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dimanche 28 octobre 2018

Autoédition : analyse critique d'un succès – 1




Chers amis auteurs et lecteurs, je vous avais promis une nouvelle rubrique consacrée à l'analyse critique d'un extrait d'un roman choisi un peu au hasard. Cet exercice aura pour but de mettre en lumière les défauts plus ou moins courants qui peuvent décrédibiliser un ouvrage. J'espère que cela sera utile à ceux d'entre vous qui ressentent le besoin d'être aidés à prendre du recul sur leurs propres textes (mais ne sommes-nous pas tous dans ce cas ? Il est très difficile de juger objectivement notre écriture.)

J'ai choisi pour cette première analyse le début d'un roman en format Kindle qui est classé numéro 1 de sa catégorie sur Amazon : cela n'en sera que plus édifiant.

Les malfaçons que nous allons explorer ensemble aujourd'hui ne sont pas de grossières fautes d'orthographe ou de syntaxe, mais surtout des formulations maladroites et des invraisemblances, typiques des romans écrits vite et sans assez de relectures. Cette démarche relève parfois du parti-pris : l'auteur a du succès, son objectif est maintenant de publier souvent pour bien gagner sa vie. Un point de vue qui se défend, même si je trouve cela très regrettable.

Remarque : dans le cas présent, certains défauts relevés tiennent à la traduction. Mais il y a aussi des problèmes intrinsèques. Oh, rien qui mérite le fouet en place publique ! Et peut-être que votre propre ouvrage sera un succès même s'il est truffé des mêmes imperfections. Ça n'arrête pas le grand public, la preuve… En revanche, si vous avez à cœur de produire un manuscrit aussi correctement rédigé que possible, ce qui suit pourra vous aider à éviter certains écueils.

C'est parti.


« Je ne tiens jamais pour acquis l'éclat jaune d'une ampoule ni la lueur bleue saccadée d'un écran de télévision. Chercher des signes de vie, c'est une habitude innée chez les gens comme moi, les gens qui vivent dans la peur. Arrivée au coin de la rue, je me dévisse le cou pour observer notre étage. Et brusquement, je m'arrête net. Le rectangle de notre fenêtre m'apparaît. Noir. Sombre.

Oh, mon Dieu.

Charlie !

Mes paumes deviennent moites. Je les essuie sur ma blouse et je gravis quatre à quatre les marches jusqu'au premier étage, manquant trébucher tout en haut. Un coup sur la poignée me confirme que la porte est fermée à clé. Dieu soit loué. Personne n'est entré par effraction pour attaquer Charlie et le laisser pour mort. Les clés m'échappent deux fois des mains avant de trouver la serrure. À l'intérieur, Puff se met à aboyer.

Bon sang, la serrure résiste. Un de ces jours, le nickel trop fragile va se briser à l'intérieur de la porte. Je force jusqu'à parvenir à tourner la clé. Dans mon empressement, je me prends les pieds contre Puff qui accourt pour m'accueillir. Il détale avec un glapissement, la queue entre les pattes.

L'obscurité est menaçante. J'allume, mais ça ne suffit pas à chasser la sensation de vide et de malaise qui m'obstrue la gorge. Un creux s'installe dans ma poitrine tandis que je découvre le bol de Rice Krispies à moitié et le verre de lait sur la table.

— Charlie !

J'ai beau savoir ce que j'y trouverai, je me précipite dans la salle de bains.

Personne.

Et merde.

Je m'adosse contre le mur, me couvre les yeux et m'accorde une seconde pour retrouver mes forces. Quelque chose d'humide et de chaud m'effleure le mollet. C'est Puff qui me regarde avec des yeux à la fois tristes et pleins d'espoir, agitant la queue dans son innocence bienheureuse.

Je caresse son pelage hirsute comme si c'était moi, et non lui, qui cherchais du réconfort dans la présence de son petit corps chaud. »


On s'arrête là, parce que ça continue dans le même ton, avec les mêmes effets bidon.


Le style

Celui qui est à la mode, et se veut à la fois moderne et pas trop compliqué pour le lecteur lambda : à base de phrases courtes, avec peu de ponctuation. Trop peu : nous y reviendrons.

Les rejets à la ligne – un procédé théâtral auquel je ne répugne pas, surtout en fin de chapitre ou dans la chute d'une nouvelle – sont bien trop nombreux. Quand on utilise ce procédé, il doit servir à mettre en relief une idée forte, une phrase essentielle, un élément de suspense. Là, on est dans l'excès, ça sent la manipulation à peu de frais, le roulement de tambour systématique.

