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samedi 24 novembre 2018

Autoédition : idéologies, un univers en noir et blanc





Mes amis, si nous nous livrions à une nouvelle petite séance de philosophie de comptoir ? Comme d'habitude, elle ne sera pas sans rapport avec la littérature, en particulier autoéditée (mais pas seulement). Attention, aujourd'hui cela va être très, très long. Et, comme toujours, je ne ménagerai ni choux ni chèvres, histoire de bien me mettre tout le monde à dos. Croyez-le ou non, ma franchise est une preuve d'amour ! 😊


Donnez-nous de l'eau de vie, pas de la pisse

La découverte des écrits de mes pairs me cause souvent une profonde mélancolie. La raison ? La présence quasi systématique d'une variété de poncifs guère plus enthousiasmante que les clichés littéraires : le suivisme idéologique – autrement dit,  l'autocensure. Du moins, j'espère qu'il s'agit bien de cela ; sinon, cela signifierait que nous sommes confrontés à des armées d'idéologues. Hypothèse non exclue, au vu de certains échanges sur facebook… Nooon ! Je tiens à garder le sommeil.

L'idéologie sous toutes ses formes est ma bête noire, je ne l'ai jamais caché. Parmi les créations collectives de notre espèce (je parle des humains, pas des auteurs), rien ne me paraît plus menaçant que ce monstre griffu. Surtout en ces temps troublés où l’humanité, consciente des multiples menaces qui pèsent sur le monde, désespère de mettre en œuvre un quelconque moyen d’inverser le cours des choses. Sans pour autant passer à l'acte, le plus souvent… Ben oui, n'exagérons pas : militer, c'est tellement plus fun !

En autoédition, la bien-pensance imprègne tellement les ouvrages qu'on se demande si leurs auteurs sont désespérés au point de solliciter des bons points, à défaut de ventes ; au point de postuler pour un brevet de moralité, plutôt que d'avoir l'ambition d'écrire un truc pas comme les autres. Or, l'autoédition, c'est la liberté d'accoucher d'idées originales, dérangeantes, de rompre un peu la monotonie des chœurs officiels. J'ai beau être une fana du style, mon regard reste celui d'un éditeur à l'ancienne : tout texte est améliorable, mais rien ne peut sauver un contenu sans intérêt.

Ces auteurs-là, je brûle de leur crier : secouez-vous, nom d'un chien ! À quoi bon faire ruisseler l'hémoglobine, camper des situations dramatiques ? 
● Vos héros sont des couilles molles, même quand ils se voudraient provocateurs : ils n'ont pas une pensée réellement déviante ou originale, pas une idée qui, en passant au détecteur d'audace, risquerait de déclencher la moindre alarme ; et quand ils jouent les révoltés, leur couche d'insolence a l'épaisseur d'un protège-slip.
●Vos univers sont imprégnés du sirop, aussi fallacieux que racoleur, qui ruisselle des médias et des intellectuels occupés à dicter à tout un pays, que dis-je, à toute une planète, ce qu'il faut penser pour éviter d'être mis au coin. (Chez ces gens qui n'ont que la diversité à la bouche, une telle volonté de standardisation laisse pantois.)

Vouloir plaire est une erreur. Je m'adresse bien sûr à ceux qui rêvent d'être écrivains, pas de se spécialiser dans l'usinage de nanars tiédasses. Par pitié, sortez des sentiers battus ! Arrêtez d'appliquer des recettes bien-pensantes, comme les scénaristes hollywoodiens qui dosent prudemment chaque ingrédient pour concerner tout le monde et ne heurter personne. Dites ce que vous avez à dire. Ou, si vous n'avez rien à dire, envisagez de vous taire. En tout cas, ne jouez pas les perroquets de service, renvoyez à leurs chères études tous ces donneurs de leçons de morale avides de vous donner la becquée du matin au soir. Certains d'entre vous ont du talent. De grâce, servez-vous-en pour mitonner une soupe qui n'ait pas le même goût idéologique que celle du voisin.

Comprenons-nous bien : vous n'êtes pas obligés de rendre vos personnages agressifs ou immoraux, il suffit qu'il soient autre chose que des ectoplasmes ballottés par l'existence. C'est ce que vous ressentez, hélas, en cette époque ingrate ? Ce que ressent le lectorat majoritaire ? Cessez de lui tendre un miroir complaisant. Oui, l'impuissance est le mal d'aujourd'hui. Raison de plus pour ne pas contribuer à en faire la norme. Résistez ! Offrez à vos lecteurs des exemples qui puissent les requinquer, les galvaniser, leur ouvrir de nouvelles perspectives, les aider à comprendre le monde et leur infuser la volonté d'y apporter leur pierre.

Jusqu'au siècle dernier inclus, la littérature excellait à tout cela ; mais il faut dire que les écrivains célèbres étaient, pour la plupart, de grands voyageurs et/ou des hommes et femmes d'action qui avaient eu la chance d'être confrontés à quantité de choses situées très au-delà de leur nombril. Un roman ne doit pas se contenter de caresser l'ego du lecteur dans le sens du poil en reflétant ses petites préoccupations quotidiennes, mais plutôt lui apporter des nutriments qu'il ne trouverait pas dans son propre environnement. Lorsque ces éléments sont pompés dans des séries TV par un auteur qui croit ainsi pallier sa sédentarité et transcender une expérience minimaliste, désolée, cela ne marche pas. Pareil quand un auteur de romance décrit des relations homme-femme d'un classicisme navrant : il peut les mettre en scène dans des châteaux ou des bas-fonds, le résultat n'en sera pas moins nullissime.


On trouve sur l'indésphère des auteurs qui n'embarquent pas leurs lecteurs dans la première barcasse venue, mais dans des voiliers où l'on sent le vent du grand large. Je pense qu'ils ont encore du talent en réserve, que seule la crainte de ne pas trouver leur public les retient de lâcher les chevaux. N'empêche, ils n'hésitent pas à nous emmener sur leur terrain – le leur, pas celui de la doxa ; qu'il s'agisse d'ésotérisme, comme dans le roman Femme au bord du monde, de Catarina Viti ; d'un réalisme sans détours, comme dans les polars de Patrick Ferrer ou les ouvrages de Frédéric Soulier ; d'un mélange abouti d'onirisme et d'érudition, comme dans l'œuvre de Patrice Salsa ; de réflexions futuristes parfois dérangeantes, comme dans Il sera…, de Boris Tzaprenko ; des intrigues virtuoses  de Bouffanges ; des sujets brûlants que Marie Claude Barbin traite avec un courage pimenté d'humour ; de la verve poético-satirique de Jean-Christophe Heckersetc (pardon à ceux que je n'ai pas cités, ce sera pour une autre fois). Ces auteurs « différents » sont sûrement bien plus nombreux que je ne peux l'évaluer, mais pas encore assez pour contrebalancer le nuage toxique de ceux qui n'ont aucune qualité originale, ni sur la forme, ni sur le fond.

