : il n'y a jamais une seule, mais plusieurs vérités – entre lesquelles, embarras suprême, un tri « moral » est parfois impossible.


Faites votre boulot, lâchez-vous

Amis auteurs, l'autoédition est une grande chance pour la libre expression. Défendons cette dernière comme elle le mérite.

L'écriture inclusive, dont je vous ai parlé dans ce billet, n'est qu'une facette bénigne de la dérive bien-pensante en littérature. Nous avons évoqué récemment un habitué de la grande édition, l'écrivain Marco Koskas, obligé de s'autoéditer parce qu'aucun éditeur ne voulait prendre le risque de publier un ouvage pro-israélien. Et vous avez entendu parler de cet effarant signe des temps : les « sensibility readers » (lecteurs en sensibilité), qui, depuis quelques années, traquent dans les manuscrits absolument tout ce qui pourrait heurter les lecteurs.

Le phénomène se répand à vive allure. Où s'arrêtera-t-il, nom d'un petit bonhomme – sans vouloir offenser les personnes atteintes de nanisme 😇? Quand donc nos sociétés menacées d'uniformisation se rebelleront-elles enfin contre le prêt-à-penser ? Les anthologies de Voltaire, coupable de penchants pro-colonialisme et de préjugés raciaux (comme la quasi-totalité de ses contemporains), ont déjà été expurgées ; à ce compte-là, tous les livres antérieurs au Nouvel Ordre Moral seront un jour frappés d'interdiction.

« À quoi pourra servir demain la littérature, dont une des principales missions est de nous révéler en vérité, et plus qu’aucune enquête sociologique, ce qu’il en est de nos mœurs, de l’évolution de nos mentalités ? » s'interroge l'éditrice Teresa Cremisi, ex-PDG du groupe Flammarion. En effet : folle absurdité que de reprocher aux auteurs du passé leurs idées non conformes à celles du jour ! Un livre reflète la pensée de son temps. Lorsque cette pensée a évolué, faut-il bannir l'ouvrage ? On sent monter la fumée d'innombrables autodafés.

Oui, l'anathème, l'insulte et toute espèce de propos déplacés, c'est très moche. Mais le silence, s'il semble rassurant, peut être plus haineux encore… Museler la libre expression, étouffer certains débats, ce n'est pas seulement occulter l'Histoire ; pas seulement entretenir les braises ; c'est aussi prendre le risque d'annihiler la parole de ceux qui se dresseraient pour contredire les mal-pensants et éclairer leurs ouailles.

Nous autres auteurs touchons, par nos écrits, un public plus ou moins large. Gardons-nous de nous soumettre à l'injonction ambiante. Plutôt que du plat, du mou, du prédigéré dûment estampillé par l'autocensure – bref, du consensuel insipide et sans risques –, publions ce que nous avons à dire, contribuons à la diversité des regards et à la richesse des informations. Le franc-écrire doit être notre règle. Bien sûr, quiconque dépassera vraiment les bornes en paiera le prix en termes de ventes ; du moins, il faut l'espérer. Mais espérons par-dessus tout, car l'enjeu est crucial, que les gens de bonne volonté ne se tairont pas de sitôt.


Excellente lecture et écriture à toutes et à tous !