Les clichés sont innombrables. Le lecteur les aime, nous dit-on, ça le sécurise de retrouver toujours les mêmes poncifs, comme il aimait à tripoter son doudou avant de s'endormir. Moi, je les abhorre, mais je reconnais qu'ils contribuent à induire directement la phase de sommeil profond. L'image du doudou prend tout son sens.

Au bout de ce passage, je ne veux surtout pas savoir ce qui est arrivé à Charlie : c'est trop dur. La lecture, je veux dire. Faire « Puff ! », pardon, « pfff » à chaque phrase tellement on est navré, ça casse l'ambiance. La seule émotion que cet extrait aura soulevée en moi, c'est de la compassion pour le pauvre chien que la narratrice a piétiné comme un rhinocéros en pleine charge, et qui – ils le font tous – ne songe qu'à venir lui demander pardon.


Le contenu

On voit d'emblée comment et pourquoi l'auteur essaie d'installer un suspense, tout en mettant en scène le côté « tranche de vie » qui, paraît-il, plaît aux lecteurs (il s'y voient, ça pourrait être eux, là, dans l'escalier…).

Seulement, avec un lecteur exigeant, la mayonnaise ne prend pas. Pour deux raisons :

● Une foule de grosses négligences tue l'atmosphère. Personnellement, ça me fait décrocher au bout de dix lignes. Pour avoir continué, il faut vraiment que je vous aime !

● De mon point de vue : le but n'est pas atteint. Bon, on comprend que la narratrice s'inquiète pour Charlie et qu'ils vivent dans un contexte tout sauf sûr. Le problème, c'est que cette introduction consiste en ce qu'on appelle « tirer à la ligne ». Sous prétexte de poser le contexte, l'auteur veut faire durer le plaisir – mais lequel ? C'est fade, maladroit, ça ne sonne pas juste, malgré tous ses efforts pour plonger le lecteur dans une ambiance tangible.

Une introduction réussie, c'est celle qui, non seulement pose le problème, donne envie de connaître la suite, mais se débrouille pour offrir en peu de lignes des éléments assez forts et originaux pour retenir l'attention, pour se démarquer tout de suite du flot des publications. Voilà l'une des nombreuses différences entre un nanar et un chef-d'œuvre.

De ce livre-là, que restera-t-il qui puisse résonner dans l'esprit du lecteur ? Qu'est-ce que cela lui aura apporté de marquant ? Rien, j'en ai peur, sinon une parenthèse de lecture passée à courir à travers un texte inspide, vers une chute qu'on peine à imaginer fracassante au vu de l'entrée en matière.


L'analyse détaillée.

« Je ne tiens jamais pour acquis l'éclat jaune d'une ampoule ni la lueur bleue saccadée d'un écran de télévision. »

Maladresse : elle ne les tient pas pour symptomatiques d'une présence de vie, voilà ce que veut dire l'auteur. Raté. « Tenir pour acquis » signifie « considérer comme certain, comme assuré ». Un sens très différent, et pas du tout approprié dans le contexte ci-dessus.
Il aurait fallu écrire : « Je ne me fie jamais à l'éclat… »

« Chercher des signes de vie, c'est une habitude innée chez les gens comme moi, les gens qui vivent dans la peur. »

1) Pourquoi « habitude innée » ? « Une habitude » aurait suffi. Inné suppose qu'elle est née avec, que c'est génétique… On s'égare.
2) « Les gens comme moi, les gens qui vivent dans la peur » : effet de répétition. Une figure de style qui fonctionne toujours (à condition de ne pas en absuser non plus) : en l'occurrence, rien à redire.

« Arrivée au coin de la rue, je me dévisse le cou pour observer notre étage. »

1) « Se dévisser le cou » : cliché. Enfin, si c'était le seul, tout irait bien…
2) Pinaillons un peu plus : elle est au coin de la rue, pas au pied de l'immeuble : pourquoi se dévisser le cou, à moins d'être entourée de gratte-ciels ? Je ne saurai jamais si c'était le cas, vu que ce début m'a dégoûtée d'aller plus loin. Mais s'il était question de gratte-ciels, le fait qu'elle ne monte qu'au premier étage fait… pschittt !