Oui, une fois de plus, je suis très remontée : cela me révolte que des auteurs, créateurs par définition, se complaisent dans la copie d'artefacts nunuches et se contentent d'émettre des idées informes, comme on va à la selle, au lieu de se sortir les tripes pour changer la face du monde. Leur rôle, leur devoir n'est pas de se conformer frileusement à un modèle jugé suffisant (ou, pire : convenable), mais de réfléchir par eux-mêmes et d'apporter un grain de sel qui sorte du lot. Notre époque troublée l'exige : titiller les lecteurs est plus important que les distraire.



D'abord, quelques mises au point…

… sur certains sujets qui hantent, que dis-je, pourrissent nos sociétés. Car l'originalité (de pensée, et donc d'écriture) pousse sur le terreau de la liberté d'expression, d'où mon récent billet sur l'autocensure. En France et dans d'autres pays, nous avons abdiqué toute liberté intellectuelle, et, du même coup, toute originalité. Ceux qui jouent les grands révolutionnaires sont, bien au contraire, des réactionnaires rassis, accrochés à des systèmes périmés et aux privilèges qui vont de pair. À les voir monter la garde autour de leur fonds de commerce, on ne dirait pas que nous allons dans le mur, et qu'il y a urgence pour changer de logiciel !

Le problème à l'heure actuelle n'est pas l'existence d'opinions détestables, mais le fait que tout le monde feint de croire qu'elles sont en quelque sorte extra-terrestres, et qu'il suffit de dire « oh, c'est mal ! » pour classer l'affaire. D'où la gnangnantise sans précédent de notre société. Je vous en conjure, arrêtez de montrer dans vos livres des gens comme il faut (= comme vous ?) confrontés à quelques mal-pensants tout aussi caricaturaux. En vous appuyant au besoin sur les vôtres, déballez la vérité polymorphe des individus, leurs contradictions, leurs motivations, leurs errances, leurs revirements. Confrontez-les à ce qui est bien ou mal sans avoir peur de ces mots, ils ont une raison d'être, mais en sachant les limites de ce qu'ils désignent. Vos personnages deviendront intéressants. Mieux : ils feront émerger, au-delà des sempiternelles images d'Épinal, quelque chose qui ressemble à la réalité. C'est à cela que doit viser l'écriture d'un roman : rendre compte de ce qui est. Si vous en doutez, rappelez-vous le cruel réalisme des contes. 

Revenons-en aux fameux sujets brûlants.

Je ne suis ni juive – enfin, pas plus que n'importe qui –, ni homosexuelle. Souvent, je le regrette par solidarité, tant est odieuse la haine dont on accable, partout sur Terre, ces deux catégories d'êtres humains ; tant me révoltent les théories criminelles, stupides à pleurer, qui accusent (entre autres délires) les premiers de vouloir dominer le monde et les seconds d'être un danger pour les enfants. Du coup, dans la droite ligne des convictions de mes parents, j'ai toujours soutenu ardemment les uns et les autres ; leurs combats sont les miens, tant qu'ils ne versent pas dans l'outrance. Cela dit, l'outrance même est intéressante à dépeindre.

L'Israël bashing m'exaspère. Je suggère à ses prosélytes d'aller y faire un tour, ainsi que dans les territoires palestiniens, et de revenir avec une opinion fondée sur des faits plutôt que sur la lecture des éditoriaux. Leurs prises de position, s'ils s'y risquent encore, gagneront au moins en densité.

L'homophobie me révolte. Faut-il rappeler à ces illuminés que le mariage entre personnes de même sexe était très courant dans le monde, sans aucune conséquence néfaste, avant que le monothéisme se mêle de lui régler son compte – parfois dans l'Histoire récente, comme en Afrique ? (J'évoquerai ce sujet dans le prochain Livre d'EELA, Synergies.) Les arguments fondés sur l'ignorance mériteraient un démenti cinglant, mais personne ne semble se soucier que de hurler avec son propre camp.

● Je suis une femme. Même si je ne l'étais pas, je combattrais pour elles, pour leur égalité en droits. Pas pour leur égalité tout court, concept qui n'a aucun sens à mes yeux : c'est quoi, être égal ? être pareil ? Personne n'est semblable à son voisin. Un individu de tel ou tel sexe ne peut pas être crédité a priori de telle ou telle disposition d'esprit au nom de la génétique, cela me paraît aller de soi. Pour autant, transformer la revendication de cette réalité en lutte idéologique ne me paraît pas relever d'une urgence sérieuse. 

Vous voulez défendre l'égalité des sexes ? Au lieu de brandir l'écriture inclusive comme si elle allait changer la face du monde, tout en écrivant des romances niaiseuses où l'héroïne se rêve que d'être dominée (ah, s'il suffisait de s'écrier « merde ! » toutes les dix lignes pour avoir l'air d'une grande briseuse d'interdits…), allez donc prêcher la libération des femmes dans certains quartiers ou pays où elle est bafouée quotidiennement. C'est là que résident les enjeux, là qu'on a besoin de vous, pas dans les colonnes des médias qui se la jouent intello. Après cela, peut-être aurez-vous des choses intéressantes à dire sur un sujet qui mérite mieux que des grandes phrases.

Vous connaissez à présent mes opinions, plutôt humanistes au sens originel du terme. Je ne crois pas pour autant qu'elles doivent prévaloir au point d'occulter tout le paysage. Les idées sont faites pour se confronter à d'autres, sinon elles s'étiolent et meurent. À force de clouer le bec à tout ce qui nous dérange, de judiciariser au lieu de débattre (ah, les faux débats à la fois cacophoniques et canalisés avec soin…), de nous cantonner à l'incantation, nous avons stérilisé nos propres schémas de pensée. En oubliant que les jolies fleurs et les grands chênes se nourrissent aussi de pourriture. Autrement dit, il faut sortir des parcs à moutons, aller rencontrer le loup, comme la chèvre de monsieur Seguin. Le monde n'est pas en noir et blanc. Pour s'ouvrir à une vision multicolore et nuancée, il ne faut mettre au piquet ni la chèvre, ni le loup.


