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vendredi 27 août 2021

Icare vs "I care"



Chers ami(e)s,


Je vous partage aujourd'hui un extrait de l'ouvrage de Catherine Vidal (neurobiologiste, directrice de recherche honoraire à l’Institut Pasteur de Paris et membre du comité éthique de l’Inserm) qui s'intitule Nos cerveaux resteront-ils humains ?

L'article s'achève sur ces mots :

« Le cerveau humain est le résultat de millénaires d’évolution biologique qui ont permis l’émergence de la pensée. Cette connaissance semble échapper aux adeptes du transhumanisme qui, dans leur vaste majorité, sont des ingénieurs, des informaticiens et non des chercheurs en biologie ou en neurosciences. On ne s’étonnera pas que des sujets tels que la préservation de la biodiversité ou l’équilibre écologique de la planète ne soient pas leurs préoccupations majeures, ils préfèrent se déporter sur Mars et dans les stations orbitales… »

Comment ne pas identifier, dans ce que critique madame Vidal, la même dérive que celle à l'origine de la crise actuelle ?

Ce n'est pas un hasard si les milliardaires issus de la Silicon Valley ont massivement investi dans l'aventure en cours et se font juges et partie sur les réseaux sociaux. Ils n'agissent pas uniquement par intérêt, en vertu du principe selon lequel les individus parvenus au sommet de la chaîne alimentaire y ont été portés par des appétits matérialistes qui ne connaissent aucune borne. Ingénieurs, informaticiens, technophiles jusqu'au-boutistes, ces personnages sont aussi des fanatiques de l'innovation ; des hommes imprégnés de comics et de science-fiction, qui ont gardé leurs rêves de gosses et acquis les moyens de les réaliser – ou d'essayer. On peut très bien voir là un état d'esprit plutôt sympathique, en même temps qu'une opportunité pour l'humanité toute entière.

Oui, mais…


Baucher, célèbre écuyer du XIXe siècle, disait des éperons qu'il sont « un rasoir entre les mains d'un singe ». Il en est de même pour l'innovation.

Conçue et mise en œuvre avec prudence et longueur de temps, dans le souci de l'éthique et du principe de précaution, elle est source d'avancées bénéfiques à tous.

Élevée au rang d'un dogme qui ne souffrirait aucune remise en question, appliquée dans la hâte, au mépris d'éventuels dommages collatéraux, elle ne sert que ses inventeurs, leurs investisseurs et les fantasmes d'une minorité scientiste éprise de révolutions technologiques excitantes, quel qu'en soit le prix. « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme », écrivait Rabelais !

L'on doit aussi rappeler à ses adeptes de tous bords que le progrès n'est pas une vertu mais une « marche en avant », une « augmentation en bien ou en mal » qui peut donc conduire vers l'abîme tout autant que vers le mieux.


Pour finir, revenons sur les propos de Catherine Vidal : « Le cerveau humain est le résultat de millénaires d’évolution biologique qui ont permis l’émergence de la pensée. Cette connaissance semble échapper aux adeptes du transhumanisme qui, dans leur vaste majorité, sont des ingénieurs, des informaticiens et non des chercheurs en biologie ou en neurosciences. »

On pourrait les transposer, presque mot à mot, à ce qui est en train de se passer. « Des ingénieurs, des informaticiens et non des médecins de terrain dont le métier est de soigner 1 ou des éthiciens formés à veiller au respect du droit et des personnes ».

Je suis convaincue que nous sommes en train d'assister à un face-à-face historique entre technique et philosophie, entre profit et empathie, entre collusions stratégiques et valeurs universelles. De cet affrontement inégal dépendra la suite de l'Histoire.

Un vieil aphorisme me vient en tête : « Qui veut faire l'ange fait la bête ». En prétendant voler vers le soleil, Icare n'avait fait que brûler ses propres ailes. En s'acharnant à bouter le feu aux nôtres – sous prétexte de reprogrammer nos capacités naturelles, et même de reculer les limites de la mort –, les apprentis sorciers du XXIe siècle pourraient précipiter la chute de l'humanité toute entière.

 

1 D'un point de vue médical, il est en train de se passer exactement ce que décrit la chercheuse à propos du transhumanisme.

L'organisme humain est d'une infinie complexité, ses mécanismes de régulation, de recherche d'équilibre (homéostasie), sont encore loin d'être tous connus et compris. Seule l'arrogance démentielle de technolâtres hors sol peut amener à prétendre qu'imposer à ce corps une substance ou un assemblage exogène (souvenez-vous de l'expression indéniablement mégalomaniaque « logiciel de la vie ») suffirait à résoudre tous les problèmes possibles et imaginables.

Ce concept simpliste sert les desseins d'une industrie qui, depuis des décennies, s'est détournée de la préservation de la santé au profit du développement de traitements coûteux ; lesquels ne font souvent que masquer les symptômes, tout en n'étant pas dénués d'effets secondaires plus ou moins graves.

Au lieu de miser sur la prévention, d'aider le corps à faire le mieux possible ce pour quoi il est très bien conçu et, si nécessaire, de l'y aider par des moyens aussi peu nocifs que possible, on s'adonne « quoi qu'il en coûte » aux délices du dépôt de brevets et d'une course effrénée à la cotation boursière. Dérive très lucrative, donc, opérée au nom d'une conception de l'humain tristement binaire, mais intellectuellement séduisante pour les adorateurs du dieu Innovation…