« Et brusquement, je m'arrête net. »

Mince alors, nous venons d'apprendre qu'elle courait tout en se dévissant le cou. Notre narratrice est contorsionniste ! (Et téméraire, à moins que ses pieds ne soient équipés de radars anti-collision – ce que démentira l'incident avec l'infortuné Puff.) Nul doute, ce détail inattendu revêtira par la suite une importance stratégique. 😉

« Le rectangle de notre fenêtre m'apparaît. Noir. Sombre. »

1) Si la fenêtre n'était pas encore visible, on se demande pourquoi elle se dévissait le cou si longtemps à l'avance, à moins de s'attendre à voir Charlie tomber du haut d'un toit.
2) « Noir. Sombre. » Passons sur ce puissant effet de style façon Angot (Mot. Mot.) : quelle force, nom d'un bestseller ! En revanche, on ne peut pas passer sur le pléonasme ; noir et sombre, comment dire, n'est-ce pas un chouia kif-kif la même chose ? Et dans cet ordre-là, c'est encore plus déplacé. Parce qu'à la rigueur, passer du sombre au noir pourrait exprimer une gradation du désespoir. Bé, même pas… 
Mon niveau d'intérêt pour cette histoire vient de m'apparaître. Nul. Zéro.

« Oh, mon Dieu.
Charlie ! »

1) « Oh, mon Dieu » sans point d'exclamation, ça fait vraiment « moi madame, j'écris moderne, comme Marguerite Duras et Christine Angot » (oui, encore elle). Trouvez-moi un seul personnage qui, dans la vie réelle, s'écrierait dans un accès de panique « Oh mon Dieu, point. »
2) Haro sur le procédé emphatique du passage à la ligne, complètement bateau dans ce cas-là. Genre « attention lecteur, gros suspense ! », ou, pire : « si je fais ça assez souvent, ça fera bien quelques dizaines de pages lues supplémentaires dans le programme KENPC d'Amazon ».

« Mes paumes deviennent moites. »

Sans déc' ? L'héroïne a peur. Comme chez tout animal, réflexe conditionné : elle sue comme un porc. Et pas seulement de cet endroit-là ; je me demande bien pourquoi tant de romanciers font une fixette sur les paumes quand ils veulent décrire le phénomène.
Pendant que j'y pense, c'est fou le nombre de parties du corps qui deviennent moites à un moment ou un autre dans les daubes. Au vu de la présentation du truc sur Amazon, on subodore que d'autres recoins de la narratrice ne tarderont pas à suinter aussi… Oh mon Dieu, j'en suis toute moite. 😂
Petit conseil : vous pouvez utiliser ce cliché-là de temps à autre, mais n'en abusez pas, surtout au début ou à la fin d'un roman (= ce qu'on feuillette en premier chez les éditeurs). Et encore moins au milieu d'un florilège d'autres clichés.


« Je les essuie sur ma blouse et je gravis quatre à quatre les marches jusqu'au premier étage, manquant trébucher tout en haut. »
1) « Je les essuie sur ma blouse » : pour le coup, cliché  + invraisemblance. Croyez-vous que la narratrice, qui croit son Charlie mort ou en danger d'être tué, va prendre le temps de s'essuyer les mains avant de courir voir ce qu'il en est ?
2) « Je gravis quatre à quatre » : re-cliché. Absurde, en plus, parce qu'à moins d'avoir des jambes de basketteur, monter marche par marche est beaucoup plus rapide. Expression à n'utiliser que de façon parodique, donc.
3) « Je gravis quatre à quatre les marches » : disgracieux. « Je gravis les marches quatre à quatre » coulerait mieux, et puisque la fluidité est devenue un critère qualitatif de première importance…
4) « Manquant trébucher tout en haut » : pourquoi « tout en haut » ? Superflu, lourdingue et même pas justifiable par une quelconque logique.
Ah oui, aussi : je ne suis pas Frédéric Soulier, je ne chasse pas les participes présents au bazooka, mais tout de même, mieux éviter d'en semer là où c'est évitable.

« Un coup sur la poignée me confirme que la porte est fermée à clé. »

Pourquoi « un coup » ? Vous, je ne sais pas, mais moi, je n'ai pas coutume d'ouvrir une porte en frappant sur la poignée : j'appuie dessus (béquille) ou je la tourne (bouton), à moins de penser qu'elle va me mordre et qu'il faut l'assommer avant. Si la narratrice est dans cet état d'esprit, on tient la clé de l'énigme : Charlie a été embarqué par les services sociaux.