Sectarisme sélectif

Détail curieux : beaucoup d'entre les militants qui brandissent la théorie du genre (rappelons qu'il s'agit de postuler que l'identité sexuelle n'est pas innée, mais acquise), et devraient donc être hostiles aux étiquettes prédéfinies, sont les mêmes que ceux qui catégorisent volontiers : qui traitent les Américains et les Israéliens d'impérialistes, les entrepreneurs et commerçants de sales nantis, ou décrètent même volontiers que les hommes sont tous des porcs. À se demander si certains ne prennent pas position par plaisir, davantage que par conviction. Qu'ils essaient donc la toupie balinaise : ils goûteront toute une variété d'orientations ! 😈

Pour en revenir au propos antérieur, il existe forcément des juifs assoiffés de pouvoir, des homosexuels pédophiles, des patrons exploiteurs, de même qu'il y a des ouvriers paresseux, des prêtres pervers, des femmes sottes ou vénales. Ce n'est pas une raison pour généraliser, personne n'osera dire le contraire… 

Eh bien si. Les idéologues de toute espèce l'osent, et même le proclament. Lorsque cela sert leurs objectifs, ils font de la généralisation leur fonds de commerce en affirmant que toute une catégorie doit être fourrée dans le même sac. (Illustration classique : « les patrons sont des parasites ». Désolée, mais à choisir, je préférerais l'ancien paternalisme éclairé façon Michelin au pantouflage de hauts fonctionnaires à la tête des entreprises d'État, sans même parler de collectivisation forcée. Bref.)
Allons, ras le bol de tous ces boute-feu irresponsables ! 

Et ras-le-bol, je l'ai déjà exprimé, des bien-pensants transis et, nonobstant, donneurs de leçons, prompts à crier au scandale et à l'intolérance chaque fois qu'on dérange leur petit business de compromissions en braquant les projecteurs sur une facette des travers humains. Ce sont souvent les mêmes que les précédents, fervents adeptes du « deux poids, deux mesures ». Leur point de vue, c'est que taxer une femme de sottise ou un employé de paresse doit être sanctionné sur-le-champ, moins en tant qu'insulte qu'en tant qu'expression d'un intolérable sexisme ou d'un répugnant préjugé de classe.


Le sujet qui fâche entre mille

Et comment qualifier le sort qu'ils réservent aux « apostats », musulmans réformistes ou devenus athées, qui, au péril de leur vie, se battent contre l'extrémisme et pour les droits des femmes ? Nos vertueux idéologues ne songent qu'à les traîner dans la boue en les accusant d'islamophobie, voire de racisme – un comble !

Dans la même logique, ils affirment que les bandes incontrôlables qui ont mis des cités entières en coupe réglée sont les pauvres victimes d'une ségrégation malveillante, alors qu'il s'agit ni plus ni moins que d'organisations criminelles, mi-intégristes mi-mafieuses. Pourtant, quand on veut s'interroger sur la cause d'un comportement hors-la-loi, il convient, avant de se pencher sur d'éventuels états d'âmes, de chercher l'intérêt : fric et/ou pouvoir. On a alors toutes les chances, hélas, d'aboutir droit aux motivations véritables. On pourrait développer longuement sur ce sujet-là, mais je sais que les Bisounours ne voudront jamais l'admettre. Pour ces disciples attardés de Rousseau, l'Homme naît bon ; seule la méchante société – occidentale et capitaliste, ça va de soi – le pervertit ! Facile, pourtant, de constater que dans les sociétés qui ne sont ni l'un ni l'autre, il y aussi des crimes, des abus, de l'oppression.

Puisqu'on parle d'intégrisme… Des esprits à courte vue pourraient me reprocher de mettre en scène, dans Élie et l'Apocalypse, des crimes de djihadistes – entre autres extrémistes religieux, soyons clairs. « Attention, tabou, on ne tape pas sur l'islam !… » Je répondrai que parmi les plus beaux personnages d'EELA, il y a des musulmans. Et des animistes, des athées, des chrétiens, des juifs… (Je cite par ordre alphabétique, pour qu'on ne vienne pas me taxer de préférences.) Ma position sur de tels sujets est très bien exposée dans cette chronique de Didier Betmalle.

Je suis moi-même athée, ce qui ne m'empêche pas de considérer qu'il y a aussi des intégristes parmi ces derniers. Je n'éprouve pas le besoin de croire, mais cela n'exclut pas la spiritualité et il ne me viendrait pas à l'idée de reprocher sa foi à quiconque – pouvu qu'il ne prétende pas me l'imposer. C'est là, d'ailleurs, que le bât blesse.


On ne devrait pas avoir à le (re)dire…

… et pourtant, on va le faire quand même : il y a des gens fantastiques et des gens infâmes partout, dans tous les milieux, toutes les convictions. Il y en a encore davantage qui sont entre les deux, ou changent avec les circonstances.

Vouloir les classer en « bons » d'un côté, « méchants » de l'autre, est une démarche si simpliste et si évidemment fautive qu'on se demande comment elle peut trouver des adeptes… Peut-être seulement grâce au fait que, de tous temps et presque en tous lieux, on s'est davantage soucié d'endoctriner que de cultiver l'ouverture d'esprit : c'est facile, c'est rapide et ça peut rapporter gros. En prime, cela satisfait un goût trop répandu pour les idées sommaires.

Le résultat, c'est un durcissement fatal des positions de part et d'autre. Ce qu'il faudrait, ce n'est pas le diktat prétendument humaniste qui consiste à dire « pas touche à tel ou telle, parce que c'est nous qui sommes les méchants » (sous-entendu : « mais moi, qui tiens ce discours, je suis bon »). Voilà une attitude que l'on peut qualifier d'angélisme béat, de manœuvre politique ou de pulsion collaborationniste, certainement pas de démarche intelligente.

Le vrai dialogue implique de ne pas avoir une vision monolithique de l'autre, de l'envisager dans tous ses aspects, rarement figés. D'écouter toutes les versions, pas seulement celles qui nous donnent la douce impression d'être grands et magnanimes. Et d'adapter notre démarche au cas par cas, avec à la fois du respect pour ce qui diffère de nous et une conscience claire et ferme de ce qui est ou non acceptable.

Mais, nous l'avons vu, la tendance au « tout dans le même sac » des idéologues vaut aussi bien dans le sens négatif que positif. Et elle s'exerce toujours au mépris des exceptions, alors que tout n'est que nuances et exceptions !

● J'ai une grande admiration pour le génie juif, qui, au fil des siècles, s'est exprimé avec éclat dans de nombreux domaines, comme les arts et les sciences (quelle rigolade, d'ailleurs, de voir des antisémites se marier aux accents de la Marche nuptiale de Mendelssohn. Comme quoi, intolérance rime souvent avec inculture.)
Il m'est pourtant arrivé d'avoir affaire à des israélites obtus ou détestables. Doit-on vraiment s'étonner que tout le monde ne soit pas coulé dans le même moule ?

● J'ai aussi une grande admiration pour la mission des « hussards noirs de la République » dont faisaient partie mes grands-parents : ces instituteurs à la vocation quasi missionnaire réussirent souvent à faire du principe d'égalité une réalité tangible.
J'ai pourtant recueilli d'irréfutables témoignages en sens inverse. Entre autres, on m'a rapporté, en Berry, le cas d'une institutrice incapable d'enseigner quoi que ce soit ; dénuée de la moindre bienveillance, en prime ; et qui, pendant les heures de classe, se contentait de tricoter entre deux séances de châtiments corporels. Faut-il pour autant occulter la réussite sans précédent (et sans suite) de l'ascenseur social mis en place par les « hussards », et ne retenir que l'exigence érigée en système disciplinaire ?

Non aux tableaux monochromes.


Athée souhaits (rassurez-vous, pas d'autre blagounette au programme)

Si un djinn surgi des dunes de mon cher Sahara m'accordait trois vœux (en excluant bien sûr « Que tout aille enfin pour le mieux ! », ce serait trop facile), je demanderais :

1) Que les idéologues arrêtent de critiquer leurs cibles favorites via des généralisations grotesques, et de censurer la critique quand ça les arrange.

2) Que toute personne puisse les voir pour ce qu'ils sont : des fanatiques, parfois ; et le plus souvent, des opportunistes en quête de visibilité.

Ça alors, pas besoin de troisième vœu ! Libéré de leur emprise maléfique, le monde verrait enfin les choses comme elles sont et pourrait s'atteler à les améliorer… OK, j'exagère. 😁

3) Que toute personne apprenne à ne pas se focaliser sur ses envies et intérêts au détriment de son entourage, ce qui conduit in fine, entre autres maux, à la désignation de boucs émissaires (à ce sujet, voir par exemple la démonstration de René Girard).

Il est évident que la source de tous les maux, ce n'est pas l'argent (supprimez l'argent, et les gens troqueront des coquillages, comme aux Premiers Âges) ; ce ne sont pas les armes (supprimez les armes, et ils se battront à coups de tout ce qu'ils trouveront, ou à mains nues) ; pas plus que ce ne sont de grands symboles, bien pratiques pour soulever les foules contre l'argent-roi ou les forces de l'ordre… Non, ce sont les travers inhérents à la nature humaine et la propension des dogmes à mobiliser pour de mauvaises causes – et, très prosaïquement, pour celle des meneurs.


Poussez pas, y en aura pour tout le monde !

Pardon pour la longueur de cette article : j'éprouvais le besoin d'un petit tour d'horizon de ces préjugés idéologiques qui parviennent à castrer une majorité prise en otage (d'où l'autocensure des auteurs), rendent enragée une minorité instrumentalisée, et ne servent en fin de compte qu'une infime poignée de directeurs de conscience. Je ne vous promets pas qu'après cela, on n'en parlera plus, mais au moins, on aura défini de quoi on parle.

Une idéologie, au sens courant du terme, est un système de pensée basé sur une construction intellectuelle – le fameux dogme –, qui, grâce à une logique plus ou moins satisfaisante pour l’esprit et à la morale qu’elle prétend contenir, entraîne l’adhésion des individus et peut les amener à la plus folle intolérance envers quiconque ne partage pas leur vision.

On songe d'emblée aux idéologies d’ordre politique, religieux et, de nos jours, scientifique.

● Les idéologies politiques et religieuses ont été et sont toujours globalement la plus effroyable source de guerres, d’oppression, de tortures et d’assassinats que la Terre ait connue depuis l’ère des premiers affrontements tribaux.

● Moins funeste à première vue, l’idéologie scientifique ne fait que nier l’existence de tout ce que la science est impuissante à expliquer ou à contrôler ; mais elle s’y emploie avec des arguments aussi dogmatiques que les deux autres, et une volonté aussi féroce d’anéantir « l’adversaire ». Au nom de la lutte contre l’obscurantisme et le charlatanisme, le moindre avis divergent est combattu par tous les moyens (je pèse mes mots). Il est vrai que les puissants intérêts de l’industrie, pharmaceutique en tête, et les non moins puissants egos des chercheurs et « mandarins » hospitaliers, entrent aussi en jeu – ce qui aggrave le phénomène…

La situation sur ce plan est si absurde et si préoccupante qu’en 2014, un collectif de scientifiques de premier plan (psychologues, médecins, physiciens, biologistes, neurobiologistes, mathématiciens, etc) a signé un appel à l’ouverture d’esprit : pourquoi rejeter d’emblée les phénomènes inexpliqués, plutôt que de les étudier avant de conclure ? Merci, les gars, pour ce rafraîchissant retour à la raison !

En médecine, science inexacte par définition – tant sont subtils et encore mal connus les mécanismes qui régissent le fonctionnement d’un organisme –, la recherche ne cesse de révéler l’inanité de telle ou telle certitude, présentée jusque là comme incontestable. Des affections jadis considérées comme psychiatriques sont aujourd’hui reconnues comme des désordres métaboliques d’origine infectieuse ou toxique ; d'autre part, on découvre les effets désastreux, ou l'inutilité, de traitements précédemment considérés comme inoffensifs ou indispensables. Rien de tout cela n’empêche une partie du système de soins de continuer à imposer un dogmatisme sectaire, au mépris de l’intérêt des patients. Qui, du coup, se tournent vers les solutions alternatives… avec le risque de se mettre, parfois, à la merci d’authentiques charlatans.


Comment a-t-on pu passer du bon sens à la bonne conscience ?

À notre époque, sous prétexte de forger une morale citoyenne, on instille de l’idéologie partout. Chaque conviction devient un dogme, s’impose en tant que vérité, au point que nul n’ose plus la réfuter. Adieu nuances, relativisation, « bon sens » que l’on exaltait jadis et que, depuis quelques décennies, l’on s’efforce d’éradiquer pour le remplacer par la « bonne conscience » : un fourre-tout, voire un pack préformaté, où les causes sérieuses voisinent avec des engagements obligatoires qu'on vous fourgue pour faire bon poids, alors que vous n'avez qu'une très vague idée des tenants et aboutissants… Le politiquement correct a remplacé l’aimable notion d’égards entres individus bien intentionnés ; via des médias érigés en grands maîtres de vertu, cette nouvelle forme de censure s’applique arbitrairement à tout et en toute occasion, réduisant au silence la moindre divergence.