« Dieu soit loué. »

Voir « Oh mon Dieu. »

«  Personne n'est entré par effraction pour attaquer Charlie et le laisser pour mort. »

Exemple typique d'une phrase trop longue et laborieuse qui vise à faire passer deux messages d'un coup :
1) « Personne n'est entré par effraction ». Ce soit dit en passant, ma belle, tout ce que tu pourrais constater, c'est « personne n'a défoncé la porte » ou « elle est toujours fermée ». Si quelqu'un était entré par effraction, il pourrait très bien n'y en avoir aucune trace.
2) Pourquoi, nom d'un os à moelle, « pour attaquer Charlie et le laisser pour mort » ? Ne peut-on concevoir qu'on l'ait attaqué pour le tuer, selon un usage bien établi chez les méchants qui se respectent ? Le laisser pour mort (donc, vivant), quel raffinement de sadisme ! Disons, pour rester sympas, que cette fin de phrase constitue un raccourci des plus hasardeux.

« Les clés m'échappent deux fois des mains avant de trouver la serrure. »

Faute de syntaxe : avec cette formulation, ce sont les clés qui trouvent la serrure d'elles-mêmes, et non la narratrice. Il est vrai que de la part d'objets qui ne songent qu'à l'évasion (vous avez remarqué, bien sûr, que ce n'est pas l'héroïne qui les laisse échapper), c'est seulement un preuve supplémentaire d'autonomie.

«  À l'intérieur, Puff se met à aboyer. »

Rien à redire. Ouf ! On aura au moins sauvé une phrase de la dissection.

« Bon sang, la serrure résiste. Un de ces jours, le nickel trop fragile va se briser à l'intérieur de la porte. Je force jusqu'à parvenir à tourner la clé. »

On a bien compris que l'auteur tient à faire durer les choses, à la fois pour teaser son lecteur et pour tirer à la ligne. Mais, nom d'un Puff, peut-on me dire pourquoi elle a choisi de nous décrire une serrure qui, juste ce jour-là, décide d'entrer en résistance ? Pourquoi elle nous parle du nickel, détail technique dont la précision extravagante n'aboutit qu'à casser le suspense ? Et « un de ces jours », vraiment ? Alors qu'on est en train de se demander ce qu'il y a de l'autre côté de la porte ? Tu veux que je te dise, ma chère ? On s'en fout, de ce qu'il se passera un de ces jours ! On veut trembler là, tout de suite, et pas en pensant au jour fatal où ton héroïne devra appeler un serrurier en rentrant de faire ses courses !

« Dans mon empressement, je me prends les pieds contre Puff qui accourt pour m'accueillir. Il détale avec un glapissement, la queue entre les pattes. »

1) « Empressement » est pour le moins inapproprié. Définition : « Action de s'empresser auprès de quelqu'un. Enjouement, entrain. » Le mot « hâte » aurait mieux convenu…
Et ne parlons pas de la consonance malvenue empressement-glapissement.
2) « Je me prends les pieds contre Puff » : je pinaille, mais on se prend les pieds « dans » quelque chose, pas « contre ». Pourquoi ne pas dire simplement « je bute contre Puff » ?
3) « Il détale avec un glapissement, la queue entre les pattes » : si Puff réagit comme ça alors qu'il l'accueillait avec empressement (lui !), c'est qu'elle ne s'est pas contentée de le bousculer : elle lui  a carrément marché dessus.

« L'obscurité est menaçante. »

Cliché, ultra-cliché, est-il besoin de le dire ?
Arrivé là, mon esprit tordu me souffle une question malveillante : dites, puisqu'elle a trouvé la porte fermée à clé, pourquoi tant d'angoisse ? Pense-t-elle que quelqu'un a pu entrer, tuer Charlie et ressortir en refermant avec soin ? (Sait-on jamais, avec les pervers… Surtout que, souvenez-vous, celui-là a également éteint la lumière.) Ou bien, que personne n'est entré, mais que, tant qu'on y est, Charlie pourrait s'être étouffé avec son chewing-gum ou assommé en glissant dans sa douche ?