Pour s’imposer aux esprits, les idéologies ont besoin d’être simplistes.
Entrer dans les détails ; peser le pour et le contre ; considérer que rien n’est parfait ni d’une seule pièce ; que chaque chose recèle son contraire, et chaque principe, ses effets pervers ; que l’infinie diversité et l’infinie complexité des êtres empêchent toute solution globale ; etc, c’est instiller le doute, donc affaiblir le dogme.

Une idéologie est, par conséquent, nécessairement tranchante, réductrice, et prétend détenir la vérité absolue.


Encore un exemple qui fâche

Prenons maintenant un autre cas de figure : le calvaire des enfants (ou adultes, d’ailleurs ; mais l’image des enfants frappe davantage notre conscience) qui fabriquent dans des usines asiatiques, pour un salaire de misère, les produits que nous consommons massivement, en Occident comme dans le monde entier, justement parce qu'ils sont compétitifs. Personne ne niera que c’est affreux, moralement détestable, et qu’il faut travailler à un futur où ces pratiques autont disparu.

Là où l’idéologie prend le relais, c’est dans les appels à boycotter ces produits au profit de petites entreprises locales. Avec quel effet possible ? Certainement pas de forcer les employeurs asiatiques à augmenter les salaires, dans un monde où la concurrence fait rage.

Si cette mesure pouvait leur être imposée, cela se traduirait par des coûts de production plus élevés et un effondrement des ventes. Sans oublier qu'à partir du stade où le coût de la main d'œuvre entame trop les profits, l'automatisation devient la solution la plus rentable : voulons-nous réellement exporter en accéléré une mutation qui nous tue à petit feu ?

Le progrès social naît de la prospérité, mais quand il la précède ou lui survit, lui-même est condamné. Le seul effet des appels au boycott, s'ils étaient largement suivis, serait de réduire à la misère des millions de familles asiatiques. Ne me répondez pas que les patrons, les actionnaires, n'auraient qu'à se serrer la ceinture : sérieusement, vous y croyez ? Et, tiens, parlons-en, des actionnaires ! Sont-ce de gros messieurs à cigare ? Que nenni, c'est surtout vous-mêmes avec vos petits placements, ou les innocents retraités d'un fonds de pension… Pour imaginer des solutions, cessons de nous laisser abuser par des ombres sur les murs de la caverne (celle de Platon, pas celle de Cro-Magnon).

Allons plus loin et imaginons qu’à l’époque de la révolution industrielle en Angleterre, une puissance quelconque ait eu les moyens d’imposer d’un coup de meilleures conditions sociales. Qu’en aurait-il résulté, sinon une brutale hausse des prix, une vague de faillites, de licenciements et une gigantesque famine ?

Dans le cas des usines asiatiques, l’on peut décréter que, tant pis, l’on préfère favoriser les petites fabriques artisanales françaises. C’est un raisonnement cynique, mais qui se tient tout à fait. Seulement, il ne faut pas prétendre le fonder sur la morale… seulement sur des principes, ce qui n'est pas du tout la même chose.


Autopsie d'une recette bien-pensante

Attention, je n’écris pas tout cela pour excuser ou justifier les bas salaires, loin de là ! Ce n’est qu’un exemple de réalité économique actuelle, dont il faut tenir compte autrement que pour des condamnations solennelles, ou des actes individuels aussi vains que déconnectés des réalités.

La politique retrouverait ses lettres de noblesse si, au lieu de brandir des anathèmes, de cliver la société en « bons » et en « méchants » et de se battre pour imposer tel ou tel dogme vendu comme salvateur, elle s’attachait réellement à faire évoluer le monde dans le respect de tous les individus, quelle que soit leur propre vision.

Problème : personne n'y trouverait d'intérêt immédiat. Cela exigerait un travail visionnaire et désintéressé sur le long terme, sur les mentalités. Travail qui devrait être entrepris dès à présent et à l’échelle planétaire. Hélas, c’est impossible – quoique pas davantage que toutes les recettes bien-pensantes prônées ici ou là…

Bien sûr, en matière économique, une certaine idéologie professe qu’il suffirait de vider les poches des riches, et qu’alors, une prise de conscience collective changerait la donne en faisant accomplir à l’humanité un grand bond vers la moralisation sociale. Solution purement politique, donc : la combinaison, ô combien séduisante, de la panacée théorique et du mirage de l’action immédiate, radicale.

Mais une prise de conscience collective est-elle imaginable, étant donné l’égoïsme naturel de la nature humaine ? Et en l’état actuel des mentalités, la répartition des richesses peut-elle se concevoir (en dehors bien sûr de petites collectivités, comme une coopérative ou un kibboutz) à moins d'être imposée par un système totalitaire, où une élite dirigeante concentrerait toujours les privilèges, à défaut des richesses ? Toutes les tentatives menées jusqu’ici ont prouvé le contraire.

Il en est de même dans tous les autres domaines : l'idéologie, envisageable comme un élan qui finit par amener un progrès (il est arrivé que cela se produise), ne fait plus guère que mobiliser les énergies, saturer les pensées, pour accoucher au bout du compte de mesures palliatives. Elle détourne l'attention du fait que le seul facteur de progrès réellement durable, ce serait de changer la nature humaine. Ce qui nécessiterait un tout autre chantier.


De l'éducation au mieux-être et au mieux-vivre

Alors, faut-il renoncer à tout espoir de vrai progrès ? Bien sûr que non. La solution est dans l’évolution de la société – et cela, c’est possible : en un siècle (un clin d’œil au regard de l’histoire de l’humanité), l’Angleterre de la révolution industrielle est passée d’une exploitation inhumaine des masses laborieuses aux réalités du progrès social. Ce n'est pas assez, me dira-t-on ; beaucoup reste à faire, tout n’est pas encore parfait, ni là, ni nulle part ailleurs !…

Cependant, l'on ne peut sérieusement penser que vouloir tout casser pour imposer par la force, ex abrupto, un autre mode de fonctionnement quel qu’il soit, puisse représenter une solution respectueuse des individus. Plus vraisemblablement, cela ne satisferait que les esprits assoiffés de théories extrêmes et les dirigeants qui en tireraient avantage.