« J'allume, mais ça ne suffit pas à chasser la sensation de vide et de malaise qui m'obstrue la gorge. »

Waow, là, c'est le feu d'artifice.
1) Ah tiens, allumer la lumière ne suffit pas à la réconforter, elle qui s'attend à trouver son Charlie dans une mare de sang ? Mauviette, va !
2) « La sensation de vide et de malaise » : voilà ce que ça donne quand un auteur ne se met pas dans la peau de son personnage. L'héroïne vient de grimper un escalier en courant, elle se fait un sang d'encre (cliché, pardonnez-moi) pour Charlie… et elle n'éprouve qu'une « sensation de vide et de malaise » ? Désolée, c'est un peu faible.
3) « Qui m'obstrue la gorge » : ah. Pourquoi pas, me direz-vous. Certains, ça les prend aux tripes. Ou bien, très souvent, on évoque le cœur qui « cogne à tout rompre ». Là, le drame se noue dans la gorge, et il l'obstrue ; peut-être qu'une petite manœuvre de Heimlich fera l'affaire ? Soyons sérieux : une panique pareille, ça produit des effets dans tout le corps. Localiser précisément la réaction, en un point même pas évident, et essayer de rendre un effet « gorge nouée » – en moins court et moins efficace – pour esquiver le cliché in extremis (à quoi bon, maintenant qu'on en a pris l'habitude ?), ben ça fait… flop.

« Un creux s'installe dans ma poitrine tandis que je découvre le bol de Rice Krispies à moitié mangé et le verre de lait sur la table. »

1) « Un creux s'installe dans ma poitrine » : « un creux », c'est bien plat, si j'ose dire, pour décrire une telle angoisse. « S'installe », c'est carrément malvenu. Le mot caractérise un état de repos, implique que l'on prend ses aises.
2) « Tandis que » correspond à une notion de simultanéité (ex : Il s'est préparé tandis qu'elle allait chercher la voiture). Là, l'auteur veut dire « au moment où ».
3) « Le bol de Rice Krispies à moitié mangé » : désolée, cocotte ! Telle que tu l'as orthographiée, ta phrase signifie que Charlie a mangé le bol et non les Rice Krispies. Il fallait écrire « mangés ».
4) « Et le verre de lait sur la table. » : on m'accusera de pinailler encore, mais étant donné que les Rice Krispies sont conçus pour être consommés dans du lait, on ne comprend pas bien pourquoi l'auteur sépare les deux produits dans sa description de la scène. Le verre de lait (on ne nous dit pas s'il est à moitié bu : insoutenable mystère…) incarne-t-il le symbole de l'innocence, veut-il nous murmurer à l'oreille que Charlie est un enfant ? Impossible : au vu de tout le reste, on peine à croire l'auteur aussi subtile !

« — Charlie !
J'ai beau savoir ce que j'y trouverai, je me précipite dans la salle de bains.
Personne.
Et merde. »

1) Bravo pour le point d'exclamation, que seule l'horreur de cette scène a pu arracher à l'auteur. Tant pis, elle ne sera pas la Duras made in USA (et ce n'est pas plus mal, de mon humble point de vue).
2) « J'ai beau savoir ce que j'y trouverai » : ah bon ? Comment le sait-elle ? Et alors, à quoi bon la suite ?
Autre question : pourquoi fonce-t-elle en priorité dans la salle de bains ? se demande le lecteur. Est-ce l'endroit logique où trouver, mort ou vif, quelqu'un qui vient d'abandonner son repas à peine entamé ? Charlie est-il sujet aux nausées, atteint de dysenterie ? Je ne supporte plus ce suspense… 
Accessoirement, la formulation inverse serait moins maladroite : « J'ai beau savoir ce que je trouverai dans la salle de bains, je m'y précipite. » Inutile de repousser une précision en fin de phrase juste pour égarer le lecteur.
3) « Personne. » Tadaam ! Sonnez, trompettes et clairons ! Chère auteur, je ne veux pas gâcher ta joie d'avoir concocté cette chute éblouissante… mais tu vois, on s'en doutait un peu.
4) « Et merde. » Formulation très « tranche de vie crue et fumante » que l'on retrouve en abondance dans les daubes actuelles. Dommage que la narratrice n'ait pas réellement marché sur un étron tout frais plutôt que sur son chien : au moins, elle aurait engrangé de la veine pour la suite de sa quête.
Sérieusement : penses-tu pour de bon, auteur qu'on imagine quelque peu fatiguée d'écrire, que « et merde »  (sans point d'exclamation, notez bien) est vraiment ce qui jaillit de sa gorge, même obstruée, quand ton héroïne constate avec désespoir que son Charlie adoré a disparu ?

« Je m'adosse contre le mur, me couvre les yeux et m'accorde une seconde pour retrouver mes forces. »

1) « Je m'adosse contre le mur ». Debout ou assise ? Petite confidence : quand on se trouve plongé dans un climat de peur et de menace, on reste debout, prête à fuir ou à se battre. Nous dirons donc qu'elle ne se laisse pas tomber assise, comme dans tant de daubes. Doit-elle pour autant s'étayer à l'aide d'un mur, telle une personne du troisième âge ? 
2) « Me couvre les yeux » : de mieux en mieux ! Et avec quoi, s'il vous plaît ? Elle sort son mouchoir, elle rabat son voile islamique, elle ôte son pull ? Ah mais non, suis-je bête, elle couvre ses yeux d'une main tragique, à la Sarah Bernhardt ! (Je sais, je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître…) M'enfin, madame l'auteur, vous la voyez vraiment comme ça, cette scène de détresse ? Comme dans une pantomime de cinéma muet ?
3) « Et m'accorde une seconde pour retrouver mes forces. » : c'est le pompon. Charlie n'est pas dans la salle de bains, il n'est donc nulle part ailleurs, la narratrice l'a vu dans sa boule de cristal : ni dans la cuisine, ni dans la chambre, ni caché dans un placard. Moyennant quoi, il devient urgent qu'elle se repose d'avoir gravi un étage en courant (pour une jeune femme, quel exploit…). Mais pas plus d'une seconde, hein ! Au-delà, elle serait en danger. Et puis, elle a son Charlie à retrouver, nonmého.

« Quelque chose d'humide et de chaud m'effleure le mollet. C'est Puff qui me regarde avec des yeux à la fois tristes et pleins d'espoir, agitant la queue dans son innocence bienheureuse. »

Encore un petit pack de clichés pour la route. Je vous l'emballe, m'sieur-dame ?
1) « Quelque chose d'humide et de chaud »… Quoi, bon sang ? Encore une fois, suspense insoutenable ! Ben oui, comment notre héroïne devinerait-elle que c'est Puff, alors que, rappelez-vous, elle a les yeux couverts ? Ça pourrait être : a) Charlie, b) le tueur, c) une agression sexuelle perpétrée par le voisin…
Amis auteurs, prenez note, svp : distiller les informations graduellement pour faire languir le lecteur est un procédé d'écriture non dénué d'intérêt, mais seulement quand ça se justifie.
2) « C'est Puff qui me regarde avec des yeux… » : On a eu beau tester d'autres méthodes dans les laboratoires secrets de la CIA, rien à faire : pour regarder, les yeux restent l'équipement le plus fiable.
3) « … Des yeux à la fois tristes et pleins d'espoir » : des yeux de chien, quoi. Mais dit comme ça, c'est trop banal pour un auteur qui veut se la jouer écrivain sérieux.
Accessoirement, je gagerais que les yeux de Puff, qui vient de se faire écrabouiller par sa maîtresse, sont sans doute plus tristes que pleins d'espoir. À moins qu'il ne veuille lui dire « Tu ne m'écraseras plus, hein ? »
N'empêche, 
« C'est Puff qui me regarde, à la fois triste et plein d'espoir » aurait largement suffi. Oh, j'oubliais, il faut décrocher la queue du Mickey en utilisant, chaque fois que possible, dix mots plutôt que cinq…
4) « Agitant la queue dans son innocence bienheureuse. » : les bons chiens agitent la queue, tenez-vous-le pour dit. Et ils sont innocents, les veinards, d'où ce morceau de bravoure à connotation évangélique : « l'innocence bienheureuse ». Voilà qui promet d'attendrir la lectrice lambda, grande amatrice de poilus sans défense (les bestioles, pas les vétérans de WW1 – tous couic, pauvres d'eux).
On pinaille plus avant ? OK : il est permis d'écrire « se tordant les mains dans son désespoir » (autre cliché, je vous l'accorde), parce que se tordre les mains est une conséquence du désespoir. On peut admettre aussi que le fait que Puff agite la queue est une conséquence de son innocence bienheureuse, mais j'aurais plutôt tendance à penser que c'est un réflexe naturel : « ma maîtresse est là, je suis content, j'agite la queue. » L'analyse psychologique de l'innocence bienheureuse me semble un peu tomber comme un cheveu sur la soupe, histoire de susciter des commentaires du genre « rhooo, en plus elle écrit si bien ! » Cela dit, je suis sûrement mauvaise langue.