Il ne peut y avoir de miracle politique sans une évolution générale des mentalités. Ce qui implique que la seule solution viable passe par l’éducation ; l’énergie consacrée au sein de nos sociétés à promouvoir telle ou telle idéologie serait mieux employée à enseigner, dès la petite enfance, l’équilibre personnel, la tolérance et le respect d’autrui.

(On croit le faire à l'heure actuelle, mais c'est faux : on ne fait encore que prôner un réflexe millénaire de soumission, comme dirait Houellebecq, des individus ou groupes les mieux intentionnés envers les plus manipulateurs, ceux qui instrumentalisent le plus efficacement une néomorale culpabilisante. La tolérance consiste à regarder un individu pour ce qu'il est réellement, et non en fonction de nos propres critères ; s'interdire de critiquer ou de défendre notre point de vue face à une collectivité ou une idéologie n'est pas de la tolérance, mais de la lâcheté.)

Ce rôle formateur ne peut plus être dévolu aux seuls parents : ils manquent de disponibilité, de savoir-faire psychologique, d’autorité, et parfois ne s’en soucient pas.

L’éducation nationale ? Lorsqu’elle a abandonné l’enseignement de la morale, elle a omis de la remplacer par quelque chose de plus efficace que l’éducation civique, matière aussi abstraite qu’austère, impuissante par définition à mettre l’individu en harmonie avec lui-même et son entourage.

Or, de nombreux moyens existent pour obtenir ce résultat. Des expériences encadrées par des intervenants compétents en la matière ont été menées avec des enfants auxquels ont été proposées des activités valorisant à la fois l'équilibre personnel et l’apaisement des conflits (par l’empathie ; par la reconnaissance de l’autre en tant qu’individu différent, non moins digne de respect pour autant). Elles ont prouvé que là réside la seule véritable issue.

C’est l'une des idées que je présente en filigrane d'Élie et l’Apocalypse, mon « Harry Potter pour adultes », comme disait son éditeur. L'un des personnages de L'Oracle vaudou évoque cette éducation précoce en tant que seul moyen de faire réellement évoluer les mentalités et, donc, les comportements. (Je ne viens pas de vous spoiler l'histoire : ce sujet reviendra par la suite, mais la mission finale d'Élisabeth se situera ailleurs.)


Haro sur le manichéisme !

J'ai été très surprise, à la publication d'EELA, de lire que certains considéraient le roman comme manichéen.
Peut-être parce que j'y parle de Bien et de Mal, comme il se doit dans un conte et en fantasy ; tout en ne cessant, pourtant, de rappeler qu'en vérité, rien n'est si simple.
Ou parce que j'ose dépeindre des personnages d'une profonde noirceur (quoique tout sauf monolithiques, sauf pour Deville, qui doit justifier son nom), tandis que je décris les trois Sages comme des modèles d'intelligence et de bienveillance, même s'ils ont leurs petits et grands défauts.
Sans doute aussi parce que je n'hésite pas à présenter, dès le premier chapitre, un duo de méchants intégristes, dont un musulman (déviant, celui-ci ; mais, plus loin, j'habille aussi pour l'hiver d'authentiques fondamentalistes). Inexpiable transgression de l'omerta sur ce sujet !
Ces réactions effarouchées montrent bien à quel point les lecteurs ne sont plus habitués à ce qu'on appelle un chat un chat.


Une fois pour toutes : dans la vraie vie, certains salauds sont des salauds, tout naturellement ; ce n'est pas toujours la conséquence d'un père alcoolique et d'une mère prostituée, ou de brimades infligées par la-société-qui-a-bon-dos. D'autres personnes sont naturellement exemplaires, ce qui n'en fait pas pour autant des êtres parfaits.

Quand on scrute les moindres détails, rien n’est tout noir ou tout blanc. Il peut être nécessaire de considérer un salaud en tant que tel, mais il est assez rare qu'il n'ait pas une petite faiblesse : même un tueur psychopathe peut aimer sa mère ou son chien. Partant de là, les solutions à long terme ne sont pas dans les théories extrêmes, mais dans la mise en place d’une éducation à l’équilibre, à la modération et à l’élargissement des vues.


Nouvelle illustration (on ne s'en lasserait pas)

S’il est inadmissible de mettre sur un même plan, au nom de la sacro-sainte égalité et de l'éternelle responsabilité collective, un serial killer sadique et ses victimes, tous les efforts de la société doivent tendre vers une éducation psychologique très précoce et très attentive, qui réduirait au maximum l’évolution potentielle d’un individu fragile vers une personnalité criminelle.

En l'absence d'une telle démarche, bien sûr, il est normal que la société se prémunisse avec vigueur contre les psychopathes en tous genres. Hésiter à sévir sous prétexte de faire preuve d'humanité, c'est privilégier la défense du coupable par rapport à celle de l'innocent. La compassion, ça se mérite. Je suis abasourdie de voir qu'à l'heure actuelle, tout le monde focalise avec indignation sur les violences policières, alors que le plus grand scandale qui menace la société, c'est le fait que la plupart des récidivistes sont assurés d'une complète impunité. Ceux qui prétendraient le contraire sont mal informés ou de mauvaise foi.

Attention, je ne dis pas que la prison est une bonne solution ; je dis simplement que tenir les loups à l'écart du troupeau sans défense est peut-être, en attendant mieux, un meilleur moyen de limiter les dégâts que de les relâcher dans la nature. Mais nos amis idéologues jugeront par eux-mêmes, le jour où, enhardis par la permissivité ambiante, lesdits loups déferleront sur les beaux quartiers ! Il suffira d'une nouvelle crise financière, plus grave que les précédentes : elle se profile déjà.


Navrée si je vous gâche le weekend

Nous vivons les dernières années, décennies tout au plus, d'un système qui a failli et qui ne fonctionne plus qu'en trompe-l'œil. Je ne parle pas spécialement du libéralisme (les alternatives ont failli aussi), mais de la gestion actuelle du facteur humain. Pourquoi n'utilisons-nous pas ce qu'il nous reste de moyens, pendant qu'il en est temps, pour changer radicalement les mentalités ? Autrement qu'en essayant de culpabiliser, de brider les opinions jugées déviantes, ou de replâtrer, à coups de lois surnuméraires et de pieux interdits, des sociétés qui craquent de toutes parts ? Je le répète, ce travail devrait commencer dès la petite enfance. Au minimum, dès la maternelle.