« Je caresse son pelage hirsute comme si c'était moi, et non lui, qui cherchais du réconfort dans la présence de son petit corps chaud. »

1) Dans les mauvais romans, un chien est toujours hirsute, c'est une loi de la nature.
2) « Comme si c'était moi, et non lui, qui cherchais du réconfort » : wouah, la petite note psychologique, glissée là mine de rien ! Et originale, avec ça : le genre d'idée forte qu'on ne rencontre que dans les plus grands chefs-d'œuvre…
3) « Son petit corps chaud » : subtile symétrie inversée avec l'image, lancinante, du grand corps peut-être froid de Charlie chéri ? On sait jouer avec ses lecteurs, ou on ne sait pas !
Heu, réflexion faite, je crois que c'était juste un cliché supplémentaire. Les chiens, les chats, les bébés ont toujours un « petit corps chaud » dans les romans (mauvais, encore une fois) ; c'est ainsi. Et heureusement pour eux, quand on y songe ! Rappelons-nous que Charlie n'a peut-être plus cette chance…


Peut-être vous demandez-vous pourquoi je ne me suis pas contentée de jouer le jeu, d'avaler le texte comme il venait. Cela m'est impossible : dès les premiers mots, la décortiqueuse se met en marche. Déformation professionnelle, ou disposition d'esprit… En tout cas, n'allez pas croire que ça m'empêche si peu que ce soit de profiter de l'histoire et d'éprouver toutes les émotions possibles. Il suffit que ce soit bon et bien écrit. Quand c'est mauvais, je n'adhère pas, point.

Il fut un temps où énormément de lecteurs distinguaient d'instinct entre un bon et un mauvais texte : on le constate en listant ce qui avait du succès. Aujourd'hui, presque aucun chef-d'œuvre connu ne donnerait lieu à de gros tirages ; mais des dizaines de millions de femmes ont acheté 50 NG, une niaiserie irresponsable et écrite avec les pieds. On peut dire ce qu'on veut, ce n'est ni à l'honneur desdites lectrices, ni à celui des éditeurs qui se font ainsi marchands de soupe.

Mais peut-être a-t-on tout bonnement glissé d'une conception de la littérature en tant qu'art à l'idée qu'elle ne constitue qu'une industrie du loisir. Un peu comme les photos destinées aux calendriers – en encore plus mauvais, techniquement parlant. Nous évoquerons un autre jour cette piste-là.

Vous m'avez trouvée dure ? Les lecteurs exigeants le sont aussi, et ne parlons pas des éditeurs sérieux (j'insiste sur l'adjectif). Cela dit, pour un auteur qui  vise seulement les grosses ventes, qui se contrefiche que ses bouquins soient lus avec 1/2 neurone et aussitôt oubliés, ce genre de bouillie pour chats – sans vouloir offenser la gent féline – fait très bien l'affaire.

Attention, aucun d'entre nous n'est à l'abri de l'une des maladresses que j'ai épinglées. Un jour, je vous soumettrai un extrait d'un texte de mon cru, avec les modifications successives avant parution. Personne n'écrit à la perfection du premier coup ; et quand on tombe sur des nanars comme celui d'aujourd'hui, on peut en déduire que l'auteur ne s'est pas foulé pour améliorer son premier jet (bon, il arrive aussi que ce soit au-dessus de ses moyens).


Petit exercice de réécriture


Il est intéressant de voir ce que ça donnerait avec quelques retouches. Vous pourrez vous y essayer vous aussi, c'est toujours utile de faire ses gammes. Je vous préviens, je ne me suis pas non plus cassé la tête ; mais même en faisant au plus simple, quelques minutes de réécriture permettent de montrer ce que cela aurait pu donner si l'auteur avait pris cette peine.

« Je ne me fie jamais à l'éclat d'une ampoule, ni à la lueur bleutée d'un écran de télévision. Chercher des signes de vie, c'est un réflexe chez les gens comme moi – les gens qui vivent dans la peur. Arrivée au coin de la rue, je cherche des yeux notre immeuble. La fenêtre du studio est là, au premier étage. Aucune lumière.
Oh mon Dieu, Charlie !
Tout mon corps se couvre de sueur. Je monte l'escalier en courant jusqu'au premier étage. La porte est verrouillée, personne n'a pu entrer. Pourquoi est-ce que ça ne parvient pas à me tranquilliser ? À l'intérieur, Puff se met à aboyer.
Mes mains tremblent si fort que j'ai du mal à tourner la clé. Quand enfin je me précipite à l'intérieur, je bute contre Puff qui accourait vers moi. Il détale avec un glapissement, la queue entre les pattes. Il est arrivé quelque chose ! Avec un hoquet de détresse, j'aperçois sur la table de la cuisine le bol de Rice Krispies à moitié mangés.
« Charlie ? Réponds ! »
Vite, faire le tour du studio en regardant dans les placards, sous le lit… Personne.
Je reste au milieu de la pièce, vidée, les bras ballants. Le galop anxieux de mon cœur résonne jusque dans ma tête. La truffe du chien vient m'effleurer les mollets ; il me regarde avec inquiétude, en agitant la queue pour m'assurer de son soutien. Je le caresse sans parvenir à nous réconforter, ni l'un ni l'autre. »