Là intervient hélas la notion de parents toxiques ; et toute action pour contrer leur influence délétère se heurte à de nombreux obstacles d’ordre pratique et moral : comment repérer de tels parents ? Peut-on sérieusement envisager de leur retirer leurs enfants, et pour les confier à qui ? Surtout, les enfants s’en trouveraient-ils réellement mieux ?… Pas toujours, dans les conditions d’accueil actuelles – à moins que des mesures aussi extrêmes ne s’accompagnent d’un travail en profondeur sur l’équilibre psycho-affectif de ces enfants.

L’on voit très bien que tout problème est infiniment complexe, et que là encore, il n’y a pas de solution parfaite, encore moins de solution radicale. Sauf à envisager un « permis d’avoir des enfants » (idée qui ferait hurler aussi bien les idéologues religieux que les apôtres de la liberté individuelle ; et dont, comme pour d'autres choix de société pré-apocalyptiques, j'analyse les différentes conséquences dans EELA), la seule solution passerait, on ne le dira jamais assez, par une éducation à l’équilibre intérieur et au vivre-ensemble, reçue de préférence dès le milieu pré-scolaire ; seule voie capable de procurer à l’enfant des outils pour se (re)construire. Hélas, le jour où les politiciens mettront le paquet sur ce budget-là n'est pas près de se lever.


Dormez, braves gens, les dogmes veillent !

Les idéologies, quelles qu’elles soient, ne se contentent pas de freiner la maturation collective en flattant de mauvais instincts – ne serait-ce que la certitude d'appartenir au clan qui a raison. 
À l'échelon individuel, elles nuisent non seulement à l’émancipation de l’individu, mais à son évolution ; puisque, lorsqu’un dogme tient lieu de morale, il suffit de s’y conformer pour se sentir légitimé, sans pour autant faire l’effort de comprendre d’autres points de vue.
C’est un mode de fonctionnement profondément pervers en soi, comme le montrent les mécanismes qui conduisent un individu normal à l’assassinat politique ou à la haine religieuse.

Une éducation qui permettrait l’épanouissement individuel, un épanouissement intérieur indépendant de toute croyance, de tout statut social ou de toute appartenance à un corpus idéologique, serait le meilleur moyen de permettre à l’humanité le bond le plus décisif de toute son histoire.

Évidemment, ce n’est le désir de personne : ni des idéologues quels qu’ils soient, soucieux de contrôler leurs brebis ; ni même des particuliers, acharnés à poursuivre l’assouvissement de leurs appétits personnels plutôt que la quête d’un progrès universel. Encore une fois, ainsi va la nature humaine…

Car enfin, l’on se préoccupe assez peu de morale ou de paix, sauf pour les brandir en tant qu’instruments de conquête, ou en tant que concepts autosatisfaisants. L’harmonie est le dernier souci des dirigeants, mais aussi d'une majorité d'individus (dont tous ceux qui ont des priorités plus criantes).

Mais « rassurez-vous » : grâce aux idéologies, tout va pour le mieux dans le pire des mondes possibles !


Plus on est de fous, moins on rit

On a dit pis que pendre de l’ancien roi du Maroc, Hassan II. Sans vouloir entrer dans ce débat – encore une fois, rien n'est jamais aussi simple qu'on le voudrait –, je me souviens des spots télévisés que ce souverain avait le courage de faire diffuser en faveur du contrôle des naissances, malgré son double statut de chef d’État et de chef religieux (Commandeur des Croyants). Y étaient comparées la vie sereine d’un couple moderne avec deux enfants et celle, chaotique et stressante, d’une famille nombreuse.

Une remarquable exception ! Presque partout et de tous temps, les religions ont intimé à leurs ouailles de croître et se multiplier. Logique, pour des bergers qui veulent augmenter leur troupeau. Tentant, aux yeux de brebis persuadées que l'avenir de l'Homme n'est pas sur Terre, mais dans l'au-delà…
(Je sais, l'allégorie des bergers, cheptels et loups revient souvent sous ma plume. 😉)

Aujourd’hui, le dogme consumériste se joint aux archaïsmes religieux pour pousser allègrement à la roue de la surpopulation.

Faire consommer à outrance est devenu le fer de lance de l’idéologie dite libérale, plus ou moins adoptée/adaptée par tous les bastions communistes : la prospérité (fût-ce pour une infime minorité), c'est tout de même plus jouissif que les grands principes. Du coup, un mot d'ordre quasi mondial appelle à l’accroissement des consommateurs. Il est assez effrayant de voir nos économistes et nos dirigeants s'inquiéter d'une inversion de la pyramide des âges, comme s'ils ignoraient que les problèmes insolubles s'accroissent irrévocablement avec la démographie.

Peu importe que l'eau manque déjà et que l'on meure de faim dans une partie du monde : la fourmilière humaine, qui compromet l’avenir de sa propre planète, est regardée comme une donnée statistique, un énorme marché en devenir. « La bourse ou la vie », menace folklorique, est devenu « la Bourse ET la Vie », une équation où l'expansion du second facteur conditionne le premier.

Arrivés là, il nous faut ajouter à la liste une autre idéologie : celle qui assimile à un paternalisme néocolonialiste le fait de prôner le contrôle des naissances à des populations que, selon de doux rêveurs, il « suffirait » de faire participer à la richesse mondiale. Comme si un meilleur accès à cette dernière pouvait entraîner par magie l'accès au bonheur (donc, la paix dans le monde) et pas seulement à une survie précaire... C'est rarement le besoin d'accéder à l'indispensable qui déclenche guerres et agressions, mais plutôt le désir de certains individus, pas les plus rares, de s'attribuer une plus grosse part des ressources.

Il est pourtant facile de comprendre qu'une redistribution, même parfaite, ne résoudrait rien ; à commencer par les conflits internes,  ou entre États, pour le contrôle dedites ressources ou pour celui des territoires. Sans même évoquer les causes religieuses, ethniques… L'Homme n'est pas a priori un animal pacifique, n'en déplaise aux penseurs de salon.

Et bien, sûr, ne parlons pas non plus de l'accélération de la pollution et du réchauffement climatique, d'ores et déjà irréversibles, si tous les pays du globe augmentaient d'un coup leur niveau de vie.
Eh oui, rien n'est simple… d'où l'attrait délicieux des « yaka » idéologiques.

Oh, mais ce n'est pas fini : l'idéologie scientifique apporte aussi sa petite pierre, en entretenant le mythe que la science trouvera bien, tôt ou tard, le moyen de nourrir tout le monde, dépolluer la terre et régler tous les problèmes.

Résultat, on voit mal ce qui pourrait inciter les peuples à pratiquer le mieux-vivre plutôt qu’une natalité débridée qui, sur tous les autres problèmes, joue le rôle d'un accélérateur d'incendie.
Dans ce domaine aussi, l’impulsion devra venir de l’éducation, et non être imposée par des mesures inhumaines, comme en Chine.

Résumons : une sacralisation extrémiste de la vie. La dictature d’économies basées sur la consommation forcenée. La croyance absurde qu'une meilleure répartition des richessess réglerait tous les problèmes d'un coup de baguette magique. La certitude que la science est la panacée... Dans cette alliance contre nature, la plupart des idéologies régnantes s'entendent comme larrons en foire sur un dangereux principe pseudo-humaniste : la course à l'abîme peut et doit continuer ; on trouvera bien des solutions !

Bref, des dogmes irresponsables encouragent joyeusement une dérive qui sera fatale à l’ensemble des créatures terrestres dans un avenir plus ou moins lointain (mais ne nous faisons pas trop d'illusions) ; sans compter qu’elle pénalise chaque être humain dès à présent. Alors que, si l'on doit aller dans le mur, il serait plus « grand » de se consacrer au moins, pendant qu'il est encore temps, à doter chaque individu d'un bagage qui lui permettrait d'accepter cette issue sans trop de douleur et de profiter harmonieusement du temps qu'il reste.


Et la sagesse, bordel ?

Je vous ai cassé le moral, vous me trouvez catastrophiste ? Cela ne m'amuse pas de jouer les Cassandre, mais il est intolérable, alors que l'humanité se tient au bord du gouffre, de voir la littérature se limiter de plus en plus au divertissement facile au lieu de jouer son rôle de miroir du monde et d'éveilleur de consciences (ce qui n'empêche pas de distraire ; je m'applique à le démontrer). 

Voyons les choses en face : parmi les problèmes qui menacent notre futur, il n’est pas seulement question de facteurs écologiques. Même si, admettons-le enfin, la conséquence de ces derniers promet d'être beaucoup plus tragique, à terme, que la notion – si choquante soit-elle – d’exploitation d’une multitude par une minorité dans le but de faire perdurer un système… De toute façon, aucun système quel qu’il soit ne met tous les individus sur un plan d’égalité autre que théorique, et la théorie égalitaire fait une belle jambe aux camarades de rang inférieur.

À ce propos, rappelons-nous un incident tragique survenu dans les années soixante-dix, si je ne m'abuse : au cours d'une fête dans leur usine, des ouvriers fin saouls avaient tué l'un de leurs potes en le gonflant à l'hélium pour s'amuser. Eh oui, l'organisation politique est loin d'être seule en cause, et la domination d'un individu par un autre ou par un groupe, même égalitaire, reste un incontrôlable facteur de drames. Ainsi va la nature humaine…
Évidemment, la richesse et le pouvoir accroissent le pouvoir de nuisance. Ne déplaise à certains, ils accroissent aussi le pouvoir d'aider, de secourir, et celui de changer les choses dans le bon sens.

Je n’évoquerai qu’au passage le fait que la course au toujours plus pour toujours plus de gens accélère l’exploitation intensive du reste du vivant. Ce qui entraîne une misère animale de plus en plus monstrueuse : les milieux naturels ne cessent de se voir réduire comme peau de chagrin au détriment des espèces sauvages, aujourd’hui largement menacées d’extinction ; tandis qu’avec un total mépris pour leur qualité d’êtres sensibles, on élève en batterie et exécute à la chaîne des centaines de millions d’animaux domestiques, dans des conditions indignes des prétentions morales de notre propre espèce. (Ce thème-là mériterait un billet à soi seul, ne serait-ce que parce qu’une idéologie humaniste dévoyée s’emploie à le ridiculiser, à le vider de son sens, à le combattre comme si se soucier du sort des animaux signifiait que l’on est indifférent à celui des humains. Malgré tout, je ne suis pas dans tous leurs excès les idéologues de la condition animale. Mais ceci est un autre débat.)

Ce que je veux dire aujourd'hui, c’est que la quête éperdue de biens de consommation a fini par assujettir l’idée de bonheur à celle de possession, alors même que toute possession au-delà d’un confort raisonnable est en vérité un fardeau. Le stress de notre époque n’a sans doute guère d’autre cause – en dehors de prises de conscience encore minoritaires – que cette fuite en avant pour accumuler les biens et les contraintes qui vont de pair. Je suis bien placée pour dire que le dénuement ne tue pas, mais libère. Il en est de même pour l’absence d’illusions, à ne pas confondre avec l'absence de rêves.

Nous avons toutes les raisons de nous inquiéter de voir la société courir à l’abîme dans une quête insensée du toujours plus de biens, en même temps que de toujours plus de dogmes soi-disant rédempteurs, tandis que chaque individu se cramponne à ses credos, quitte à vivre la tête dans le sable. On tourne le dos à la sagesse – cette résignation millénaire à la condition humaine, dans ce qu’elle a de plus basique et de plus essentiel – pour se contenter de brandir des théories péremptoires comme si elles étaient la clé du Paradis.

En vérité, le bonheur, y compris collectif, peut-il trouver sa source ailleurs qu’à l’échelon individuel, dans l’acceptation de soi-même et l’acceptation d’autrui ?… Seule cette clé-là, me semble-t-il, pourrait, à force, changer le monde.


Amis auteurs, j'ai tenté de débroussailler pas mal de choses, pour – comme d'habitude – secouer le cocotier et pousser certains d'entre vous hors de leur zone de confort. 

La littérature n'a rien à gagner au conformisme : « L'ennui naquit un jour de l'uniformité »… Trop de romanciers zooment en permanence sur des thèmes que, dans l'alarmant contexte actuel, il faudrait peut-être élargir, dépasser et traiter avec énergie, au lieu de marcher sur des œufs en ressassant un bréviaire « humaniste »* ultra-convenu, hélas dépassé par les événements. 

Puisse ce très (trop) long billet vous avoir encouragés dans la voie de l'émancipation.

Excellente lecture et écriture à toutes et à tous !


* De mon humble point de vue, être humaniste ne consiste pas à avoir une vision idyllique de l'humanité (ce qui équivaut à vouloir faire entrer une cheville ronde dans un trou carré, et mène tout droit à l'intolérance), mais à la voir telle qu'elle est et s'efforcer de faire pour le mieux. Certes, c'est moins séduisant qu'une théorie bien chiadée…