Évidemment, c'est beaucoup plus court, donc ça paye moins.
(Remarque : vous comprenez maintenant que quand les grands auteurs vous invitent à élaguer, cela ne veut pas du tout dire « faites bref et simpliste » mais « supprimez tout ce qui nuit ». Et ça n'a rien à voir.)


Bas les masques !

Maintenant qu'on a bien rigolé (pleuré, en ce qui me concerne), je vous livre la présentation du bouquin sur Amazon – en trois parties, dont la dernière vous sera dévoilée en fin de billet :

« Je suis un requin de la pègre. Écraser les autres, c’est dans mon sang. La mission Haynes devait être facile. Entrer, appuyer deux fois sur la détente. Une balle pour Charlie, une pour sa sœur. Mais dès que j’ai vu Valentina, je l’ai désirée. Malheureusement, dans notre monde, ceux qui nous doivent de l’argent n’ont jamais droit à une seconde chance. Ma mère n’acceptera jamais de lui laisser la vie sauve. Je dois concevoir un plan pour la garder. »

Sans commentaires, n'est-ce pas ? Rien que « le requin de la pègre », ça ferait rire un chien. La seule chose positive, c'est « appuyer sur la détente », au lieu du sempiternel et impropre « appuyer sur la gâchette ».

« Il est vicieux.
Il est immoral.
Il est ambigu.
Il est parfait.
Tout comme elle. »

Là, vous avez compris : c'est vraiment de la daube pur jus. Je ne vous inflige pas l'analyse de tout ce pitch désastreux, vous pourrez vous y amuser vous-même.

Bon, l'heure est venue de cafter !

L'auteur est américaine. De nos jours, beaucoup d'auteurs français choisissent de se faire passer pour anglo-saxons, surtout dans la romance et le thriller. Je n'ai pas pris le temps de vérifier, mais dans ce cas, cela semble s'avérer.

L'extrait que je viens d'avoir le déplaisir de décortiquer est issu d'un roman intitulé « En eaux troubles » (« Le requin de la pègre », tome 1), par Charmaine Pauls, Laura Valentin – la seconde étant la traductrice.

Rappel à l'intention de ceux que cela n'a pas traumatisés sur le coup : ce livre se trouve actuellement classé n° 1 des ventes Amazon de la catégorie « autres littératures étrangères ».
Vous voyez, il y a de l'espoir… Sans doute pas pour les auteurs consciencieux, cela dit.


Le coup de grâce…

… pour nous autres amoureux de bonne littérature, c'est la première partie de la présentation sur Amazon.

« Une écriture savoureuse, torride et perverse. L’histoire de Valentina et de Gabriel est l’une de mes dark romances préférées ! Ensemble, Valentina et Gabriel sont magiques. Ils partagent une alchimie volcanique hors du commun. » – Anna Zaires, auteure de best-sellers internationaux classés au New York Times.

À première vue, un lecteur pressé pourrait croire que le texte entre guillemets est une critique du New York Times – ce qui décrébiliserait à jamais ce dernier. 
Non point ! C'est l'avis d'une autre romancière. On appelle ça un trompe-gogos.


Conclusion

Chers amis auteurs, vous savez ce qu'il vous reste à faire (ou plutôt, à ne pas faire) si l'estime de vous-même compte davantage à vos yeux qu'un succès passablement infamant. Permettez-moi de vous inviter une nouvelle fois à graver dans vos mémoires cette sentence d'Aldous Huxley, qui n'était pourtant pas un écrivain littéraire au sens stylistique du terme :
« Ne seriez-vous pas humilié de gagner de l'argent en vous livrant au genre le plus vil, le plus malhonnête de contrefaçon littéraire ? J'avais du succès parce que j'étais irrémédiablement médiocre. » (A. Huxley, Île)
Tout est dit.

Excellente lecture et écriture à toutes et à tous !